vendredi 2 octobre 2009

Paysage de couleurs



— Cela avait commencé avec un simple point, un murmure d’indigo sur le coin inférieur gauche de la toile — mon côté —un début tout à fait au hasard qui prit de l’ampleur dans son expansion, donnant de la substance et de la texture à l’espace plastique, captant toutes les nuances chromatiques, culminant dans un soleil caniculaire dans le coin supérieur droit — le côté d’Antoine. —


Deux années plus tôt — la propitiation, comme l’avait prescrite le docteur Mildred Woods, sa psychothérapeute. La bibliothèque publique était fermée. Non pas qu’elle s’attendît qu’elle fut ouverte par un week-end de Memorial Day. Mais elle devait voir la bâtisse abritant la bibliothèque publique car c’était l’une des stations obligées de son chemin de la croix dans ce pèlerinage thérapeutique. Un jalon dans ce que, jusqu’à la dissection thérapeutique, elle crut être le paradis de son enfance. Un pan de son existence que son esprit avait gonflé au-delà de toute proportion et gelé en une fresque mentale idyllique…


Jusqu’à ce que le docteur Mildred Woods, insidieusement, systématiquement, transforma tout le terrain de son enfance pour en faire un paysage saharien. Elle comprenait maintenant pourquoi sa copine Irene, en dépit de sa forte suspicion d’avoir été victime dans son enfance des attouchements sexuels de la part de son beau-père, avait choisi de ne point remuer les eaux boueuses et infectes du passé — et, malgré tout ça, elle était avocate d’immigration à succès, épouse joyeuse, et mère gratifiée de deux enfants normaux qui étaient à l’université.


La bibliothèque était miraculeusement épargnée de la frénésie du développement immobilier qui avait frappé toute l’étendue de la petite ville de Tarrytown, à une trentaine de kilomètres de New York. Les murs de marbre et la colonnade de la bibliothèque, comme autrefois, étaient recouverts de fleurs rampantes…


Printemps 1959: Tom lui vola, là, derrière la bibliothèque, son premier baiser. Un baiser stupide sentant les oignons — un arrière-goût qui ruina son dîner cette nuit-là et envahit sa bouche pendant près d’une semaine. Plus tard dans sa vie, elle se fit un point d’honneur d’avertir ses petits copains qu’elle avait une allergie pour les oignons!


Juillet 1961: là, elle fut violée par Tom et Brian (Tom : « Ecoute, Joanna, c’est pas ton buste qu’on veut zyeuter! »; Brian : « Allons donc!, montre-nous le con, veux-tu? »; et elle-même : « Okay!, juste le temps d’un flash de photo et je remets mes nippes! »; l’étrange lueur d’intérêt anatomique dans le regard des deux garçons et la prise de conscience soudaine qu’elle possédait quelque chose qui exerçait une sorte de tropisme chez les hommes et qui, cela elle le découvrit très tôt dans sa vie, faisait affleurer le pire chez certains d’entre eux).


Une note de tristesse lui traversa l’esprit — Tom était mort de sida, tout comme Brian plusieurs mois auparavant. C’était ironique, la façon dont le sida créait des ponts en Amérique en ces années du début de la pandémie. Tom était devenu un peintre prolifique de New York (elle le voyait assez souvent car il était très lié avec Antoine, l’amant de Joanne, un peintre belge célèbre vivant à Boston) et un leader national dans le mouvement des droits civiques des gays. Le père de Brian avait eu un job dans une mine de charbon à Carbonville, dans l’Etat de l’Utah, au milieu des années soixante.


Après la mort de son père dans un coup de grisou, Brian abandonna les études et devint camionneur — un personnage sortant tout droit du film Redneck Zombies, comme Joanne le découvrit le jour où elle le rencontra par hasard au Hay Market à Boston où son camion à remorque était en train d’être déchargé (Joanna : « T’as gardé contact avec Tom ? »; Brian : « Me parle pas de cette pute de pédé démocrate ! » — et, « Pardonne mon français ! », l’expression américaine pour s’excuser de jurer).


Une fois, les deux étaient des inséparables mauvais garçonnets. Puis, deux membres de classes sociales et de styles de vie différents. Mais un commun dénominateur: le sida — Tom l’avait attrapé dans l’anarchique sous-culture artistique du New York d’avant le courant de la « protection sexuelle »; Brian quelque part dans la centaine de putes qu’il avait rencontrées sur les expressways. Le sida, est-ce là la « Destinée manifeste » moderne de l’Amérique?, se demandait Joanna; était-elle — elle aussi — déjà marquée du terrible stigmate? D’innommables terribles êtres infra-microscopiques grouillant déjà dans son système. Poursuivant leur démoniaque scissiparité clandestine dans ses vaisseaux sanguins. A l’attente de quelque signal du Destin —le Dieu de l’Ancien Testament ne faisait-il pas flèche de toute main méchante dans ses vengeances? — pour frapper: aveuglément, vicieusement, sans pitié, sans remords…


Elle combattait ses propres démons génétiques (et, au fait, c’était leur présence envahissante qui la fit chercher l’aide du docteur Mildred Woods dont elle découvrit le cabinet privé grâce à une annonce parue dans le Boston Phoenix : « Sexuellement obsédé? Une thérapeute ayant une très longue expérience est prête à vous libérer de vos cauchemars »).


Elle avait eu elle-même de nombreuses parenthèses d’actes sexuels délibérément sans protection, tout le long de sa relation amoureuse avec Antoine — et de plus en plus souvent depuis l’apoplexie qui le faisait végéter dans son lit circulaire: un étudiant africain, l’escapade à Port-au-Prince, les virées de vendredi soir qui commençaient au Cantares — un bar latino de Cambridge — et se terminaient aux petites heures du matin dans une chambre de l’hôtel Marriott au Kendall Square…


— Car iris je suis / Voici — je suis la lune / la nuit / ton cauchemar / Je suis la mer / mon soleil / ta déesse païenne /


Je suis de la Génération de Woodstock. Jimi Hendrix. Le Vietnam. La Bombe… Nous sommes tous musiciens ; chacun trimbalant sa guitare… Et c’était là la chanson que je grattais sur ma guitare sèche de longues heures d’affilée. La chanson qui impulsait mon âme ma main mes doigts comme je m’écartelais sur ce paysage de couleurs. Exorcisant mes sentiments. Pourtant, la ligne de transition demeurait élusive. Un concept insaisissable. Un hiatus chromatique.


Automne 1976. Un paysage de couleurs. Presque fini, sauf cette touche délicate à même de motiver la ligne transitionnelle. L’horizon esthétique putatif. Virtuel. Je ne pouvais concocter sur ma palette le juste mélange qui pût traduire un passage sans accrocs d’une texture à l’autre. De l’indigo de ma féminité au vermeil bouillant du machisme d’Antoine. Bien que la transition fût clairement peinte dans mon esprit, toutes mes tentatives pour la capturer sur la toile furent sans succès. Un fossé entre les sexes. (Antoine, —admiratif: « Un paysage de couleurs fantastique, mon chou. Tu dois le terminer! » — et tu ne me l’as jamais laissé terminer.) Il y avait quinze ans de cela. Toutes ces années une partie de mon esprit avait continué à travailler sur ce projet. Mais la ligne de transition — même dans mon esprit maintenant! — demeure un déconcertant et déconnecté monochrome gris. Abjectement sombre!


Puis, j’avais enroulé la toile et l’ai remisée dans un coin de mon atelier, cet étroit espace délimité par Antoine dans le sous-sol de sa maison pour ce qu’il appelait mon « junk » — terme qu’il utilisait d’ailleurs pour toute œuvre d’art, y compris ses propres constructions… Antoine et moi, nous venons de “rompre” — terme que s’entêtait d’utiliser Dr Woods pour caractériser le développement non-anticipé de ma relation avec Antoine. Il est grand temps de dérouler mon paysage de couleurs. Et de continuer du point où je me suis arrêtée. Il y a quinze ans. —


Comme Joanna se tenait là, face à la bibliothèque, d’autres souvenirs chauds et palpables lui revenaient à l’esprit, — en trombe. Elle revoyait, comme sur un hologramme, Mrs. Rankin sortant de la bibliothèque et demandant aux filles roulant les cerceaux hula hoops autour des hanches de la fermer.


C’était plus qu’elle ne pouvait supporter. Et elle se demanda si elle avait assez de force pour ce qui lui restait à revivre dans ce voyage de repossession de soi.


Elle essaie de marcher à grands pas sur Main Street — à présent complètement « yuppifiée » — avec un grand poids sur le cœur. La rue est assaillie par une véritable marée humaine: une foule de cyclistes et de badauds — une sorte de course annuelle, une tradition certainement inaugurée après le divorce de ses parents, la désagrégation de tout l’univers de son enfance: tous deux événements subséquents à cette horrible chose…(quelle terrible expérience que de se réveiller du jour au lendemain et de se rendre compte que le monde, telle qu’on le connaissait, avait perdu toute sa magie, toute sa douceur de glace à la vanille).


Malgré la foule, elle marchait de plus en plus vite, comme si elle faisait du « power-walking ». Puis, comme elle prenait une route transversale pour avoir une meilleure vue du fleuve Hudson en contrebas, elle stoppa soudainement au beau milieu de l’intersection. Elle fut presque renversée par une cycliste.


« Ça va pas la tête ! » , lui lança la jeune femme au cuissard et casque qui l’avait évitée de justesse.


Elle sprinta pour traverser l’intersection en hurlant une insanité à la cycliste. Et, soudain, là!, devant elle, monsieur Henri Verloger, qui tondait son gazon. Elle pouvait encore se rappeler l’accent français au zézaiement risible de son anglais quand il venait d’aménager dans le quartier pour fonder foyer avec Barbara, la meilleure amie de sa mère (M. Verloger : « Ze sing about Paris iz zat it iz ze most botiful town in ze wole world ! »; sa mère, en un anglais hermétique pour M. Verloger : « Si Paris est le paradis terrestre, pourquoi n’y rentre-t-il pas pour de bon? »; son père: « Je parierais que ce salaud pompeux est de ces ‘Frogs’ qui ont collaboré avec les nazis, je vous jure! » — haï par tous les adultes du quartier, Verloger était pourtant adoré de tous les gosses du quartier pour son humour et son esprit vif).


Le moteur de la tondeuse s’arrêta soudain comme Joanna se rapprochait de Verloger. Le vieillard français essayait de redémarrer le moteur qui restait sourd à ses sollicitations.


« Allons donc, bitch! », Joanna l’entendit jurer en anglais à l’adresse de la tondeuse. Elle nota mentalement que son accent français ne s’était nullement émoussé avec le temps.


« Monsieur Verloger? », Joanna demanda.


« Ouais? », fit-il en se retournant. Aucune lueur de reconnaissance dans son regard. « Je vous connais par hasard? »


« Je suis Joanna, vous vous rappelez? Joanna Green… Nous habitions… »


« Oh, mon Dieu! Joanna, évidemment! »


Il l’embrassa chaleureusement.


« Barbie! », hurla-t-il en direction de la maison. « Viens voir une revenante ! »


Barbara sortit aussitôt sur la véranda. Septuagénaire, Barbara gardait encore toute sa beauté et son rire charmant. Elle n’avait même pas cillé: elle reconnut Joanna immédiatement.


« C’est pas vrai — Joanna! », s’exclama-t-elle, et d’ajouter avec le manque de tact des personnes âgées : « Vieillie, tu ressembles si fort à ta mère… viens dans mes bras, ma petite! »


« Brandy? », proposa Henri lorsqu’ils se furent assis sur la véranda à l’arrière de la maison, face aux tulipes et aux lilas en fleurs dans le petit jardin bien entretenu, exactement comme Joanna se le rappelait.


« Non, merci! », déclina Joanna avec fermeté. « Du thé glacé, s’il y en a ».


Cette nuit-là, il y avait de cela vingt ans, à Cambridge, elle s’était jurée qu’elle n’allait jamais toucher à l’alcool de sa vie (avant ses virées, elle se contentait de deux ou trois joints). La chose et le divorce avaient complètement démoli la vie de son père. Après la Deuxième Guerre Mondiale durant laquelle il avait servi comme mitrailleur à bord de bombardiers sur le théâtre européen, il avait commencé une carrière prometteuse comme photographe de presse qui s’était noyée — après les événements — dans l’alcool. Tel les troncs que la forêt jetait sur l’Hudson, il avait dérivé jusqu’à Cambridge, à quelques pâtés de maisons de la résidence où son ex-femme vivait avec son nouveau mari. Joanna était revenue de Abbot Academy, un riche lycée privé situé à Andover, dans le Massachusetts, pour passer l’été avec son père, dans le loft de ce dernier à Central Square.


Et là, une nuit, puant l’alcool, il avait titubé jusqu’au lit de Joanna. Elle crut d’abord qu’il était venu juste pour lui dire bonne nuit et l’embrasser. Mais quand ses doigts glacés avaient commencé à tâter ses seins, elle le frappa jusqu’à l’évanouissement, le tira par les pieds jusqu’à son lit et —réprimant des sanglots amers — lui enleva les chaussures et le recouvrit d’un drap. Elle ne l’avait plus revu jusqu’il y avait six mois — presque jour pour jour — quand il était mort d’éthylisme avancé dans un foyer pour SDF de Boston…


Ces mains glaciales et tremblantes, cet attouchement répulsif étaient irrémédiablement associés dans son esprit avec l’alcool. Pourtant, elle n’avait jamais haï son père — il lui faisait plutôt pitié — elle blâmait sa chute sur sa mère, son beau-père et leur lune de miel obscène et interminable: une tour d’ivoire de laquelle Linda, sa sœur qui n’avait que trois ans à l’époque, et elle-même étaient exclues, interdites, puis exilées à la Tierra del Fuego qu’était Abbot Academy (l'exil et la solitude, pour elle): comme elle haïssait cet internat!


— Une soudaine palpitation dans mon cœur. La toile me tombe des mains. Je titube vers un sofa, m’y effondre. J’allume une Marlboro. Pouah! J’écrase la cigarette sous ma semelle.


« Joanne? As-tu fini de faire les paquets? »


Je ne m’étais pas rendue compte que Mireille était rentrée dans la pièce. Elle a cinquante ans — l’âge de ma mère quand elle et son mari ont péri dans un accident de voiture — et est encore une femme attirante: un raffinement de tous les traits qui font encore d’Antoine un homme d’une beauté frappante à l’âge de quatre-vingts ans.


« Ça va? Tu veux du café ? »


« Non, merci. C’est juste…! »


« Je comprends… Rappelle-moi, si t’as besoin de quelque chose ».


Mireille ressort de la pièce. Etrange femme. Un puits de tendresse européenne. Elle a rappliqué dare-dare de Bruxelles, il y a deux jours, après l’apoplexie d’Antoine. Je me demande pourquoi elle ne me garde aucune rancune. Son père a eu son attaque sur moi, en plein coït. Je haïrais la femme sur laquelle mon père aurait eu son attaque d’apoplexie. Plus particulièrement s’il se fait que la femme était de quarante-cinq ans plus jeune que mon pater… J’avais d’abord cru qu’Antoine avait un de ses orgasmes laborieux et bruyants. Puis j’ai senti comme une onde de spasme lui parcourir tout le corps avant que celui-ci ne se rabattît sur le mien. Je rouvris les yeux. Dieu!, ce rictus de terreur apocalyptique sur la face d’Antoine. J’étais si terrifiée que je ne savais quoi faire — j’imagine que j’ai eu la présence d’esprit de composer le numéro 911 sur le téléphone de chevet — et je me suis alors évanouie — avec Antoine encore dans mon corps. Bien que je n’aie aucun souvenir précis de ce qui se passa par la suite, j’imagine qu’on faisait un tableau hilare pour les auxiliaires médicaux qui sont venus à la rescousse. Dieu!, cette sensation d’un corps étranger et mort bloqué dans mon…



La chose était restée latente sous d’épais et profonds sédiments d’oubli jusqu’à ce que Dr Mildred Woods, tel un chacal, fût allé la déterrer et l’amener à l’air libre où elle avait explosé —Tchernobyl intérieur, ou plutôt, des plaques tectoniques dont les secousses se sont propagées en ondes concentriques dans son psychisme, emportant dans leur tourbillon tellurique la perception que Joanna avait d’elle-même, des êtres et choses autour d’elle.


Avant les sessions du Dr Mildred Woods, Joanna avait un souvenir brouillé de la chose: sa sœur Linda prise dans un terrible feu de paille — ses hurlements frénétiques — une torche humaine qui s’éparpillait en plusieurs piles de braises incandescentes à quelques mètres du petit étang où des canards sauvages, sans le moins du monde se troubler des cris stridents, glissaient avec superbe.


— Je me rappelle : une carte d’anniversaire que mon amie Anna reçut. La carte, en tracés numériques des ordinateurs, disait : « Cette vie n’est qu’un test virtuel / Si c’était pour de vrai / Je saurais ce qu’il faudra faire après ça / Me faire avorter? Essayer de nouveau? Sortir de ce fichier?/… »


Anna s’était jurée de se lancer dans une véritable chasse à l’homme — avec son canif de l’armée suisse — pour retrouver le « bozo » (un ami d’avec qui elle avait rompu) qui lui avait envoyé le matériel offensif. A ce moment-là, je n’avais pas compris pourquoi Anna avait ainsi été hors de ses gonds pour ce que je considérais comme une vétille, bien que je vis clairement que le message faisait allusion à ses anxiétés, son indécision et son insécurité. Mais, à présent, j’écrabouillerais le crâne de la personne de mauvais goût qui me jouerait une telle farce. —


Le verre de thé glacé était une véritable expérience Zen. Par moments, en prenant une gorgée, Joanna fermait religieusement les yeux comme si sa vie en dépendît. La feuille de menthe que Verloger avait cueillie de son jardin et avait mise entre les glaçons flottant dans le verre en avait ajouté à la densité de la texture du breuvage. Bien sûr, elle devait aussi répondre poliment aux multiples questions que Barbara et Henri lui posaient : sa mère : morte ! —son beau-père : mort! — son père : mort (elle ne leur dit pourtant pas qu’il était mort sans logis); et, potlatch social oblige, elle s’enquit de leur progéniture: Andy: professeur des mathématiques à Duke University — Valérie : productrice de cinéma à Hollywood… Le court moment de bonheur que lui procurait le thé glacé toucha à sa fin avec la dernière goutte de la boisson. La réalité émergeait — dure, dure, dure !


— Automne 1976. La School of Fine Arts, la prestigieuse école des beaux-arts de Boston University: de cette école étaient sortis des génies du type de Brice Marden, le nouveau maître de la ligne et des couleurs…


Mon travail piétinait lamentablement. La « pression » d’Antoine commençait à se faire ressentir sur moi, sur mon travail. Antoine…grand, beau, artiste de grande renommée des années soixante, il venait juste d’émigrer de la Belgique lorsqu’on fit connaissance. Un mégalomane qui croyait dur comme fer qu’il allait réorienter toute une génération d’artistes américains et canadiens par son enseignement, son œuvre et sa passion.


A cette époque, vingt et un livres et soixante-sept monographies avaient déjà été consacrés sur sa vie et son œuvre. Pourtant, dans son atelier, il continuait à travailler d'arrache-pied, comme un esclave . C’était justement ce feu qui m’avait attaché à lui — et non pas, comme le prétend Dr Mildred Woods, une recherche d’une figure paternelle de substitution. J’avais une grande passion pour son génie, sa vaste culture, son œil esthétique térébrant. Il me fit redécouvrir Picasso, Matisse, l’art nègre et tant d’autres merveilles. Je croyais sincèrement qu’en me l’attachant, en me frottant contre lui, il allait me donner, comme par contamination, une partie de son génie.


Mais, égoïste comme tout mâle dominant, il ne s’était jamais vraiment arrêté pour regarder mon œuvre — sauf le paysage de couleurs pas fini — et, même dans ce dernier cas, c’était à une époque où on n’avait pas encore fait l’amour. Il ne m’avait jamais soutenue durant les moments sombres où ma créativité commençait à accuser des ratés. Au fil des ans, mon art se mourut!


« Encadre bien cette construction, Joanna! » — « Emmène cette plaque d’acier à la fonderie!, et assure-toi qu’ils martèlent très dur des deux côtés ! » — « Joanne, viens avec moi à ce vernissage à Venise » — « Oh!, chérie, j’ai oublié de te dire qu’on doit aussi passer par Florence et Londres » — « Où devons-nous investir cette fois, Joanna! »


Joanna ici!…Joanna là-bas!…Je sais, je ne devrais pas être si dur pour toi, Antoine. J’ai gâché ma vie moi-même. J’ai délibérément choisi d’être l’esclave d’un homme — un très vieil homme — et comme tout esclave, je n’ai pas fait de profits: pas un seul centime rouge dans mon épargne! Je t’aime encore, Antoine, malgré tout. Mais il est temps pour moi de recommencer à vivre pour moi-même. Ce qui m’avait collée à toi pendant quinze années s’est évanoui: ton dynamisme, ton intelligence, ta libido insatiable. Regarde-toi: tu n’es plus que l’ombre de toi-même. Tu ne peux même plus dire mon nom. Un murmure indistinct: « Waa-Waah! », c’est ce que ton « Joanna, chérie » est devenu dans tes cordes vocales paralysées. —



Le cimetière — des couronnes sur les tombes de sa grand-mère et de Linda. Verglas dans le cœur: pas une seule larme comme elle s’y était d’ailleurs attendue. Elle marchait maintenant en direction de la maison où elle avait grandi. Là où le Dr Mildred Woods prétendait qu’elle allait trouver la clé de son équilibre émotionnel perdu. Son cas était si fascinant que longtemps après son incapacité à payer la facture de la thérapie, ses sessions étaient devenues gratuites car la curiosité scientifique du Dr Woods l’emportait sur toute considération pécuniaire.


Elle atteignit le point où Main Street croisait la voie ferrée — l’Hudson juste à quelques mètres en contrebas. Elle se rappela soudain un après-midi dominical : deux dames ivres dans une Chevy — la voiture était incontrôlable : zigzagant — plongeant dans le Hudson. Les deux dames parvinrent à sortir de la voiture qui coulait et — riant bruyamment, comme si elles venaient de passer le plus beau moment de leur vie — furent emmenées en ambulance.


Elle dépassa le panneau qui hurlait en grosses majuscules rouges: « PROPRIETE PRIVEE — ENTRÉE INTERDITE ». Aucun panneau, aucun être humain ne va m’écarter de ce que je suis venue chercher, se promit-elle à part soi. Un jeune asiatique élégamment habillé se matérialisa soudain devant elle.


« Ceci est une section privée de la ville, madame », fit le jeune homme, immobile devant Joanna, comme pour lui dire de rebrousser chemin. Elle allait lui hurler toutes les insanités du monde, mais elle se força au calme. Le salaud pouvait toujours appeler la police, pensa-t-elle, et le pèlerinage serait vite fini si près de son terme.


« Je veux juste revoir la maison où j’ai grandi, si cela ne vous dérange pas, s’il vous plaît? », plaida-t-elle avec sur le visage son masque le plus enjôleur.


Le jeune homme consentit et l’accompagna un bon bout de chemin. Joanna voulut savoir qui avait acheté la section de la ville où elle avait grandi. Il lui fut répondu que c’était la propriété des Moonies.


Elle n’en crut pas ses yeux: la maison brun ocre était toujours là, le gazon aussi ébouriffé que dans son enfance — Rick, son père, un dur-à-cuire démobilisé de l’U.S. Air Force, n’avait pourtant aucun sens des tâches domestiques, les bars étant son élément; Sandie, sa mère, une nymphomane qui avait couché avec tous ceux qui le voulaient — c’est-à-dire la plupart des hommes âgés de 7 à 77 ans de la petite ville… Des choses qu’elle n’avait comprises que bien plus tard dans sa vie, avec l’aide du Dr Woods…


Là-haut, sur la gauche, la maison des Danielson: elle avait du béguin pour le fils aîné — Tony — mais c’est à Mr. Danielson lui-même qu’elle perdit sa virginité — la bête, le sale cochon gras ! — par une nuit moite d’été,dans la galerie forestière, sur la droite. Assez étrangement, elle n’avait jamais parlé de cet épisode horrible à personne, pas même à Natalie Danielson, sa meilleure amie d’alors. La vie est une séquence infinie de morts, se murmura-t-elle. Chaque moment de bonheur qui passe, chaque ami qu’on laisse derrière soi, chaque larme qui sèche, déménager d’une maison ou d’une ville — tout est une fibre de la vaste toile de petites peines qui constituent le patchwork de la vie…


Les rues, les maisons étaient vides (avec l’air d’une ville déserte des mauvais films d’horreur) — mais dans son esprit, elles étaient bondées de gens qu’elle y avait connus et illuminées de leur trajectoire de charge émotionnelle devenue partie intégrante de son psychisme.


Elle devait maintenant se retourner pour faire face à l’étang où —.


Avec un œil distrait sur Linda qui jouait dans la cour, Joanna lisait une nouvelle de Jack London, adossée sous la fenêtre de la chambre de ses parents lorsque les grognements lascifs de sa mère la firent sursauter. Elle savait ce qu’ils signifiaient: son père partait souvent en mission à New York City pour la feuille de chou locale, l'Hudson Chronicle, et l’homme qui venait d’ouvrir une convenience store au coin de la rue était venu rendre visite à sa mère… Elle ne pouvait plus le supporter —un acte drastique s’imposait (« Ça, c’était ton cri d’appel à l’aide », le docteur Woods le lui avait dit après une intense archéologie de la chose). Linda accourait vers elle — tombant, se relevant, retombant, riant, hurlant de joie. Elle marcha sur Linda, l’embrassa, la porta dans ses bras, la grosse boîte d’allumettes de la cuisinière, tas de feuilles mortes près de l’étang, les hurlements de Linda — horreur!, les funérailles, le divorce, Abbot Academy, et ainsi de suite.


Une douleur soudaine lui térébra la conscience : elle était une meurtrière ! Elle avait tué sa propre sœur !

Elle s’effondra en poussant un hurlement, frappant des deux mains la boue du bord de l’étang, paniquant les canards qui s’envolèrent en caquetant.


« Maudite Mildred Woods ! », hurlait-elle. « Putain de merde de psychothérapie ! »



— Dehors, la nuit hivernale était tombée sans crier gare. Des précipitations — avec une sorte de furie soudaine. J’aurais voulu entendre le rugissement du vent, pour étouffer mon propre cri de tourmente.


« Tu crois pas que tu devrais passer la nuit ici? », proposa Mireille. « La météo prévoit une nuit tourmentée ».


Non, Mireille. La tourmente est là, cette boule de douleur qui défile entre mon thorax et mon bas-ventre…Me lever. Prendre la toile enroulée. Le paysage de couleurs qui avait commencé avec un simple point, un murmure d’indigo sur le coin inférieur gauche de la toile — mon Yin — un début tout à fait au hasard qui prit de l’ampleur dans son expansion, donnant de la substance et de la texture à l’espace plastique, captant toutes les nuances chromatiques, culminant dans un soleil caniculaire dans le coin supérieur droit — mon Yang! —