
REMERCIEMENTS EFFUSIFS A : 1) EMMANUEL KANDOLO, GRAND CHRONIQUEUR HISTORIQUE, 2) MESSAGER DU SITE MBOKAMOSIKA ET 3) BARLY BARUTI, DONT LE DESSIN SERT DE CHARPENTE NARRATIVE DE CE RECIT.
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« Les Mongwandi sont très appréciés des blancs comme ouvriers et comme soldats ».
Franz Thonner, Du Congo à l’Ubangi : Mon deuxième voyage dans l’Afrique centrale (1910)
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« Le poste d’Abumombazi, appelé d’ordinaire par les indigène Bombazi, contient un nombre remarquable de constructions élevées en majeure partie au bord d’une longue rue coupée de nombreuses allées de palmiers […] Il y avait là trois blancs : un Belge, un Italien et un Suédois, exemple du mélange de nationalités dans l’administration du Congo belge ».
Franz Thonner, Du Congo à l’Ubangi (1910)
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« La ville actuelle d’Abumombazi, étymologiquement A-bom-a na mbáso ‘qui
tue avec des bâtons’ […], connue surtout sous sa forme abrégée d’Abuzi…»
André Motingea Mangulu & Bonzoi Mwamakasa (2008)
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L’après-midi du jour de la Bonana — la « bonne année » — de 1972, on vit surgir à Abumombazi un fou de la tribu Bwa. L’homme était grand, costaud et d’un âge indéterminé. Il était très laid, sale, tout rouge de la poussière argileuse de cette contrée, pieds nus et noir comme du charbon de bois. Ses yeux tout rouges irradiaient comme de la braise dans un brasero bambula surchauffé. Mais le fou s’entêtait à fixer enfants, hommes et femmes de ces yeux de Yangba, le terrible dieu de la maladie et de la pestilence. Habillé de haillons, il empestait l’air comme dix cadavres putrescents du bosunga, le rat puant dont les effluves infects restaient dans la case deux mois après qu’on l’y eût découvert, tué et jeté dans l’Ebola—L’Eau Blanche, la rivière qui, à une distance de près de trois kilomètres de là, baignait de ses eaux vivifiantes la ville d’Abumombazi et serpentait son bonhomme de chemin vers le sud-ouest, avant d’aller rejoindre la rivière Mongala au niveau de Businga, d’où les deux, main dans la main, continuaient cette ondulation éternelle jusqu’au grand Fleuve Zaïre où l’âme des Ngbandis se diluaient et s’emmêlaient aux autres âmes tribales du grand Zaïre.
Le fou Mo-Bwa parlait le Mongwandi sans accent ; et c’est dans leur propre langue qu’il lançait fatwas et anathèmes sur ses « oncles » Ba-Ngbandis.
Bien qu’ils soient de féroces guerriers, les Ngbandis sont un peuple pacifique et tolérant qui avait su tisser avec ses anciens ennemis de nouvelles alliances de coopération basées sur ce genre de plaisanteries agressives. Surtout justement avec les Bwas, les voisins de l’est, que les Ngbandis appelaient leurs « oncles », en dépit de tout le mal que ce peuple de fourbes leur avait causé par le passé. Les Ngbandis d’Abumombazi tolérèrent donc ce fou Bwa, malgré sa pestilence, malgré les poux qu’on voyait ramper sur ses cheveux, sa peau et ses habits, malgré ses insultes — qui sont les « oncles » à ne pas s’insulter ?—et malgré le nom ridicule qu’il s’attribua.
Et en ces années du règne incontesté de leur fils qui marquait de l’empreinte indélébile de leur tribu tout le pays, les Ngbandis d’Abumombazi pouvaient se montrer magnanimes envers le fou Bwa. On offrit donc au fou de la nourriture et même du ngbako, le puissant alcool de bananes plantains, les trois semaines durant lesquelles il maudissait Mobutu, la mère de Mobutu, les Ngbandis et tous leurs ancêtres.
L’après-midi de la Bonana, quand le fou Mo-Bwa a surgi près des bars du marché de la cité, les Ngbandis d’Abumombazi ne l’avaient pas pris au sérieux.
Presque tout ce que la bourgade comptait en jeunes gens était réuni près de la longue route macadamisée — bordée ici comme toutes les belles avenues de la petite ville de grands palmiers et baptisée Boulevard Mobutu — qui longeait à quelque distance le grand marché où se trouvaient concentrés les grands bars et les deux motels, et traversait la ville presque en ligne droite, la reliant au nord à Yakoma, à près de 55 km à vol d’oiseau, et au sud, à près de 160 km, à Bumba au bord du Fleuve Zaïre.
Selon la grande sagesse, pour neutraliser la gueule de bois occasionnée par la cuite de la veille, il faut tout de suite recommencer à boire de grand matin.
Ils étaient donc au marché depuis le matin de ce samedi du nouvel an, les jeunes gens d’Abumombazi, pour recommencer à se soûler. Mais on ne buvait encore que de la bière — Primus, Skol et Munich — en attendant les vraies libations qui allaient continuer tard dans la nuit. C’était la nuit qu’on allait départager les hommes circoncis des femmelettes lors des compétitions de beuverie du lotoko, l’alcool des vrais riverains de l’Ebola. Ce seraient alors les réjouissances de la danse-du-serpent avec des femmes faciles et la jouissance de toutes les bontés sensuelles prodiguées par Ketua, le grand esprit bienveillant.
L’année ne s’annonçait-elle pas déjà prometteuse pour Abumombazi ? Il y avait un mois, l’un des fils de cette agglomération, le Général Bobozo Adruma (ex-Louis de Gonzague, Mobutu ayant supprimé les prénoms chrétiens), profitant de son passage d’inspection au Centre d’entraînement de commandos de Kota-Koli à une centaine de kilomètres de là, était littéralement tombé du ciel en hélicoptère. Pour leur annoncer qu’il avait médité sur la question pendant longtemps, mais qu’il en était arrivé à la fin de ses méditations et qu’il en informerait Mobutu à la première occasion.
« Désormais, plus question d’impôt à Abumombazi », annonça le général devant les habitants qui s’étaient précipités au petit stade du lycée des garçons où l’hélicoptère avait atterri. « Vous ne payez plus d’impôt. Point, c’est tout ! Si les gens de Yakoma, de Molegbe, de Gemena—etchetchera etchetcheri —eh bien, si ces gens veulent payer des impôts, ça les regarde. Et si l’un de ces voleurs qui ont pris la place des Flamands vient vous réclamer des impôts, pas de demande d’explication, vous le boxez comme vous savez le faire ! »
Moins d’une demi-heure plus tard, le Général Bobozo Druma était reparti, plongeant Abumombazi dans une liesse générale.
La liesse répandue par le bon Général Bobozo continuait donc en cette journée de Bonana. Et les Ngbandis d’Abumombazi ne prirent donc pas les choses au tragique lorsque, dans un hurlement, le fou Bwa déclina sa macabre identité devant le Bar-Monga : « Je m’appelle Gbatala Nzengu, la double réincarnation de vos plus grands cauchemars, vous, les Tara Ngbandi, maudits descendants de Kola Ngbandi ! »
Les Ngbandis comprirent tout de suite qu’il s’agissait d’un pauvre « oncle » Bwa dont l’âme avait été volée et mangée par la likundu, la terrible confrérie de sorciers. Il n’était plus qu’une coquille vide d’homme dont il fallait avoir pitié. Un homme lui offrit une bouteille de Munich et les jeunes femmes présentes crachèrent sur leurs seins avant de se signer et de marmonner « Jésus-Marie-Joseph », afin de prévenir qu’un tel malheur ne frappât le fruit qui allait sans aucun doute sortir un jour de leurs matrices. Pensez donc ! Neuf mois à porter cette pourriture dans son ventre sans se rendre compte que c’est une pourriture — ah !, Nzapa, le Dieu Tout-Puissant, est parfois bien méchant envers nous autres pauvres femmes, se plaignirent certaines d’entre elles, les yeux déjà injectés de sang par le gaz brûlant d’alcool qui leur sortait des narines lorsqu’elles rotaient bruyamment…
Pour pacifier l’« oncle » complètement, Edouard Monga, le jeune propriétaire du Bar-Monga, lui passa une cigarette de bangi de Bumba qui le faisait tousser depuis un moment.
Le fou Mo-Bwa qui prétendait s’appeler Gbatala Nzengu tira de longs traits de cette cigarette de chanvre violent sans tousser une seule fois. Il termina bientôt le joint, écrasa le mégot, l’enfourna dans sa bouche, l’avala et but d’un trait le reste de sa Munich. Il rota bruyamment à la grande hilarité de ses « oncles » Ngbandis et dit, en fixant Edouard Monga de ses yeux de likundu : « Grand merci, Tara Ngbandi ».
Il se retourna et, sans se presser, il alla s’étaler de tout son long sur un étal du marché. Avant longtemps, on entendit le grand fou ronronner dans son sommeil comme un moteur Diesel.
Les Ngbandis avaient bien compris l’allusion insultante de leur oncle mais ils en avaient quand même ri ; car le passé, c’était le passé ; et il est bien mort et enterré, le passé.
Invoquer le nom de Gbatala passait encore et attisait la fierté des Ngbandis qui avaient entendu leur « oncle » fou prétendre qu’il en était la réincarnation.
Gbatala était un monstre et un criminel de guerre Bwa de la fin du 19ème siècle qui, à la tête d’une meute de guerriers Ba-Bwa, s’était allié aux Tamba-Tamba arabes du Soudan et croyait, parce qu’il disposait de troupes munies d’armes à feu, descendre faire une promenade de santé en terre Mongwande pour y razzier des agwa —des esclaves. La déroute de Gbatala et ses Tamba-Tamba fut prompte et humiliante. Et pour cause…
Une grande coalition intertribale fut forgée pour repousser les mécréants arabo-Bwas. On vit des Dondos, des Gbozes, des Mbakas, des Ngbakas et ceux de Yakoma s’allier avec leurs voisins pour repousser les razzieurs. Il y eut même des Langbas, anciens esclaves récemment assimilés aux Tara Ngbandis, et les Ngombes que ceux-ci avaient dispersés sous la canopée de la profonde ngunda ou chassés vers l’est ; on vit toutes ces peuplades aller en masse prêter main forte à leurs voisins et anciens ennemis. Dans cette coalition, ce furent les féroces Dondos de Kota-Koli qui se distinguèrent avec leurs flèches enflammées qui jetèrent l’effroi de Ngbo —le Serpent Suprême — dans les cœurs des Bwas et leurs complices Tamba-Tamba.
Toutefois, le grave problème des Ngbandis, selon leurs détracteurs qui ne sont autres que leurs « oncles » et voisins immédiats, c’est que leur colère est lente à s’abattre. La colère chez les Ngbandis, dit-on, est un cycle qu’on ne peut interrompre. Alors, autant ne pas les provoquer et ne pas se trouver sur leur chemin quand le courroux du Ngbo les habite. Car la colère, chez eux, c’est une vague de mer profonde qui se lève très sourdement du fond d’on ne sait quelles abysses, indiciblement d’abord, mais puis, lorsqu’elle s’exacerbe, ne peut retomber en ressac qu’en allant violemment s’écraser contre un rivage rocheux. Les Bwas de Gbatala et les Tamba-Tamba—leurs complices dans les razzias, les viols et les massacres— s’étaient trop vite évanouis dans la ngunda, laissant intacte et inassouvie la grande colère vengeresse des Ngbandis. On raconte que les Ngbandis se retournèrent alors contre certains de leurs alliés pour calmer ce courroux irréversible. En proie à la frénésie, ils massacrèrent les troupes Ngombes et Langbas. Les Dondos, les Gbozes et les Ngbaka tirèrent leur épingle du jeu par un repli, certes précipité, mais tactiquement organisé.
Ils peuvent se moquer de la colère des Ngbandis, ces révisionnistes de l’histoire, mais que savent-ils de la colère qui a assuré la survie des adzi, les vrais hommes rouges, qui sont descendus des montagnes du Nouba dans le Kordofan, traversé les plateaux du Darfour où ils ont rallié d’autres hommes prêts à l’aventure et à la conquête, pour enfin déferler sur cette ngunda où ils sont aujourd’hui à cheval sur deux pays ?
Cette force collective était née de la vision d’un seul homme — Kola Ngbandi, le grand Ngbandi. Les anciens racontaient qu’après avoir dispersé les uns et soumis les autres, Kola Ngbandi alla enfin se laver dans ce qu’il baptisa L’Eau Blanche — Ebola, la bénéfique — d’où il tira par la queue le Ngbo, le terrible Serpent Suprême, le transforma en canne et parla dès ce moment jusqu’à sa mort glorieuse la langue fourchue des chefs, dieux des hommes ordinaires.
Kola Ngbandi rassembla alors un matin ses troupes fidèles — pas un homme qui restât à flâner dans les campements — au bord de L’Eau Blanche et leur cria de sa voix de stentor les commandements que lui avait soufflés le Ngbo pendant la nuit. Il imposa à tous ceux qui l’avaient accompagné du Kordofan, rallié au Darfour et ceux qui s’étaient joints à lui sur ces terres neuves le privilège de porter tous son propre nom à lui, Kola Ngbandi. S’ils voulaient vivre et prospérer, ils devaient non seulement l’imiter dans ses actions héroïques, mais ils devaient eux-aussi devenir Ngbandi comme lui, leurs enfants des Tara Ngbandis, des éclats vibrants de l’être du Père-Fondateur issus du Ngbo. Il y eut quelques nobles, des amis de première heure dans les collines du Kordofan, qui croyaient que Kola Ngbandi avait quitté sa kitikwara, sa couche de bambou, si tôt le matin pour amuser la galerie avec cette cérémonie d’éponymisation. Il lâcha sur eux l’ire de sa canne, qui se matérialisa en Ngbo — trucidant les dissidents sur le champ. Cent-cinquante Kordofanais et cinquante-deux Darfourois périrent instantanément avant que le Ngbo ne rampât dans la main de Kola Ngbandi pour redevenir canne du Serpent Suprême. Dans les assemblées, personne ne pouvait plus contredire Kola Ngbandi, sauf ceux qui étaient nés ou étaient devenus jumeaux — double ngbo comme le Serpent Vivant lui-même.
A la mort du Kola Ngbandi, les chefs des clans et des grandes familles emmenèrent son corps dans une clairière au fond de la ngunda, le désossèrent, débitèrent les os en petits morceaux qu’ils mirent dans des tolos, des reliquaires de bambous évidés, qu’ils distribuèrent à chaque famille de ceux qui s’appelaient désormais des Tara Ngbandis. On raconte dans ces contrées que dans la vaste cabine de bal du yacht présidentiel du Général de Corps d’armée Mobutu Sese Seko Kuku Ngendu Wa Za Banga —Président-Fondateur du Mouvement Populaire de la Révolution, Parti-Etat, Guide la Révolution Zaïroise Authentique, et actuellement premier d’entre tous les Tara Ngbandis en vie — il y a, pendant au beau milieu du lustre, un tolo contenant les restes des ossements du Kola Ngbandi. Prétention que les puristes rationalistes Tara Ngbandis excluent tout de go avec ces arguments imparables : de un, l’homme n’est pas né en terre Mongwande ; et de deux, Kola Ngbandi est mort il y a plus de trois cents ans — ses restes sont aujourd’hui poussière et plus rien que poussière…
Mais cette colère des dieux que les Ngbandis avaient héritée de Kola Ngbandi devint un sérieux handicap, lorsqu’elle les poussa de massacrer leurs propres alliés lors de la première invasion des Bwas. Car lorsqu’un autre envahisseur Bwa, le génocidaire et étrangleur Nzengu alias Nzengo, retraça le chemin de son prédécesseur Gbatala, aucun des anciens alliés des Ngbandis ne vint à leur rescousse.
Après une blitzkrieg d’une lune, Nzengu et ses sanguinaires avaient arraché une bonne partie des terres Ngbandis, occupé ce qui n’était alors qu’un kodoro, une petite agglomération sur la rive gauche de l’Ebola, pour y bâtir leur forteresse connue aujourd’hui sous le nom d’Abumombazi. Et l’ancien kodoro, qui a prêté son éponyme à la collectivité du même nom, rayonne aujourd’hui, malgré ses douleurs de gestation, grâce à son fils, le Général de Corps d’armée Bobozo, qui vient d’y supprimer pour tous ses natifs l’impôt de la Contribution personnelle minimum (CPM) — que le Serpent Suprême le préserve !
Mais tous les natifs de ce terroir connaissaient par cœur les horreurs que leurs ancêtres avaient vécues dans les mains de Nzengu, et pourquoi leur petite ville et leur collectivité s’appelaient du nom maudit d’Abumombazi. Les prisonniers Ngbandis qui pénétraient dans l’enceinte du palais de Nzengu n’en ressortaient jamais vivants. Le despote fou, voulant épargner de la poudre à canon qui coûtait les yeux de la tête, avait trouvé un moyen bon marché pour éliminer les têtes brûlées ngbandies : ses sbires écrabouillaient ces têtes à coups de gourdins. Ah, terrible époque où L’Eau Blanche avait tourné au rouge par le sang des valeureux Ngbandis abandonnés de tous ! Ah, si L’Eau Blanche pouvait seulement parler !
Les Ngbandis surnommèrent alors le joyeux tyran Bwa « aboma-na-mbaso », celui qui tue avec un gourdin. Et quand les Belges de l’Etat Indépendant du Congo naissant vinrent tirer les Ngbandis des griffes de ce fou Bwa et qu’ils leur demandèrent le nom de leur kodoro sans nom en pointant le doigt dans la direction du palais maudit, ils répondirent : c’est l’enceinte d’« Aboma-na-mbaso », le monstre ! Et les géographes belges, croyant qu’il s’agissait là du nom du kodoro, marquèrent sur leurs cartes d’exploration : « Abumombazi » ! Ah, ces « oncles » belges, donner l’éponyme d’un monstre à ce qui allait devenir une si belle ville ! Et d’ailleurs, ce tyran fou a si bien traumatisé les féroces Ngbandis qu’on l’a éternisé dans la langue Mongwandi : « aller chez Nzengo », c’est faire un voyage duquel on ne pourra jamais peut-être revenir !
Il y eut des gens, encore et toujours des voisins hypocrites, pour critiquer les Ngbandis lorsqu’ils sont devenus ce qu’ils appelaient des « chiens couchants des Flamands » ! Eh bien, qu’ils racontent ce que bon leur semble mais une chose est certaine : sans les Belges, les Tara Ngbandis seraient aujourd’hui une espèce depuis longtemps éteinte. Ils sont donc tout simplement reconnaissants, les Ngbandis. C’est ainsi qu’ils étaient devenus le fer de lance de la Force Publique et passent aujourd’hui pour des Bangala —alors qu’ils sont d’abord des Soudanais ! Les vieux Ngbandis — dont le Général Louis de Gonzague Bobozo lui-même — murmuraient d’ailleurs presque ouvertement contre les mesures anti-Belges de Mobutu.
Un jour, au cours de cette première semaine de son séjour indésirable à Abumombazi, le fou qui dit s’appeler Gbatala Nzengu entra dans l’enceinte du lycée des filles, vide en cette saison des vacances de Noël et du Nouvel An. Il terrorisa deux sœurs belges de la congrégation des Franciscaines d’Herstal, avant d’être repoussé par le Père Antoine Roelants. Battant en retraite, Gbatala Nzengu lança une fatwa dont se rappellera plus tard le prêtre belge : « La mort arrive dans cette ville maudite. Elle va frapper par deux fois ! Vos prières n’y pourront rien. C’est la canne du Gazoroma dans la main du maudit Mobutu ! Souvenez-vous-en, maudit Flamand, la canne de Yenda, le Dieu-Serpent ! »
La deuxième semaine de son séjour importun, Gbatala Nzengu se rendit à l’hôpital où il donna une grande frayeur au Dr Grethe Rask, la chirurgienne danoise surnommée « Mama Monganga », en essayant de s’introduire à sa suite dans son Land-Rover. Heureusement qu’Emile Ndangbe, le chauffeur, était agile et costaud. Il terrassa Gbatala Nzengu d’un uppercut droit bien placé sous le menton. Mais près de six années plus tard, à la mort du Dr Grethe Rask, Emile Ndangbe se souviendra de l’imprécation du fou Bwa contre sa patronne : « Rentre chez toi, pauvre femme mundele, avant qu’il ne soit trop tard. La première vague t’emportera. Les deux fléaux suivent la piste du Kola Ngbandi… C’est la canne du Yenda, la canne du Gazoroma, la canne du Ngbo, la canne du grand Kola Ngbandi que le bâtard a déterrée ! »
Mais les jeunes ngbandis riaient encore et toujours des frasques de leur « oncle » fou qui croyait s’appeler Gbatala Nzengu. Et lorsqu’il s’arrêtait au Bar-Monga, Edouard Monga lui servait une ou deux Munich, lui donnait une likaya des trois-feuilles de Bumba et ordonnait à sa quatrième femme, Juliette Tetaneza, une jolie femme de 17 ans qui était elle-aussi de la tribu Bwa, de donner à manger à son « malheureux père cadet ». Juliette Tetaneza, qui tenait un restaurant attenant au bar, servait alors un plat de riz ou de plantains avec du poisson de L’Eau Blanche à son « malheureux père cadet ».
C’est le vieux Bela Monga — le père d’Edouard Monga — qui prit au sérieux les propos du fou errant la première fois qu’il l’entendit. C’était au cours de la troisième et dernière semaine du séjour du fou à Abumombazi. Au fait, la fin du séjour sur terre du triste luron Gbatala Nzengu.
Le vieux Bela Monga, qui habitait le village de Mbondo sur la rive droite d’Ebola, était venu ce jour-là finaliser les démarches de son voyage à Bunia, d’où il se rendrait au grand hôpital de Nyakunde, tenu par des missionnaires américains. Le vieux souffrait des cataractes dans les deux yeux et son fils insistait qu’il se rendît à Nyakunde où on pouvait l’opérer.
Bela Monga buvait sa cinquième Munich lorsqu’il entendit les abominations que Gbatala Nzengu sortaient de sa bouche maudite en se goinfrant de la nourriture achetée avec l’argent de son propre fils et préparée par cette enfant Bwa que son fils aimait tant.
Gbatala Nzengu criait à qui voulait l’entendre que, « techniquement » (le mot du fou), Mobutu était un bâtard. Pensez donc, poursuivit-il, Mama Yemo, sa mère, avait déserté le toit conjugal pour aller épouser Albéric Gbemani. Ce type a donc « volé » la femme d’autrui avec qui il a non seulement couché mais fait des enfants. Ces enfants sont donc des enfants adultérins, trois fois maudits par votre Ngbo !
Le fou parlait maintenant avec des gestes agités, pointant sa fourchette sur un interlocuteur imaginaire supposé assis en face de lui. « Or, chez vous les Tara Ngbandis, qu’est-ce qu’on fait avec une femme adultère ? Elle doit avouer son crime. Elle doit citer un à un tous les hommes qui l’ont niquée. On place alors le tolo des morts de la famille au seuil de la porte. Et elle doit enjamber le tolo. Pour enlever toute l’odeur des verges qui ont pénétré son con pourri ! Cela n’a pas été fait… Donc ses enfants sont des bâtards ! Mais là n’est pas le problème, mon oncle. Le problème, c’est que l’un de ces fils adultérins s’est érigé en ngbo, un jumeau ! Pas le jumeau de n’importe qui. Le jumeau de Kola Ngbandi lui-même !... Vous verrez, dans ce pays, on va tous devenir des Ba-Mobutu, comme vos ancêtres sont devenus des Ba-Ngwandi. Il a chassé les blancs, interdit la religion dans les écoles, maudit Jésus-Christ, tout le monde danse devant lui : c’est Kola Ngbandi en chair et en os ! Vous voyez la canne que votre ancien bâtard a toujours dans la main ? C’est le Serpent Suprême lui-même. Il a réveillé Kola Ngbandi, je vous dis. Mais Kola Ngbandi est fâché. Parce que Mobutu veut devenir Dieu !... Et nous les Ba-Bwa, nous sommes fâchés ! Qu’est-ce qu’il a donc à foutre avec notre léopard, le bâtard ? Le léopard et le ngbo sont des ennemis mortels. Mais lui, il mélange les deux… C’est pourquoi Kola Ngbandi est fâché. Il me l’a dit lui-même. Il vient, je vous jure. Il est maintenant au Soudan. Il reprend sa longue marche. Il va punir Abumombazi de deux fléaux dont le monde entier parlera... A côté de ces deux punitions, la punition de Nzengo sera comme une blague !... Quoi ? C’est Kola Ngbandi qui me demande de me taire. Tais-toi toi-même, sale Mongwande !… Et que dire de moi, de nous autres, les hommes-léopards, les Ba-Bwa ? Le léopard est notre frère. Et lui, il tue le léopard, prend sa peau, en fait son chapeau pour nous insulter et pour t’insulter toi, Kola Ngbandi ! Je dois prévenir mes oncles. Ils doivent quitter cette ville que tu veux punir !... Mes oncles, Kola Ngbandi revient. Il vient… Il vient… Il vient… Il vient ! »
Gbatala Nzengu manqua de s’étrangler. Il aura peut-être avalé de travers un grain de riz. Une violente quinte de toux le secoua. Des larmes abondantes sortirent de ses yeux de likundu. On aurait dit que ses yeux, naturellement rouges, jetaient maintenant des éclats visibles de charbon ardent. Il s’abattit par terre et plongea instantanément dans un profond sommeil en ronflant — à la grande joie hystérique de ses oncles Ngbandis. Edouard Monga, attablé avec son père, sortit un mouchoir pour essuyer des larmes de joie qui lui avaient échappé dans son fou-rire.
Son père se retourna vers lui, l’air absorbé. « Tu devrais penser à te replier pendant un moment à Bangui. Tes oncles sont bien établis là-bas… Avec tes femmes et tes enfants. Que dis-je ? Va plutôt à Kinshasa. Tu peux toujours laisser quelqu’un gérer tes affaires ici-là… »
« A cause des divagations d’un fou ? », s’insurgea Edouard Monga. « Les Zaïrois, vraiment ! Tous crédules comme des femmes ! On est même terrorisé par un fou ! Sans blague ! C’est la vieillesse ou quoi ? Toi, un guerrier ! »
« J’ai travaillé comme soldat chez les Ba-Swahili sous les Flamands, moi », lui rétorqua tranquillement son père. « Tu es d’ailleurs né à Bukavu. Et tu parles swahili… Avant ça, j’ai travaillé au Rwanda, en Urundi, partout ! Là-bas, on prend au sérieux leurs fous ! On dit là-bas : la folie de quelqu’un, c’est son génie ! Tiens-le-toi pour dit ! »
Edouard Monga s’échauffa. « Tu traduis mal le proverbe, papa. On dit plutôt : la folie de quelqu’un, c’est son intelligence. On n’a pas dit ‘génie’. On n’a pas non plus dit ‘vision’… »
Le lendemain vers 11 h, Juliette Tetaneza, finissait de traverser le Boulevard Mobutu, la courte distance séparant le marché du Bar-Monga. Elle portait dans un bras une lungu, un van plein de victuailles qu’elle venait d’acheter pour sa guinguette : des tomates, des poireaux, des "pondu" feuilles de manioc ; et dans l’autre main, elle portait un gros régime de bananes plantains.
Gbatala Nzengu l’avait suivie à distance tout le temps qu’elle faisait des achats au marché, comme un chien fidèle. Mais soudain, au pied des quatre marches du perron du bar, Gbatala Nzengu la saisit par les épaules et la retourna comme une pirouette, faisant voler le van et le régime de plantains. Il lui faucha alors brutalement les deux jambes en un mouvement pugilistique que les Congolais appellent « double-patte ». Juliette Tetaneza tomba à la renverse les quatre fers en l’air devant les gens médusés. Avant qu’un bruit ne sortît de la gorge de la jeune femme étourdie et avant qu’aucun des Ngbandis ne fît un geste, Gbatala Nzengu avait fondu sur elle. Les gens interloqués virent le fou, avec frénésie, sortir sa verge immense, arracher les pagnes, mettre en pièces la blouse libaya, déchirer le slip de Juliette Tetaneza et la pénétrer en poussant un gros soupir qui s’apparentait au grognement d’un fauve s’attaquant à un morceau de viande.
C’est alors que les Ngbandis sortirent de leur stupeur. Comme s’ils venaient à peine de comprendre qu’une abomination irréparable se passait là, devant leurs propres yeux ! Des passants et des clients du Bar-Monga se précipitèrent alors sur le couple enlacé. Des vendeuses du marché s’armèrent de pilons et foncèrent sur le fou. On fit pleuvoir des coups violents sur le dos, les fesses, le crâne de Gbatala Nzengu—au risque de toucher mortellement Juliette Tetaneza qui, assez bizarrement, avait levé et écarté les deux jambes comme si elle eût consenti à l’acte. Pis, elle gémissait sourdement sous chaque coup de boutoir des reins du forcené qui, lui, insensible et invulnérable aux coups pleuvant sur son corps, poussait des « Han ! Han ! Han ! »—comme un bûcheron mettant la cognée à l’arbre !
Changeant de tactique, on cessa de battre le fou et on dispersa femmes et enfants. Les hommes essayèrent alors de dégager manuellement le fou lubrique du corps nu de Juliette Tetazena. Rien n’y fit.
Edouard Monga, qui vérifiait les écritures avec un vendeur à l’intérieur du bar, finit par sortir tant la clameur ne cessait de gronder. Il sortit sur le perron du bar et encaissa immédiatement la scène. Sans se presser, il rentra et ressortit immédiatement avec un fusil de chasse calibre 12 à double canon. La clameur courroucée de la foule des Ngbandis tomba abruptement comme sur un signal d’un chef d’orchestre. Au-dessus du halètement et des gémissements des fornicateurs à terre, on entendit distinctement le cliquetis métallique de l’arme quand Edouard Monga redressa d’un coup sec le canon dans lequel il venait d’engager deux cartouches. Un autre bruit s’ajouta au silence : le frottement des souliers sur le sol, car on donnait du champ au tireur.
Calmement, sans épauler l’arme, Edouard Monga fit feu sur Juliette Tetaneza et Gbatala Ngenzu. Coup sur coup !
Il rentra dans le bar pour faire ses préparatifs pour quitter la ville maudite. Sans un mot pour lui ou entre eux, ses amis reprirent tranquillement leurs boissons là où ils les avaient laissées sur les tables. Le visage fermé. Sans un geste pour les corps obscènes rouges d’argile gisant devant eux. Le chef de collectivité envoya des prisonniers pour lever les corps et les enterrer. Deux jours plus tard, comme l’avait suggéré son père, Edouard Monga quitta Abumombazi. A tout jamais…
Aujourd’hui L’Eau Blanche est synonyme d’une des plus terribles maladies de la terre des hommes. Et Abumombazi est considéré comme l’épicentre du fléau appelé VIH/SIDA dont est morte Mama Monganga, Dr Grethe Rask…
mercredi 23 septembre 2009
Mobutu voit rouge sur le M/S Kamanyola: Chapitre 1. Le fou de la tribu Bwa d’Abumombazi
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5 commentaires:
Ton style est toujours aussi captivant, j'adore tes chroniques "tribales" sous fond de reconstitution historique.
1000 fois Merci de nous offrir tes productions toujours très instructives.
Au fait, au profit de quel culte Mobutu a t-il banni le catholicisme?
Djé :
Merci d’être passé et pour le commentaire. Mobutu n’a pas banni le catholicisme. L’église catholique était la religion d’Etat de facto. C’est ce monopole que Mobutu a brisé. L’église catholique a également vu d’un très mauvais œil la décision de Mobutu forçant les Zaïroises de se défaire des noms chrétiens au profit des noms « authentiques » africains.
Merci pour la réponse,
je constate donc que Mobutu n'avait pas que des défauts et comprends aussi par la même occasion pourquoi tant de tes compatriotes n'ont pas de patronymes occidentaux.
Pourquoi ne publies tu pas sur papier les nouvelles de ce blog... comme pour Bagraines?
à bientôt
Djé
PS : une nouvelle page de mon cru lol : http://afrosapiens.tumblr.com/
Djé:
Merci encore une fois d’être passé. Ouais, Mobutu était un être complexe. J’ai toujours soutenu sur le Blog de Cédric qu’il y avait plusieurs Mobutu : Mobutu 1, Mobutu 2, Mobutu 3,…, jusqu’au Mobutu « N » de la pourriture finale… Je pensais effectivement publier ces textes. Merci de me le rappeler. Je viens de faire une courte promenade sur chemin faisant. Travail impressionnant de design dont tu connais seul le secret. Et tu sais quoi ? J’y ai mis un signet et je l’ajoute sur mon blogroll…
merci pour le compliment et pour l'ajout dans le blogroll mais c'est le sercice "tumblr" qui embouteille mon nouveau cru qui est à féliciter lol
Bien à toi et @ bientôt sur les autres nouvelles... j'en ai 3 de retard, c'est qu'elles ne sont pas courtes tes histoires hein lol
;)
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