
Tu règneras cent ans*
Fils de Maman Yemo
Nous te faisons commencer
Le cycle de
Cent ans—Chanson d’« animation » dédiée à Mobutu
Le Dr. William Close venait de terminer de prendre la tension artérielle de Mobutu.
« Impressionnant », conclut-il en rangeant le tensiomètre. « Normal… malgré tout le stress !»
Mobutu partit d’un grand rire et se retourna vers son directeur de cabinet Bisengimana Rwema — ex-Barthélémy— alias Barthos—alias Ingénieur.
« Ecoute ton ami l’Américain, Petit Barthos », dit Mobutu, jovial. Mobutu n’avait gardé que son singlet et sa toque de léopard pour la prise de tension. Il remettait machinalement sa chemise blanche sans col de soie, son foulard brun et son abacost de tissu wax hollandais blanc et brun chocolat aux motifs de pastorale congolaise : des femmes à demi nues se trémoussant dans la danse du boa devant des chaumières rondes au-dessus des inscriptions en lingala en lettres capitales proclamant : « Zaïre Alinga Mosala » (Le Zaïre aime le travail). « Il parle de stress… Il ne sait pas qu’il a affaire à un dur-à-cuire… Depuis quand un dur-à-cuire se stresse-t-il ? Dr. Close, je suis comme John Wayne, l’incassable…»
A maintes reprises, au mois de juin, Mobutu avait même éconduit Dougal Reid, le chargé d’affaires britannique à Kinshasa, dans l’affaire cocasse de Denis Hills, professeur à l’Université de Makerere, qui avait traité Idi Amin de « tyran idiot du village ». Le dictateur ougandais avait condamné à mort le Professeur Hills pour outrage à chef d’Etat et la date de l’exécution de cet homme souffrant pourtant de cancer en phase terminale était fixée pour le début du mois de juillet. Idi Amin avait cependant posé une condition de taille : que la Reine vienne en personne à Kampala s’excuser à deux genoux ! Rien ne semblait calmer la furie d’Idi Amin — même pas l’intervention personnelle du Pape Paul VI ! Devant la colère incoercible d’Idi Amin, les Britanniques découvrirent soudain une arme secrète : Mobutu. Ce fut un jeune conseiller du Foreign Office qui tomba sur cette « découverte » alors qu’il contemplait la carte de la région des Grands Lacs Africains : les deux voisins fous avaient rebaptisé des lacs en leurs noms— le Lac Albert en Lac Mobutu Sese Seko ; et le Lac Edouard en Lac Idi Amin ! Et, comme l’avait anticipé le conseiller du Foreign Office, Mobutu finira par obtenir la relaxation du Professeur Hills le 1er juillet, lors d’une visite-convocation d'Idi Amin à Kinshasa le 30 juin…
Au fait, ce n’était pas le bateau que Bisengimana haïssait intrinsèquement. C’était l’entourage tribal qui l’encombrait depuis la terrible crise du 19 mai survenue un jour avant la commémoration du huitième anniversaire de la Révolution Authentique. Pensez donc au choc et à la colère du Guide !... Surtout par la suite quand son entourage, dans l’idée erronée d’assouvir sa colère, l’avait mis sur fausse la piste d’une conspiration fictive d’un coup d’Etat.
Aucune femme ne venait ces jours-là à bord du M/S Kamanyola. Pas même Maman Antoinette Mobutu, la première dame du pays, avec qui le Guide était d’ailleurs en froid. Elle avait eu le toupet de mettre en cause le jugement de son mari lorsque ce dernier avait impliqué dans le « coup monté et manqué » son ami de toujours, Albert Ndele, l’ancien gouverneur de la Banque Centrale, qui avait prétexté d’une maladie pour quitter le pays depuis 1973. Des abominations qu’il avait alors éructées sur Maman Mobutu ! Il eut même le front de l’accuser d’avoir couché avec Albert Ndele ! Mais elle lui avait tenu tête, lui renvoyant de bien pires abominations : le pouvoir lui était monté à la tête comme un fumeur de bangi ; il n’était pas Dieu-Le-Père ; il n’était pas Jésus non plus, comme l’avait prétendu le Gouverneur de Kinshasa N’Djoku Eyobaba ; il persécutait même des prélats de l’Eglise catholique, comme Mgr Malula ; il n’était qu’un pauvre homme comme tous les autres pauvres cons sur cette terre des hommes ! Où s’arrêterait-il donc ? Tout ce sang qu’il avait sur ses mains et pour lequel il devrait d’abord songer à demander pénitence auprès de Jésus-Christ avant d’y rajouter des tonneaux et des tonneaux du sang des « enfants-des-autres » ! Et pour ce qui était de l’accusation ridicule d’une aventure amoureuse avec Albert Ndele — production d’un cerveau gravement compromis, elle souhaitait d’ailleurs à ce moment même qu’elle changeât de place avec l’épouse de Ndele qui était tranquille aux Etats-Unis, loin de cette folie furieuse !
Mobutu était tellement en colère qu’il avait perdu tout goût pour son champagne rose Laurent Perrier. Ces jours de grande tourmente, c’était le lotoko de Bumba qui calmait les nerfs à vif du Guide.
Un mois plus tôt, par exemple, il avait fallu à Bisengimana toutes les ressources de son sang-froid et l’intervention du Guide lui-même pour ne pas éclater de rire quand il entendit le Général Bobozo, un croulant ignare, implorer Mobutu de l’envoyer dans la forêt montagneuse de Fizi-Baraka avec une petite escouade d’archers pygmées pour aller personnellement tuer Laurent Kabila et libérer les otages américains.
« Petit Rwandais, je te jure sur la tombe de ma mère enterrée à Abumombazi… », lui disait Bobozo. « Avec les flèches empoisonnées des pygmées, il n’y a pas de traitement, oh, allons à l’hôpital, oh, essayons de sauver l’homme, oh, ceci cela, oh, etchetchera etchetcheri… L’homme meurt. Là devant toi ! Point, c’est tout ! Terminé ! Kaput ! Fini ! Messe de requiem… Le deuil dans la famille, la maman du bandit pleure, si elle veut un autre enfant pour remplacer le bandit elle doit se faire niquer par moi, femmes et enfants qui pleurent, la famille qui pleure, si ce petit salaud a une famille… D’ailleurs, j’envoie mes pygmées éliminer ses amis, ses camarades, ses cousins, etchetcheri etchetchera, toute sa famille, son père, sa sorcière de mère, ses femmes aux cons vastes et glissants comme des boulevards, pas les petits boulevards de chez nous, les vrais boulevards qui méritent leurs noms de boulevards, les boulevards des blancs en Europe s’il te plaît ; après l’avoir tué, je donne le cadavre aux cannibales Batetela pour qu’ils se partagent la viande entre leurs clans de cannibales et ils me disent tous merci ; je leur dis pas de quoi, frères et sœurs de Lumumba, allez manger la viande empoisonnée par les flèches empoisonnées des pygmées et que toute la tribu des Batetela disparaisse du jour au lendemain. Ça, je ne leur dis pas à haute voix bien sûr… Ce Katangais se moque de nous ? Le Mupende Pierre Mulele s’était aussi moqué de nous, tuant de sang-froid un homme de grande valeur comme le Colonel Ebeya… Où est-il ? En train de jouer aux cartes avec Satan en enfer ! Il y avait un autre Katangais qui s’était amusé à tuer le Colonel Tshatshi à Kisangani… Quel est encore son nom ? Chose, oh, soi-disant Colonel Tshimpola, voilà, c’est son nom, Tshimpola, autoproclamé colonel par le con de sa mère, qui a tué mon petit Tshatshi à Kisangani… Alors, je te demande, toi, Petit Rwandais, toi qui lis des livres écrits par des blancs, toi qui connais la sorcellerie des blancs parce que tu es ingénieur, toi qui es ingénieur de Lovanium, proclamé ingénieur par Mgr Gillon en personne : où est Tshimpola aujourd’hui ? En train de jouer aux dames avec Lucifer ! Car Satan a plusieurs cerveaux et plusieurs mains. Devant lui, il joue à je ne sais quel jeu avec Lumumba, oh, oui, il joue au ngola avec Lumumba devant lui, à gauche il joue aux cartes avec Tshimpola, à droite il joue aux dames avec le Colonel Ebeya—non, avec, chose, Mulele… Petit Rwandais, je te dis, sur la tombe de ma mère qu’on a enterrée à Abumombazi, qu’on me donne des pygmées avec des flèches empoisonnées et demain les femmes danseront de joie au Stade du 20 mai… et je profite ici de l’occasion pour insulter à distance ce bandit katangais : le con pourri de ta mère ! »
Mobutu discutait justement sur le Réseau Okapi — le système de communication de la sécurité civile et militaire — d’un bombardement de la côte congolaise du Lac Tanganyika par les patrouilleurs de la Force Navale Zaïroise. Ce qui fut d’ailleurs fait à plusieurs reprises — à la grande alarme du Département d’Etat américain et de l’ambassade étatsunienne à Kinshasa qui négociaient avec les maquisards de Laurent Kabila terrés avec leurs otages dans la forêt montagneuse de Fizi-Baraka !
Aussitôt l’appel terminé, Bisengimana alluma sa radio transistor Grundig. Voix de l’Amérique, BBC, Deutsche Welle, Radio Moscou, SABC, France Inter et toutes les grandes stations internationales répercutaient la nouvelle du kidnapping et parlaient de la chose comme si les rebelles étaient déjà aux portes de Kinshasa. Surtout la SABC, l’organe du régime d’Apartheid émettant de Johannesburg, qui, à son habitude, parlait de chaos en Afrique sub-saharienne et voyait derrière chaque bandit africain un marxiste membre d’une vaste conspiration téléguidée de Moscou ou de Pékin. Et ce matin-là justement, la SABC en faisait des gorges chaudes : « En Tanzanie, 40 africains lourdement armés kidnappent 3 étudiants américains et une hollandaise dans un centre de recherche animale. On croit savoir que ces terroristes marxistes proviennent du Zaïre voisin où ils sèment terreur et désolation depuis plus d’une décennie. Ces bandits armés demandent rançon de près d’un demi-million de dollars et la libération de plusieurs centaines de leurs membres qui seraient emprisonnés en Tanzanie. L’instabilité entretenue par les communistes dans les pays de cette— »
« Cette histoire ne me dit rien qui vaille », jura Bisengimana. « Elle sent le roussi ! »
Bisengimana était l’architecte des grandes œuvres du régime. La ligne de haute tension Inga-Shaba, le building Sozacom sur le Boulevard du 30 juin qu’on venait d’inaugurer deux jours plus tôt, les grandes infrastructures, c’était là son domaine.
Il avait d’ailleurs patiemment travaillé Mobutu pour le convaincre de la nécessité de l’implantation d’une Communauté Economique des Pays du Grand Lac (CEPGL), choisi le lieu du quartier général — Gisenyi, au Rwanda, où les travaux de la construction du siège allaient bon train — et déterminé la date de l’inauguration : le 20 septembre 1977 ; un clin d’œil qu’il s’était personnellement fait à lui-même, le 20 septembre étant son anniversaire !
Certes, se disait Bisengimana, il y avait encore des fous à lier à la tête des trois Etats — Michel Michombero au Burundi, Juvénal Habyarimana au Rwanda et son patron au Zaïre — mais il avait la conviction profonde qu’un jour les peuples de ces trois pays arriveraient à maturité et se choisiraient des leaders dignes d’eux. Verrait-il ce jour glorieux ? Il l’espérait ardemment. Dans l’entretemps, « Carpe diem », comme disait Horace. Chaque jour, Bisengimana posait sa petite pierre dans l’édification de ce bâtiment. Il avait d’ailleurs déjà réussi à poser un premier jalon de taille dans ce sens — l’Ordonnance-loi 72-002 du 5 janvier 1972 relative à la nationalité zaïroise stipulant : « Les personnes originaires du Rwanda-Urundi qui étaient dans la province du Kivu avant le 1er janvier 1950 et qui ont continué à résider depuis lors dans la république du Zaïre jusqu'à l'entrée en vigueur de la présente loi ont acquis la nationalité zaïroise à la date du 30 juin 1960 ».
Et sur ce dossier précis, Bisengimana sortait de sa tanière pour le défendre comme un fauve blessé. Il avait ainsi poussé Mobutu à intervenir militairement au Burundi pour appuyer Michel Michombero. Il y avait aussi le cas de Valens Mupenda, un ambassadeur du Rwanda qui, lors de la remise de ses lettres de créances, avait commis la bêtise d’informer Bisengimana que son mémoire de licence en histoire portait sur l’« histoire » du Rwanda.
Le lendemain de la lecture de ce mémoire d’épouvante, Bisengimana ordonna au Lieutenant Mbuza Mabe, le commandant de la sécurité rapprochée de Mobutu, de lui ramener manu militari le gueux qui se faisait passer pour l’ambassadeur du Rwanda. Quel ne fut l’étonnement de Valens Mupenda de trouver, grand ouvert sur le bureau de Bisengimana, son propre mémoire de licence, copieusement annoté et souligné. Les deux Rwandais s’engagèrent alors dans un débat lexicographique houleux qui gravita autour de la définition des mots « félon » et « félonie » — Bisengimana soutenant que ces mots s’appliquaient aux individus et point à toute une ethnie ; et Valens Mupenda prétendant que c’était une « figure de style », une « trope », une « métonymie ».
Manzikala avait plusieurs surnoms : « Mobali-ya-ntembe » (l'homme ne se défilant point devant des situations explosives), L’Inamovible (il était toujours des proches de Mobutu), Chien-Méchant et d’autres surnoms les uns plus sinistres que les autres. Des psychologues du profilage criminel l’auraient tout simplement décrit comme un psychopathe et un serial killer. Le petit massacre des Européens qu’il a perpétré au zoo de Lubumbashi était depuis matière de légende. C’était d’ailleurs à Lubumbashi qu’il avait découvert un nouveau plaisir dans l’art de tuer : il mettait la victime dans une situation mortelle irréversible et contemplait en spectateur détaché le destin prendre son cours. Il abordait sa victime — toutes ses victimes étaient des Flamands— dans des night-clubs de la Capitale du Cuivre et déclinait ses titres officiels. Il lui annonçait qu’il l’avait inscrite dans Le Livre d’Or et la priait de le suivre un moment dehors. Intriguée, la victime suivait le Gouverneur de la Province du Shaba dehors où, soudain, des sbires Lugbaras la précipitaient dans la limousine officielle. La voiture démarrait et l’on prenait la direction du jardin zoologique. On ouvrait la cage aux lions ou aux léopards intentionnellement affamés, on y précipitait la victime et l’on contemplait — riant aux larmes et trinquant du Johnny Walker — les carnassiers dépecer vivant le Flamand du jour !
Ce matin du 20 mai, après avoir pris le pouls des média internationaux, Bisengimana composa le numéro du Citoyen Bokonga Ekanga Botombele, le « Commissaire d’Etat à l’Orientation nationale » — désignation concoctée par Bisengimana lui-même lorsque Mobutu avait fait un brainstorming avec lui à l’adoption de la politique du Recours à l’Authenticité. Bisengimana lui avait tout de suite proposé l’appellation « commissaire d’Etat » pour désigner un ministre, et « orientation nationale » pour le cas précis du département de l’information.
Le plus difficile restait à faire : contacter le Grand Léopard lui-même.
Bisengimana appela Mobutu à 5 h 30. Ce dernier, à son habitude, était déjà sur pied. Il était aussi de bonne humeur. Bisengimana se reprocha de lui gâcher sa journée et maudit encore une fois Hinton.
Mobutu l’interrompit, croyant qu’il s’agissait de la Commune de la Gombe à Kinshasa. « Dans quel bâtiment ? »
Mobutu semblait avoir bien encaissé ce grand coup les tout premiers jours. Ce mardi-là, par exemple, toujours jovial, il suivit à la lettre son agenda : fermeture du Symposium de la Femme en compagnie de Maman Mobutu, discours de politique générale, ainsi de suite.
Il avait du culot, Hinton. Il croyait gérer seul la crise et voyait Mobutu se tenir tranquille dans son petit coin. Il se croyait peut-être en territoire occupé, dans le cinquante-et-unième Etat des U.S.A. Il ne savait pas qu’aux cieux se trouvait Dieu et sur la terre des hommes trônait Mobutu.
Ce modus vivendi précaire entre Mobutu et Hinton devint intenable avec le kidnapping des étudiants américains. Hinton s’activait, s’impliquait personnellement dans le dossier — comme si les relations diplomatiques entre le Zaïre et les Etats-Unis en dépendaient.
Le même soir, comme pour se moquer du Guide, Hinton dînait avec le Colonel Omba et quelques autres officiers supérieurs. C’était la goutte qui fit déborder le vase. Le lendemain, Mobutu accusait le Colonel Omba, ses amis, les amis de ceux-ci et tous ceux qui, de près ou de loin, étaient associés à eux de « coup d’Etat monté et manqué ». Les choses se compliquèrent pour le Colonel Omba lorsqu’on retrouva chez lui un magazine populaire français comportant le thème astral mondial dressé par Madame Soleil qui disait : « Le Zaïre, dont la date de naissance est le 30 juin 1960, pourrait connaître un grand bouleversement le 30 septembre de cette année. Un violent changement à la tête du pays n’est pas à écarter à cette date ».
Au terme de cette minute de silence solennel, Mavungu Malanda ma Mongo, sapé en abascot bleu sombre, retira sa pochette blanche à pois bleus, s’essuya les larmes et, fixant la camera d’un regard austère, conclut sa « Carte Blanche » en ces termes : « Que les autres officiers, sous-officiers, caporaux et soldats démontrent donc aux yeux de toute la nation zaïroise leur attachement indéfectible au Guide de la Révolution Zaïroise Authentique et leur chef suprême — le Général de corps d’armée Mobutu Sese Seko Kuku Ngendu Wa Za Banga — en organisant des marches de soutien spontanées ». Comme l’on pouvait s’y attendre, le lendemain et durant plusieurs semaines d’affilée, des unités militaires sortirent dans les rues de toutes les villes congolaises pour des marches de soutien spontanées au Guide de la Révolution.
Hinton étant parti le 18 juin et le Département d’Etat ne trouvant aucun autre ambassadeur acceptable pour Mobutu courroucé, on fit appel à l’ancien Ambassadeur Sheldon Vance, déjà à la retraite dans le privé à Washington où il faisait le lobbyiste du Guide, pour aller remplacer son propre remplaçant — du jamais vu dans les annales de la diplomatie américaine !
Mobutu, flanqué du Dr. Close et de Bisengimana, sortit de la cabine et se dirigea vers la coursive extérieure du premier pont, du côté bâbord donnant sur une vue prenante de la N’Sélé. La rumeur des danseuses enfla. L’eau porta jusqu’aux oreilles de Mobutu les paroles de la chanson des femmes :
Cent ans
Tu vivras cent ans
Tu règneras cent ans
Fils de Maman Yemo
Nous te faisons commencer
Le cycle de
Cent ans
Mobutu leva les deux bras en V — la canne bien tenue par l’anse dans la main droite — et la rumeur de la foule monta d’un grand cran.
Bisengimana sourit avec mépris et joie emmêlés. Avec mépris, parce que jamais de sa vie il n’avait vu un sac vivant aussi plein de merde et d’idées reçues que Mobutu. Avec joie, parce que ce qu’il appelait l’« escroquerie » de l’Authenticité provenait en fait de lui, Bisengimana. Non pas qu’il en fût l’initiateur. Mais plutôt en tant qu’une sorte de sage-femme qui facilite —à son corps défendant — l’accouchement d’un monstre !
Quel ne fut l’étonnement de Bisengimana de voir, deux jours plus tard, Mobutu rappliquer dans son bureau et lui sommer d’écrire « en langage du commun des mortels » un discours sur l’Authenticité qui serait la « philosophie politique la Révolution Zaïroise Authentique » !
Mobutu était devenu insatiable. Il vint encore le trouver au bureau — en quête de « symboles palpables par le commun des mortels » de cette philosophie de l’Authenticité. Et Bisengimana lui semblait une mine intarissable d’idées. Sans manquer sa cible, Bisengimana lui dit : « Dans l’Afrique précoloniale, en particulier chez les Bantous, le chef avait toujours une toque de léopard, une canne et son chasse-mouche… Le Président Banda du Malawi a toujours son chasse-mouche sur lui…». Cette référence au chasse-mouche de Banda prit Mobutu à rebrousse-poil qui, avant de sortir du bureau, dit froidement : « Pour qui me prends-tu donc, Ingénieur ; pour un yuma sans doute ? »
On fit venir Vieux Sam Tombao à la villa présidentielle du Camp Tshatshi. A 70 ans, Vieux Sam Tombao risquait la cécité complète — des brouillards de la cataracte opacifiant dangereusement le cristallin de ses deux yeux. Mais l’homme restait le meilleur sculpteur de Kinshasa. Il lui fallait, dit-il, un rejet de l’arbre « ngulu maza » dont la meilleure essence ne se trouvait que dans la forêt du Mayombe dans le Bas-Zaïre. Aux environs de Bolobo, dit Vieux Sam Tombao, il y avait bien le « bilinga », une essence apparentée mais instable, et une canne fabriquée avec cette variété se fissurerait rapidement.
Mobutu semblait déçu par ce long délai mais, dès le lendemain, il mit à la disposition de Vieux Sam Tombao un Lockheed C-130 Hercules de la Force Aérienne Zaïroise pour cette expédition dans le Bas-Zaïre…
Mobutu allait donner de l’argent à Vieux Sam Tombao comme celui-ci se jeta à plat ventre devant lui en implorant : « Papa Mobutu, Père de la Nation, Fils de Mama Yemo, je suis sur le point d’être aveugle. On me dit que chez les blancs, on peut m’opérer—»
Le lendemain, Vieux Sam Tombao partait pour la Suisse se faire opérer de la cataracte. Pendant que Vieux Sam Tombao s’envolait pour la Suisse, Mobutu réunissait le Conseil Exécutif et les membres du Bureau Politique. On vit soudain le Guide apparaître dans son nouveau look. Les séides abasourdis entendirent leur maître se fendre de cet ukase : dans une semaine, tous les membres du Conseil Exécutif et du Bureau Politique devraient désormais arborer une toque de léopard et une canne —symboles de l’autorité traditionnelle.
Les toques de léopard et les cannes proliférèrent sur toute l’étendue du territoire — du Gouverneur au chef de localité !
Il y avait certaines idées reçues par Mobutu qu’il répandait sans possibilité ultérieure de correction. Comme l’amalgame qu’il fit entre « aliénation mentale » (concept psychiatrique) et « aliénation culturelle » (concept anthropologique). Ou la mauvaise interprétation du concept de « bourgeoisie ». Bisengimana ne savait s’il devait rire ou pleurer de honte quand il vit récemment des membres de la Jeunesse du Mouvement Populaire de la Révolution (JMPR) défiler dans les rues de la capitale avec des calicots proclamant : « Non à la bourgeoisie. Non au système hérité de la colonisation ». Une leçon de Bisengimana, mal digérée par Mobutu, sur la stratification sociale et la lutte des classes de Karl Marx !
Bisengimana vit une ouverture quand il entendit Mobutu dire à son médecin : « Dr. Close, prends la navette... Va soigner les mamans malades… »
Mobutu se retourna sur lui, arrangea de son index le pont de ses lunettes sur la base de son nez et l’admonesta comme on admoneste un enfant qui veut quitter la table avant la fin d’un dîner avec les hôtes de ses parents : « Où as-tu vu ça, Ingénieur ? Je veux que tu sois là. C’est une réunion importante. Tu prendras la navette à la fin de la réunion. Au fait, tu as dit à Mandungu de venir ? C’est lui mon interprète aujourd’hui ».
« Bien !... A plus tard, Docteur Close… »
Les battements des pales de rotor de l’hélicoptère se firent soudain entendre.
L’Alouette III immatriculé 9T-HPR de la Force Aérienne Zaïroise s’était matérialisé du néant en amont et fit une approche spectaculaire du M/S Kamanyola à très basse altitude avant de s’élever soudain en courte verticale sèche et de retomber majestueusement sur l’« helipad ». Durant toute cette manœuvre, la compagnie des gardes était en alerte maximale — il y avait des Américains à bord, qui en voulaient au Guide.
John Stockwell, le chef des opérations de la CIA en Angola, un costaud moustachu — arborant des lunettes de soleil, un blue-jean et une chemise polo — ouvrait la marche. Né au Congo-Belge, Stockwell parlait couramment français, lingala et swahili. Il était talonné par Stuart Methven, le chef de station de la CIA à Kinshasa, lui aussi en lunettes de soleil, blue-jean et chemise polo. Les diplomates, en costumes bleus sombres et cravates, fermaient la marche : Tony Shapiro, la liaison de l’Ambassadeur Vance, et Joe Fucilla, l’interprète de l’ambassade américaine, dont la présence s’avérait superfétatoire puisque tout le monde dans son groupe parlait français.
Mobutu s’appuyait des fesses sur le coin d’une table, le regard sévère, les chevilles croisées, les deux mains posées sur le dessus de l’anse de sa canne. Il rompit cette posture et, empoignant fermement de la main droite l’anse de sa canne, pointa la longue table derrière laquelle avaient pris place Seti Yale, le chef de l’intelligence intérieure, Mokolo wa Mpombo, le chef de l’intelligence extérieure, Mandungu Bula Nyati, le Commissaire d’Etat aux Affaires Etrangères, et Bisengimana, le directeur de cabinet du Bureau du Président de la République. Mobutu avait auparavant dit à son petit monde qu’il n’allait « pas serrer la main de ces foutrons d’Amerloques ».
« Vous voulez manger ? » leur demanda Mobutu à brûle-pourpoint, un mauvais sourire aux coins des lèvres. « Il y a des maboke de poisson avec des mbika… Mandungu, traduis-moi ça ! »
Interloqués, les quatre Américains échangèrent des regards pleins de confusion et rejetèrent poliment l’offre.
Encore une fois, les Américains déclinèrent l’offre — poliment mais fermement. Une folle pensée traversa l’esprit de Bisengimana : Mobutu était-il assez fou pour empoisonner la délégation américaine ? Il écarta tout de suite cette pensée ridicule.
« Tant pis ! Vous ne voulez pas manger, vous ne voulez pas manger, c’est votre problème !... C’est quoi exactement votre jeu sur le Lac Tanganyika ? » demanda Mobutu, pointant le talon de sa canne sur Stockwell qu’il connaissait bien. « Vous négociez avec des bandits maintenant ? »
Mais il fut aussitôt interrompu par Mobutu qui se planta soudain au beau milieu de la longue table, les jambes écartées, tenant des deux mains le fût de la canne parallèlement au parquet et tonna, sa voix vibrant en écho terrifiant dans la grande cabine vide : « L’autre imbécile que j’ai chassé de mon pays mentait comme il respirait ! Avant ce connard et ses mensonges, je ne savais pas que les Américains étaient des piteux menteurs. J’ai quelques amis américains, figurez-vous. Mais ils ne m’ont jamais menti. Dr. Close ne m’a jamais menti ! Vance ne m’a jamais menti ! Le Général Hayes qui nous a aidés à développer le Projet Inga Shaba et d’autres grands projets de ce pays ne m’a jamais menti. Lawrence Devlin ne m’a jamais menti ! Demandez à Bisengimana qui est assis à vos côtés… Personne ne me ment au Zaïre… Alors, de grâce, n’osez pas me mentir aujourd’hui. J’ai un détecteur de mensonges dans mon sixième sens ! »
« Ne mêlez pas mon ami Vance à vos manigances », coupa violemment Mobutu. « Cet homme, votre consul en Tanzanie… J’ai eu des rapports de mes services. Il avait une puissante radio portable pour communiquer avec les bandits ! Et je me suis montré très humaniste dans cette affaire… Le gouvernement et les Forces Armées Zaïroises font montre d’une grande retenue, monsieur. Justement pour préserver la vie de ces filles… de ces étudiantes… Dieu seul sait si elles n’ont pas été sauvagement violées par ces bandits ! J’aurais pu envoyer trois bataillons de para-commandos pour balayer ces bandits… »
« Ecoutez-moi cet homme », s’insurgea Mobutu, prenant à témoin le groupe de ses collaborateurs. « Si j’avais attaqué ces bandits, on ne parlerait plus d’eux… Il y a bien eu paiement de rançon puisque les étudiants ont été libérés ».
« Parlons maintenant du dossier angolais », dit Mobutu en tirant une chaise et en s’y asseyant, au milieu de la longue table, la canne entre ses jambes et ses mains posées sur le haut de l’anse de sa canne. « C’est tout simplement incroyable, les rapports que je reçois de mes services extérieurs. A Washington, on raconte que je soutiens Holden Roberto par népotisme, parce qu’il a épousé ma… et blablabla ! Soit ! Quand bien même cela serait par népotisme, je ne crois pas que l’Amérique soit en posture de donner des leçons contre le népotisme au monde… On a vu Kennedy nommer son propre petit-frère comme ministre de la justice… »
« Dois-je l’informer de la Loi Kennedy de 1967 qui interdit justement ce genre de népotisme ? »
« Jamais depuis que je suis dans la vie publique », poursuivit Mobutu, « je n’ai vu un président américain aussi impuissant que votre Gérard Ford et son acolyte Henri Kissinger. Des connards, je vous jure… Ils sont comme des Dupond-Dupont, ma foi ! Sont-ils seulement au courant de la situation critique qui prévaut en Angola ? Et, il y a des gens dans mon gouvernement, comme Mandungu ici présent, qui m’assurent qu’ils sont au fait de cette situation critique. Eh bien, moi, je doute de cette analyse. Ford et Kissinger n’ont aucune idée de ce qui passe en Angola. Une situation ca-tas-tro-phi-que ! Chers messieurs, j’ai vidé mes dépôts d’armement pour envoyer des armes en Angola ! Des armes dont ont grand besoin les Forces Armées Zaïroises. Mais cela n’a pas changé le rapport des forces… Mokolo wa Mpombo est là, vous pouvez toujours vérifier avec lui… Les services de Mokolo wa Mpombo me rapportent que pas plus tard que la semaine passée, des navires soviétiques ont déchargé 41.000 tonnes d’armes et de munitions au Port de Luanda pour le MPLA ! Toi, Stockwell, si tu es un vrai espion, tu peux toujours vérifier ! »
Skockwell interrompit à ce moment pour se lancer dans un faux panégyrique de Mobutu qui fit écarquiller les yeux de Shapiro : « Holden Robert n’est pas comme vous, Monsieur le Président. Vous avez toujours été là sur le terrain quand votre présence physique le demandait. Je vous donne l’exemple de votre courage sur le pont de Kamanyola en 1964. Vous avez personnellement causé la débâcle des simbas… »
« Jamais je n’ai mis en doute votre récit, Citoyen Président », protesta vigoureusement Bisengimana.
Bisengimana allait encore une fois s’éclipser après le départ des Américains. Mais Mobutu le retint au seuil du salon pour une consultation de dernière minute. Et soudain, comme si les dieux avaient conspiré contre Bisengimana ce jour-là, Litho Moboti, l’oncle de Mobutu, se matérialisa. Ivre mort, soutenu par deux commandos, il hurla d’un air jovial : « Ah, miracle d’Allah ! Voilà le Petit Rwandais ! C’est l’homme que je cherchais… On discutait avec les autres... Ils croyaient que je leur racontais des bobards... Comment appelle-t-on encore la technique sexuelle de chez vous ? L'homme qui n'entre pas dedans tout de suite... comment appelle-t-on ça encore? »
La météo de l’humeur de Bisengimana passa automatiquement de « ciel nuageux et sombre » à « ciel orageux avec éclairs et foudre »…


0 commentaires:
Enregistrer un commentaire