mercredi 23 septembre 2009

Mobutu voit rouge sur le M/S Kamanyola: Chapitre 2. La Préhistoire du M/S Kamanyola




Et je chantais cette romance
En 1903 sans savoir

Que mon amour à la semblance

Du beau Phénix s'il meurt un soir
Le matin voit sa renaissance.
—Guillaume Apollinaire

*

Samedi 12 juillet 1975. 11 h 30. Heure de l’est de la république. Le lieutenant de vaisseau Bokamano Ilinga, le skipper du bateau qu’on venait de rebaptiser le M/S Kamanyola, était sorti sur la coursive extérieure de la passerelle de navigation et alla à bâbord pour surveiller à la jumelle la manœuvre de mouillage de l’ancre que deux matelots, tout de blanc habillés, venaient d’ailleurs d’exécuter avec compétence à la proue du bateau. Il leur donna un signe du pouce de la main pour indiquer qu’ils avaient fait du bon travail. Les jeunes matelots saluèrent et disparurent de sa vue.

Ilinga laissa retomber les jumelles qui pendirent par leur bretelle sur sa poitrine. Il vit aussi, sur le pont inférieur d’où venaient de disparaître les deux membres de son équipage, que huit soldats de la garde présidentielle, armés jusqu’aux dents et arborant des gilets de sauvetage vert-olive, s’apprêtaient à larguer deux zodiacs sur le fleuve pour de lentes patrouilles d’intimidation en cercles concentriques autour du bateau présidentiel.

Une petite bourrasque se leva soudain, ondulant la surface de l’eau et clapotant contre le bateau. Ilinga, habillé en veste blanche de marine à manches courtes, frissonna légèrement. L’elanga, la saison sèche de Kinshasa, était particulièrement froide cette année.

Ilinga braqua cette fois-ci ses jumelles sur le rivage. Le petit marché de la N’Sélé s’animait avec des chansons pour le Guide de la Révolution Authentique, le Grand Timonier et tout le toutim. Des vendeuses portaient toutes des pagnes à l’effigie de Mobutu — ce qu’elles faisaient chaque fois qu’elles savaient que le président — vain et sensible à la flatterie — voguait à bord de sa « présidence flottante » sur les eaux du Grand Zaïre. Devant ces démonstrations « spontanées » de la « complicité entre le peuple et son Guide », il n’était pas rare d’entendre Mobutu tonner à l’adresse du skipper pour lui enjoindre de serrer le rivage et, très souvent, de mouiller. Le Grand Timonier faisait alors monter à bord une délégation de femmes à qui il donnait des liasses de zaïres pour les animatrices. Mais il prenait toujours soin de hurler à la masse le montant qu’il venait de donner à la délégation citoyenne.

Mais les citoyennes du petit marché de la N’Sélé allaient déchanter ce jour-là car le M/S Kamanyola n’allait ni accoster ni permettre aux pirogues de vendeurs de s’en approcher. L’ordre du Président de la veille était clair : « On mouille en rade au niveau de la N’Sélé. C’est là que je recevrai ces imbéciles d’Amerloques ! Et que les ancêtres bankoko nous envoient alors une bonne bourrasque qui ferait tanguer le bâtiment et leur faire danser le cha-cha-cha du fleuve ! Les salauds !... J’ai aussi demandé au chef de ne rien préparer mais d’aller ramasser dans les ngandas de la N’Sélé tous les maboké de poissons gavés de pili-pili pour causer une diarrhée de tous les diables à ces fils de pute ! »

Ilinga rentra dans la passerelle de commandement où deux enseignes de vaisseau et trois quartiers-maîtres l’assistaient.

Immédiatement sous la passerelle de commandement, il y avait le premier pont comportant les cabines de luxe ; suivi du deuxième pont où se trouvait le grand salon de réception ; puis, le pont inférieur qui servait de baraquement flottant de la compagnie de la garde rapprochée du président et où se trouvait aménagée, à l’arrière, la plate-forme d’atterrissage de l’hélicoptère présidentiel que Mobutu appelait avec fierté de sa désignation anglaise d’« helipad ».

Puisque les ponts d’un bateau avaient une classification contraire à celle des étages de bâtiments sur terre ferme et pour éviter toute confusion en cas d’attaque sur le bateau présidentiel au vu du fait que la plupart des gardes étaient des illettrés fonctionnels, la garde présidentielle avait choisi de leur substituer les appellations suivantes : « cabine de pilotage » (cabine du skipper) pour la passerelle de commandement ; « deuxième étage » pour le premier pont ; « premier étage » pour le deuxième pont ; et « rez-de-chaussée » pour le pont inférieur.

Le fou d’Abumombazi aurait eu une crise cardiaque s’il lui était donné de voir la terrible confusion des choses et des symboles qui avait lieu sur le bateau présidentiel. Dans la cuisine, par exemple, mijotait de la viande de boa achetée la veille par des officiers Bangala lorsque le M/S Kamanyola avait mouillé à Lukolela, pour le bain de foule des riverains. A cette occasion et à son habitude, Mobutu ne manqua pas d’envoyer son médecin personnel, l’Américain William Close, aller faire le charlatan à l’hôpital de la bourgade. Comment pouvait-il penser que l’homme pût traiter une centaine de malades en une demi-heure ?... Pensez donc, aurait dit Gbatala Nzengu, un boa, un ngbo, mort et « cannibalisé » sur le bateau où se trouvaient des Tara Ngbandis ; pis, un bâtiment où irradiait le symbole étincelant du Serpent Suprême, la canne du Gazoroma, la canne du tout-puissant Yenda !

A part ces délires putatifs du fou d’Abumombazi, il y avait aussi sur le M/S Kamanyola trois choses choses venues du pays des « mindele », des blancs, associées avec ce bateau : la première et la plus terrible tient à la confusion et au massacre des signes et des symboles s’opérant sur ce bateau, à l’insu de Mobutu ; la deuxième, tenait de la méconnaissance par Mobutu du sang qui avait arrosé ce bateau ; et la seule bonne chose apparente à s’y être passée, ce fut une courte et torride histoire d’amour, mais qui, en elle-même, renforçait les deux premiers maléfices, quoi que ce fût à une moindre mesure.

Le changement du nom de ce bateau d’abord. A sa sortie de cale sèche du chantier naval de Chanic de Léopoldville (Kinshasa) où eurent lieu les travaux de finissage en 1948, le bâtiment fut baptisé M/S Général Olsen, le même nom qu’il reçut d’ailleurs lors de la commande passée en 1939 par l’Office des Transports Coloniaux (OTRACO) aux chantiers navals John Cockerill S.A. au bord de la rive droite de la rivière l’Escaut, dans la petite commune de Hoboken, en Belgique. Le bâtiment avait été débaptisé pour la première fois par Mobutu lorsqu’il s’en accapara en 1967.

N’est-il pas significatif, diront ceux qui sont attentifs aux signes et aux symboles, que l’année 1967, qui marqua le début de la mégalomanie de Mobutu, coïncida avec sa saisie de ce bateau de transport fluvial ?

Bateau fantôme longtemps sans nom propre, car on l’appelait tout simplement « Bateau Présidentiel » jusqu’au cours de cette année 1975 de la culmination de la grande folie de Mobutu où on le rebaptisa, le 23 janvier, le M/S Kamanyola.

Pourquoi ce nom de Kamanyola?, se demandera-t-on… Eh bien, il y a deux grands mensonges dans la biographie officielle de Mobutu, à part le florilège d’autres petits mensonges qui y sont parsemés çà et là. Le premier grand mensonge affirme que Mobutu, alors qu’il n’était qu’un ado passant ses vacances scolaires dans le village de son grand-père ou de son oncle, celui-ci l'avait sommé un matin de l’accompagner dans une partie de chasse. Et ne voilà-t-il pas qu’un grand léopard, croyant ne faire qu’une bouchée de l’ado dégingandé, lui sauta dessus ! C’était sans compter avec la bravoure innée du futur Guide. Mobutu, écartant ses jambes bien plantées à terre, ses genoux solides légèrement ployés, transperça de part en part le cœur du fauve d’un coup précis de sagaie, le trucidant sans même qu’il n’émit un dernier râle !... Et chaque 14 octobre—l’anniversaire de la naissance du Guide de la Révolution Authentique proclamé par lui-même « Journée de la Jeunesse Zaïroise »— Mavungu Malanda ma Mongo, le thuriféraire officiel du Guide, produisait l’une de ses mémorables « cartes blanches », éditoriaux qu’il rédigeait dans un style châtié d’académicien, mémorisait et déclamait dans une parfaite diction française devant les caméras de la Voix du Zaïre, dans laquelle il évoquait le « courage précoce de ce guerrier tombeur d’un léopard, qui, encore et surtout aujourd’hui, pointait de sa sagaie inébranlable la voie que, dans sa sagesse incommensurable, il avait tracée pour mener cette nation longtemps plongée dans l’apathie par des politicailleurs dénués de toute vision patriotique, vers des horizons merveilleux de l’Objectif 80 ».

Une brève observation … Admettons que le Guide eût tué ce léopard, dirait le fou d'Abumombazi, qu’est-ce qui l’autorisait aujourd’hui à se faire appeler Grand Léopard ? Tue-t-on son propre totem ? S’approprie-t-on en totem un animal qu’on a tué ?

L’autre grand mensonge, c’est celui-ci. Le 12 janvier 1964, sur le pont Kamanyola, à 5 km de la bourgade du même nom dans le Sud-Kivu, Mobutu aurait rallié les troupes débandées de l’ANC, l’Armée Nationale Congolaise, devant l’avancée de féroces rebelles armés jusqu’aux dents. Hurlant des ordres de sa voix de tonnerre aux troupes dont la résolution au combat vacillait, Mobutu essuya lui-même une balle qui fit voler son képi ! Incident héroïque de la vie héroïque du Grand Timonier dont on venait de fêter en grande pompe le 11ème anniversaire. Avec la mise sur pied de la Division Kamanyola formée par les Nord-Coréens — division qui sera sous peu engloutie en Angola, massacrée par des troupes expéditionnaires cubaines…

Mais selon les barbouzes de la CIA et les conseillers militaires américains et belges présents sur les lieux, les soldats de l’ANC fuyaient devant des villageois coalisés des tribus Bafulero et Bashi armés de flèches et de sagaies. Ces villageois en avaient ras-le-bol des exactions des soldats congolais dans leurs villages où on les y avait envoyés combattre les rebelles. Les soldats fuyaient parce qu’ils croyaient que ces guerriers avaient des fétiches dawas qui les rendaient invulnérables aux balles. Mobutu était bien présent sur place, disent les témoins, mais il assistait plutôt au massacre des Bafulero et des Bashi fauchés par des mitrailleuses actionnées par des conseillers militaires belges et américains !

Là n’est pas le grand problème du grand massacre des signes et des symboles sur le M/S Kamanyola. Le grave problème, c’est d’abord ce changement de nom.

A l’instar d’une personne humaine, un bateau — disaient les anciens loups de mer et leurs armateurs — a une vie et un esprit. Il doit garder le nom qu’il reçoit à sa conception, nom qui est d’ailleurs immédiatement inscrit par les démons et les dieux des eaux dans Le Grand Livre des Abysses, où chaque entité navigante est automatiquement enregistrée dans la mémoire de Poséidon, le dieu grec des eaux troubles dont le symbole est le trident, une fourche qui ressemble étrangement à la canne de Gazoroma dont s’était approprié, sans le savoir, le Général de corps d’armée Mobutu et qui ne le quittait plus jamais. Qui plus est, Poséidon, dans ses déplacements au-dessus des éléments aquatiques, se faisait toujours accompagner de « monstres marins ». Le fou d’Abumombazi, lui, nous aurait peut-être dit que Poséidon, c’était l’équivalent Ngbandi de Banga, le dieu de L’Eau Blanche, toujours accompagné de « bilima » et de « torondos », les génies effrayants et maléfiques des abysses aquatiques et sylvestres —les démons des eaux troubles selon les Bangala.

Mais revenons à la superstition du changement des noms de vaisseaux. Si, par extraordinaire, on doit changer le nom d’un bateau, il y a tout un rituel à observer à la lettre. Il faut par exemple organiser des libations au cours desquelles on efface systématiquement toutes les marques de l’ancien nom du vaisseau ; avant d’y faire monter quoi que soit portant le nom du nouveau bateau. Or, au cours de la manœuvre du mouillage qu’observait tantôt le Lieutenant de vaisseau Bokamano Ilinga, si un observateur se rapprochait des deux matelots, il verrait que la grosse ancre à jas portait encore le sceau « O » du Général Olsen frappé en ces trois endroits différents : juste sous le diamant au beau milieu du bras et sur les deux pattes ! Y a-t-il eu des libations rituelles quand on a débaptisé le M/S Général Olsen ? Non ! Rien ! Aucun rituel, selon les témoins… Y avait-il eu libation et rituel en 1967 lorsqu’on débaptisa pour la première fois le M/S Général Olsen ? Encore une fois, la réponse est négative.

Et toujours est-il qu’avant de penser à changer le nom du bateau, il faut qu’il y ait une raison impérieuse pour procéder à ce changement— un « acte de Dieu », si l’on empruntait cette expression de la terminologie anglo-saxonne des assurances. Le cas par exemple d’un bateau qui s’appellerait « Belzébul » et qui serait acheté par un armateur chrétien. Dans le cas en présence, y avait-il une raison impérieuse ou un acte de Dieu qui justifiât de débaptiser le M/S Général Olson ? Aucune raison sérieuse, sauf la lubie de Mobutu, l’homme seul sur la terre des hommes, qui continuait cette année-là son massacre des choses, des symboles et des hommes !

Une prolifération et une circulation maléfique des signes, des dieux et des esprits… Mais poursuivons d’abord la préhistoire de ce bateau maléficié...

Au fait, qui était ce Général Olson dont le nom fut donné à cet ancien bateau à passagers de l’intérieur ? Si l’on disait que l’esprit du Général Frederik Olsen hantait activement ce fleuve, on n’aurait pas du tout tort. Surtout, on peut dire que sans Olsen, le Nord-Kivu serait aujourd’hui territoire ougandais et le Sud-Kivu territoire tanzanien. Mais j’anticipe…

Reprenons plutôt la trajectoire de cet officier danois qui ne prendra la nationalité belge qu’en 1920 lorsqu’il sera nommé commandant-en-chef de la Force Publique. Puisque Mobutu était lui-même commandant-en-chef des Forces Armées Zaïroises (FAZ), descendantes directes de la Force Publique via l’Armée Nationale Congolaise, le Général Olsen était donc son « ancêtre » direct, dans la terminologie militaire. Qui plus est, Olsen commandait des troupes Bangala et Ngbandis — les propres ancêtres du Grand Léopard !

Officier d’artillerie et universitaire précoce, Frederik Olsen, alors seulement âgé de 21 ans, débarque en 1898 dans l’Etat Indépendant du Congo (EIC) pour s’engager comme mercenaire. Après la saisie de l’EIC par le Parlement belge en 1908, il y eut un flottement dans la toute nouvelle colonie belge, qui durera jusqu’en 1910. Au cours de cette période durant laquelle la Belgique essayait de trouver un mode d’organisation et de gestion d’un Etat qui lui tombait pratiquement sur les genoux, les Britanniques de l’Ouganda et les Allemands de la Deutsche Ostafrika (Ruanda-Urundi et Tanganyika), l’Afrique Orientale Allemande, envoyèrent leurs askaris respectifs envahir les Kivu. Et c’est Olsen, à la tête d’une escouade de Bangala et de Ngbandis, qu’on dépêcha aux Kivu pour repousser ces envahisseurs.

Après cette campagne de pacification, Olsen est muté au Katanga où ses Bangala et ses Ngbandis sont intégrés dans le Corps de Police du Katanga. Il réorganise de fond en comble ce corps selon un modèle de rationalisation militaire qui est adopté pour toute la Force Publique. L’homme est donc le parrain de la Force Publique.

Lors de la Première Guerre Mondiale, la menace allemande se précise encore à l’est du Congo — avec des attaques répétées et des incursions des forces du foudre de guerre allemand, le Colonel Paul Emil von Lettow-Vorbeck, qui, à la tête d’une poignée d’officiers allemands et de féroces askaris Schutztruppe —des mercenaires soudanais et Tsongas d’Inhambane du Mozambique et des Tutsis du Ruanda-Urundi — mit en déroute les forces indo-britanniques bien plus supérieures en nombre et en matériel.

Menacé par ces incursions du Ruanda-Urundi et du Tanganyika, le Général Tombeur fit alors appel à deux de ses propres foudres de guerre de la Force Publique qui, assez bizarrement, étaient tous les deux des officiers d’artillerie : le Colonel Georges Moulaert, le concepteur de la Kinshasa moderne, et le Colonel Frederik Olsen. Ces deux officiers traverseront alors en une guerre éclair le Ruanda-Urundi et le Tanganyika — capturant, entre autres places fortes, Tabora et Ujiji —repoussant von Lettow-Vorbeck jusqu’en Rhodésie du Nord (où il mènera une féroce campagne de guérilla contre les forces sud-africaines et britanniques jusqu’à la fin de la guerre), et permettant ainsi la chute de Dar es Salam, qui devint la principale base alliée en Afrique de l’est.

Quels sont donc les hauts faits militaires de Mobutu qu’on pouvait comparer à ceux de ces officiers ? Rien ! Et pourtant, il souillait des symboles associés à ces noms qui ont bâti le pays qu’il avait usurpé et sur lequel il régnait en maître — un Kola Ngbandi total et absolu. Il y avait autour de ce bateau et de ce fleuve d’autres croisements entre Moulaert et Olson. Moulaert fut le cofondateur de la société anonyme Chantier Naval et Industriel du Congo (CHANIC), d’où sortira justement le M/S Général Olsen en 1948. Et ce fut Olson qui, à sa retraite de la Force Publique en 1925, réorganisa de main de maître tout le système du réseau ferroviaire et maritime du Congo belge sous la direction de Georges Moulaert.

Le spectre du Général Olsen hantait donc ce fleuve et ce bateau. C’était une erreur irréparable que d’avoir changé le nom de ce bâtiment. Les lecteurs des symboles, comme Goethe, auraient demandé à Mobutu de se trouver un autre bateau et, surtout, de n’en point changer le nom. Le séjour prolongé de Mobutu sur ce bateau maudit, combiné avec le Serpent Suprême Gazoroma dont il se moquait, fut la cause de la folie qui prit possession de son être dès 1967…

Mobutu pouvait laver le pays et se laver lui-même rituellement de la terrible « Malédiction de Lumumba » dont parle l’écrivain congolais Pius Ngandu Nkashama. Il pouvait aussi se désenvoûter de l’anathème des âmes des étudiants de Lovanium massacrés et dont les corps avaient disparu. Il pouvait aussi être à l’abri des âmes errantes des Conjurés de la Pentecôte, pendus en pleine cité de Kinshasa pour une conspiration inexistante. Comment pouvait-il se libérer d’une grande abomination dans le ventre duquel il avait choisi d’errer sur le Fleuve Zaïre ?

Mais les sceptiques rationalistes se moqueront de toutes ces superstitions de primitifs. Et ils n’auront qu’à citer pour exemple le yacht S/S Baudouinville 2 commissionné par la Compagnie Maritime Belge du même chantier naval John Cockerill d'Hoboken en 1950, pour remplacer le paquebot S/S Baudouin que la marine de guerre allemande envoya par le fond en 1940.

Pensez donc… On s’entêta à appeler le paquebot S/S Baudouinville 2 tout simplement comme le S/S Baudouinville. Ce qui est enfreindre un tabou: chaque bateau ayant son propre nom. On le rebaptisa S/S Thysville en 1957. On le vendit en février 1961 à Liverpool pour la bagatelle de 800.000 livres sterlings et le nouvel armateur le rebaptisa tout de suite Anselm 4. En 1963, on le rebaptisa Iberia Star lorsqu’il changea à nouveau de main. En 1965, lors d’une nouvelle vente, on lui donna le nom d’Australasia. Mais qu’on note bien ce détail : lorsque les Singapouriens rachètent ce yacht de plaisance en 1972, ils n’en changent pas le nom. Et dès l’année suivante, lorsque les Singapouriens— qui sont, avec les Philippins, parmi les grands loups de mer traditionnels de cette région du monde —apprennent les détails de la saga de la circulation des noms de ce paquebot maudit encore en bon état, ils le revendent tout de suite à la compagnie Chou’s Iron & Steel qui a un chantier de démolition dans le port de Hualien, sur la Mer des Philippines, à l’est de Taiwan !

Beaucoup de sang a aussi coulé sur le M/S Kamanyola, comme on l’a dit. Le chantier naval Cockerill d’Hoboken avait une réputation mondiale pour la rapidité extraordinaire de l’exécution des commandes qu’on lui passait. Et le Motor Ship Général Olsen n’était qu’un bateau d’intérieur qui ne demandait pas beaucoup d’investissement en temps de design des architectes navals d’Hoboken, qui livraient depuis plus d’un demi-siècle des bâtiments du même calibre pour la navigation fluviale au Congo. En 1940, les deux côtés de la cale, du pont inférieur et du deuxième pont étaient donc virtuellement terminés — malgré des commandes pressantes des forces navales belges. Un bateau se construit en deux parties séparées qui ne sont réunies en leur milieu qu’à l’achèvement de ces deux parties. Et lorsque, le 10 mai 1940, les forces allemandes commencent leur petite promenade de santé en Belgique, le M/S Général Olsen était encore en deux parties distinctes.

Chaque peuple est historien révisionniste de sa propre histoire. On lit par exemple aujourd’hui dans des manuels scolaires d’histoire belges que « le 28 mai 1940 la Belgique se rend après une résistance héroïque ». Quelle résistance héroïque ? Peut-être parle-t-on de quelques soldats fous de colère patriotique qui sont morts posant quelques actes téméraires isolés, insensés et stupides — des patriotes suicidaires. Il n’y avait pas de résistance collective et organisée. C’était la terreur, la panique et un sauve-qui-peut général tant chez les civils que chez les soldats belges ainsi que leurs alliés français et britanniques venus les appuyer. Il y eut d’ailleurs de nombreux cas de soldats belges qui braquaient des voitures et pillaient leurs propres concitoyens. Le Roi Léopold III devint tout de suite celui qu’on appela le « Prisonnier de Laeken ». Et son geôlier était le Général Alexander von Falkenhausen, gouverneur militaire allemand de la Belgique, qui, comme on le verra, est lui aussi associé au M/S Général Olsen.

L’occupation allemande ne fut point chose terrible pour tous les citoyens belges. D’ailleurs tout le monde croyait que le règne de l’Allemagne nazie serait durable. Le Roi Léopold III lui-même, veuf de la Reine Astrid, épousa la belle Lilian Baels, en 1941, en pleine occupation allemande. Et un petit monde se rallia autour du « Leider », Le Chef, le raciste et antisémite virulent, le député flamand Staf de Clercq du Vlaams Nationaal Verbond (VNV), parti unique en Flandre sous les Allemands.

Staf de Clercq créa la Zwarte Brigade— la bien nommée « Brigade Noire » — une milice du VNV dont la brutalité et la sauvagerie effrayèrent même le gouverneur militaire von Falkenhausen. Certains membres de la Zwarte Brigade reçurent une formation militaire de la SS et de nombreux Flamands de cette milice moururent ainsi aux côtés de leurs camarades nazis sur le front de l’est. C’est la Zwarte Brigade qui dénonça le Général von Falkenhausen pour « laxisme face aux terroristes » belges, ce qui provoqua le rappel en Allemagne et l’emprisonnement de cet officier supérieur — qui sauva tant de vies belges — jusqu’à la fin de la guerre.

Staf de Clercq changea complètement de look du jour au lendemain, s’habillant désormais en tenue nazie noire, et, partout en Flandre étaient affichés des posters géants le représentant prononçant un discours aux côtés de grands nazis avec, derrière lui, un portrait tout aussi géant d’Hitler. L’homme n’avait que faire de la Wallonie, la laissant dans les mains du Rex, le parti nazi wallon dont la désorganisation était légendaire. Staf de Clercq voulait tout simplement la « Dietsland » sur laquelle il régnerait en « Leider » suprême et absolu — chimère similaire à celle de Mobutu au Zaïre…

En 1942, lorsque quelques entrepreneurs et syndicalistes flamands se réunirent secrètement au chantier naval John Cockerill d’Hoboken pour mettre au point un mécanisme de résistance industrielle contre l’occupant, les services d’intelligence de la Zwarte Brigade, qui avaient noyauté toute la Flandre, l’apprirent aussitôt. Et, non content d’envoyer à leur mort des centaines de communistes et de juifs flamands dans les chambres de torture du Fort de Breendonk, Staf de Clercq, dans sa salle uniforme noire d’officier de la Zwarte Brigade, descendit aussitôt sur place et, pendant deux longues semaines sanglantes, prit ses quartiers dans les bureaux du chantier naval Cockerill.

Des survivants racontèrent qu’il avait la douce cruauté de passer son bras autour de l’épaule de sa victime, de l’engager, au cours d’une lente promenade apparemment amicale autour des installations de l’usine, dans un long monologue sur l’histoire de la Flandre et la grandeur qu’elle aurait sous le IIIème Reich lorsqu’Hitler en ferait la « Dietsland », la matérialisation du fantasme irrédentiste qui ferait de la Flandre belge, de la Flandre française et des Pays-Bas un seul et même Etat.

Et, de fil en aiguille, l’on arrivait devant l’une des parties de la coque du M/S Général Olsen inachevé. Soudain, le bras du « Leider » se serrait en étau autour du cou de la victime et, en un va-et-vient violent, lui cognait la tête contre la coque. Jusqu’à ce que le sang giclât en gerbe et se répandît sur la coque et sur les deux apparents compagnons qui étaient en conversation amicale la minute d’avant !

Plus d’une cinquantaine d’entrepreneurs et de syndicalistes flamands arrosèrent ainsi de leur sang la coque de ce qui s’appelait maintenant le M/S Kamanyola. La petite terreur du « Leider » sur la Flandre ne s’arrêta qu’à sa mort, en octobre 1942. Jusqu’à ce jour, les historiens croient qu’il est mort de sa belle mort —une crise cardiaque banale. Ils ne savent point que ce sont des taloches précises de Shaolin que lui administra le Général von Falkenhausen dans le plexus solaire qui entraînèrent plus tard son accident cardiaque. Mais j’anticipe à nouveau…

Le sang n’est pas nécessairement mauvais au cours de la construction d’un navire. En fait, pour les armateurs d’antan, un navire dans la construction de laquelle aucun travailleur n’avait péri était marqué de la déveine. Mais attention : on parle du sang des travailleurs ayant participé à la construction du vaisseau. Le sang de toute autre personne — un visiteur du chantier par exemple — était un signe de grande poisse !

Le M/S Kamanyola était donc un vaisseau maléfique se déplaçant sur les eaux du Fleuve Zaïre — plusieurs fois maudit tant par les mythes et symboles congolais que par ceux des « mindele », sans parler du sang belge qui l’avait outragé ! Ou était-ce le fantôme du « Leider » —le dictateur flamand —qui le hantait et qui avait possédé Mobutu ?

On ne terminera pas cette préhistoire du M/S Kamanyola sans mentionner la romance dont son double — le M/S Général Olsen — fut le témoin.

Informé par Alexandre Galopin — le PDG de la toute-puissante Société Générale et chef du patronat belge surnommé « roi non couronné » sous l’occupation allemande de la Belgique — de la terreur du « Leider » en Flandre rayonnant à partir d’Hoboken et se prolongeant dans les chambres de torture du Fort de Breendonk, le gouverneur militaire von Falkenhausen appela Staf de Clercq de son bureau de Bruxelles, croyant erronément calmer le Flamand fou par un ordre direct au téléphone.

On peut d’ailleurs dire que ce fut Galopin qui provoqua indirectement la terreur du « Leider ». Sa « doctrine Galopin », consistant en une résistance passive de l’industrie belge sous l’occupation (fonctionner pour la survie industrielle de la Belgique mais ne pas produire des armes pouvant profiter aux Allemands) fut mal interprétée par ces entrepreneurs flamands que le « Leider » massacrait en septembre et octobre 1942…

Le « Leider » de Clercq était grisé par le pouvoir. Depuis l’invasion, il avait parlé au Führer par cinq fois et Goebbels lui donnait un coup de fil toutes les deux semaines. Et il savait que von Falkenhausen, dont le père Ludwig avait aussi été gouverneur militaire allemand de la Belgique pendant la Première Guerre Mondiale, était de la vieille noblesse militaire allemande qui méprisait Hitler et les nazis. Staf de Clercq raccrocha donc au nez de von Falkenhausen—ce guerrier qui a eu son baptême de feu en Chine, combattu les Britanniques à Bagdad et en Palestine, avant de diriger une école d’infanterie en Allemagne et de devenir le conseiller militaire de Tchang Kaï-chek.

Fou de rage, avec pour toute escorte son aide-de-camp, von Falkenhausen sauta ce début d’après-midi-là dans un hydravion pour aller confronter le Flamand fou qui osait ainsi l’insulter. Dès que l’hydravion amerrit sur l’Escaut au débarcadère du chantier naval, von Falkenhausen, le manteau au vent, marcha à grands pas vers les bureaux de l’usine réquisitionnés par Staff de Clercq et sa pègre politique flamande.

Von Falkenhausen savait ce qu’il avait à faire : tuer de Clercq ! Ses belles années à Nankin défilaient dans son esprit. C’est là que lors d’un dîner au cours de l’été 1930, il avait rencontré Siou-Ling Tsien, une resplendissante chinoise de19 ans issue d’une famille de l’entourage de Tchang Kaï-chek, qui revenait en vacances de Bruxelles où elle étudiait la chimie à l’Université Catholique de Louvain.

Ce fut le coup de foudre. Et quand Siou-Ling Tsien revenait l’été à Nankin, l’aventure recommençait. C’était Siou-Ling Tsien qui avait initié von Falkenhausen au Tai Chi et au Shaolin Kung-fu qu’elle appelait l’art sacré bouddhiste. Elle avait même fait ériger dans le jardin du Général von Falkenhausen un mannequin sur lequel étaient marqués tous les points névralgiques de l’anatomie humaine. C’est elle qui lui avait appris les trois taloches tendres sur le plexus solaire qui causaient dans les vingt-quatre heures la mort de la personne sur laquelle on les administrait.

C’était comme si la voix de la Chinoise résonnait dans l’air de cet hiver doux de 1942. « Les coups qui tuent dans le Shaolin », disait Siou-Ling Tsien, « ne sont pas du tout violents. N’oublie pas, Karl, le Kung-fu a été développé par des moines bouddhistes vivant dans l’isolement et qui voulaient se protéger des bandits et des bêtes sauvages. Leur intention n’était pas d’infliger de la douleur, mais de se protéger… »

Conception orientale qui ne cessait de l’étonner. Qu’était donc devenue la belle Siou en cette période où l’humanité plongeait dans la destruction ?

Talonné par son aide-de-camp, von Falkenhausen venait d’arriver à l’entrée de la direction du chantier. Robert Jan Verbelen, le garde du corps de Staf de Clercq, claqua des talons, leur donna un « Heil Hitler ! » réglementaire et les introduisit dans le bureau du directeur où Staf de Clercq était si absorbé dans une conversation téléphonique qu’il ne daigna même pas se lever à l’entrée du Gouverneur militaire de la Belgique et du Nord de la France !

Offusqué par ce comportement outrageux, l’aide-de-camp du général allait foncer sur la vile fripouille flamande pour lui donner une correction bien méritée. Mais von Falkenhausen l’arrêta d’une main. Les jambes écartées, le général se croisa les bras et considéra d’un regard méprisant le malotru. Ce dernier finit par raccrocher et, un sourire débonnaire sur les lèvres, se leva enfin, contourna le bureau, s’approcha du général et lui tendit la main.

Le Général von Falkenhausen écrasa la main molle du bourgeois et lui dit distinctement trois mots bien espacés, chacun ponctué par une tendre taloche appliquée sur le gros bouton de cuivre luisant au niveau du plexus solaire du cuistre : « Cessez ! Ces ! Conneries ! »

Staf de Clercq éternua, battit l’air de ses bras comme un noyé, ouvrit grand la bouche pour faire des appels d’air répétés, toussa de manière incontrôlée et la crise mortelle se stabilisa en une quinte irrépressible de hoquets. Von Falkenhausen s’inquiéta un moment, croyant qu’il avait appuyé trop fort sur les taloches — un défaut que lui reprochait toujours Siou au cours des entrainements — mais Staf de Clercq s’était calmé. Sans demander son reste, le « Leider », toujours hoquetant, sortit en coup de vent du bureau, suivi par ses criminels politiques flamands. Le lendemain, Staf de Clercq mourut d’une crise cardiaque à Gand.

Le téléphone sonna soudain dans le bureau que venaient de quitter le « Leider » et ses hommes de paille.

Distrait, von Falkenhausen décrocha le combiné.

« Allô, Karl ? »

Il n’en crut pas ses oreilles. Il aurait reconnu cette voix parmi des millions d’autres voix. C’était, à l’autre bout du fil, Siou-Ling Tsien !

« Siou ! C’est pas vrai ! T’es où, ça ? Comment sais-tu que je suis là ? »

« J’appelle d’un café du quartier. Je sais où tu es. J’arrive. Attends-moi. Je viens te demander une grande… grande… très grande faveur. Oh, Karl… »

Sa voix s’était brisée, comme si elle était en proie à une grande douleur. Des questions, toutes sans réponses, traversèrent l’esprit de von Falkenhausen.

Dix minutes plus tard, Siou-Ling Tsien arriva à bord d’une jeep militaire. Elle était toujours aussi remarquablement belle, si pas plus. Elle avait cependant les yeux tuméfiés car elle avait beaucoup pleuré.

Von Falkenhausen voulut la faire rentrer dans le bureau, mais elle voulut plutôt lui parler dehors, seul à seul. Comme ils marchaient en direction des chantiers, Siou donna rapidement au général le condensé de sa vie depuis qu’ils s’étaient revus pour la dernière fois en 1935. Elle avait obtenu son doctorat en chimie de Louvain, s’était rendue en France en 1939 dans l’espoir d’intégrer le laboratoire Paul et Marie Curie mais tous les scientifiques avaient fui en Amérique. Elle s’était mariée et habitait Herbeumont, un petit village des Ardennes belges.

Il y avait cinq jours, raconta-t-elle, trois ados de son village, dont l’un était le fils unique d’une voisine et amie —des « enfants trompés par des terroristes », préfaça-t-elle la demande extraordinaire qu’elle voulait faire — avaient abattu trois officiers SS ! Leur exécution a été fixée au lendemain. Elle venait de découvrir ce matin-là même en ouvrant le journal — ce qu’elle ne faisait plus depuis les débuts des hostilités — que le gouverneur militaire n’était nul autre que « toi, mon beau phénix » !

Von Falkenhausen sourit malgré lui, en dépit de l’incongruité de l’évocation de ces vers de Guillaume Apollinaire à ce moment. Il fut replongé un moment dans une époque mémorable et pleine d’aventure de sa vie à Nankin. Ces vers étaient leur code d’amoureux. Ils les récitaient en unisson à tout bout de champ :


Et je chantais cette romance
En 1903 sans savoir
Que mon amour à la semblance
Du beau Phénix s'il meurt un soir
Le matin voit sa renaissance.

Les deux anciens amants étaient arrivés aux côtés de la coque du M/S Général Olsen. Siou-Ling Tsien s’était adossée à la coque et avait relevé son visage pour fixer Von Falkenhausen. Son cœur battait la chamade. Son mari, ignorant les liens profonds qui la liaient à l’officier allemand, lui avait vivement déconseillé cette démarche. Des larmes coulaient abondamment sur ses joues.

Von Falkenhausen ne pouvait plus se retenir. Les deux amants s’embrassèrent passionnément. Et pour se soustraire aux yeux indiscrets, ils trouvèrent refuge dans un coin de la cale en construction. Ils se possédèrent furieusement.

La suite est inscrite dans les annales de l’histoire. La peine des trois ados fut commuée en travaux forcés. En 1944, Siou-Ling Tsien sauva, encore une fois grâce à l’intervention de von Falkenhausen, quatre-vingt-quinze otages d’Eucassines où des résistants belges avaient tué des Allemands…

Malgré la beauté héroïque de cette « romance », les deux amants avaient souillé le M/S Général Olsen — selon la superstition des capitaines armateurs d’antan.

Une bonne chose restait cependant de ce passé houleux du M/S Kamanyola. Lorsqu’il arriva dans les chantiers de CHANIC à Léopoldville, le M/S Général était un bateau à vapeur à deux hélices. Une année après son baptême, il y revint où on le nantit de deux moteurs Diesel marins Sem-Carels de 500 CV chacun, qui le propulsaient encore vigoureusement sur les eaux du Grand Fleuve en cette année 1975…