Dali, la fille du très regretté Baudouin Basila Londondo alias Dodo, mon alter ego depuis l’enfance, s’étonnant de nous voir aller et venir, nous fit un jour cette observation qui sonna comme un beau poème :
On sort on rentre
On part on revient
Dali n’avait que deux ans lorsqu’elle nous sortit ces vers dignes d’une poétesse. Quelle ne fut ma déception, plusieurs années plus tard, de m’entendre dire par Dali qu’elle ne se souvenait guère de sa sortie inspirée…
De toute façon, depuis lors, j’écoute plus souvent les enfants. Ce qui a des échos du beau poème de Birago Diop de mon enfance :
Ecoute plus souvent
Les choses que les êtres
Se pourrait-il que dans sa longue liste des « choses » à écouter et à entendre, Birago Diop oubliât les enfants ? Dans la tradition congolaise, les enfants, réincarnation des « ancêtres morts », sortent à peine de l’univers mystérieux de la mort — et sont donc des mystiques tout proches de la poésie… de la vérité…
Ouverture d’une Parenthèse : Puisque je parle des morts, les deux photos ci-haut parlent justement d’un mort qui me fut cher. Peter Hanlon, poète et artiste, s’est éteint l’année passée. Il avait toujours sur lui un stylo, un crayon, des crayons de couleur, et du papier bien sûr — pour écrire ou dessiner, capter des émotions ou laisser des marques de son pèlerinage sur terre. Dans son appartement de Cambridge, il peignait sans relâche. Des œuvres qu’il ne gardait jamais sur lui, des traces de son existence qu’il distribuait à ses amis. Au mois de mai de cette année, je suis allé à Cambridge au mémorial de Peter Hanlon : des amis à qui il donnait ses œuvres se sont tous réunis dans un café pour une exposition de toutes ces œuvres dispersées — en présence de ses parents. Parmi ces amis, il y avait Natalie Flanagan (que j’ai surnommée « Nathalie Delon » à son plus grand courroux), chanteuse-guitariste-compositrice et actrice, que j’ai vue tenir une Bible avec dévotion. Je ne la savais point dévote et je le lui fis remarquer. « C’est la Bible que je tiens de ma mère », me dit-elle, le sourire aux lèvres mais les yeux moites. « C’est là que je garde cette jolie rose que m’avait offerte Peter un soir que je donnais un concert ». Tout en parlant, elle avait ouvert la Bible et je reconnus immédiatement le coup de crayon de Peter Hanlon. Elle retourna le feuillet — je lis la dédicace d’abord : « For my friend Natalie » [Pour mon amie Natalie] ; le titre : « Christmas Rose » [Rose de Noël] ; la date : « Décembre 2001 » ; puis enfin, la signature de l’artiste : « Peter Hanlon ». Je devais moi-aussi garder cette trace, cette empreinte. Comme un paparazzo à la manque, j’ai fait les deux photos ci-haut. Fermeture de la Parenthèse.
Fast-forward… Près de dix années plus tard…
Ma fille cadette Elikia, qui n’avait qu’à peine un an et demi, me sortit ce joyau un après-midi pluvieux en pointant son petit doigt sur les cordes liquides ruisselant sur la baie vitrée :
Dad
The rain’s crying
« Papa, la pluie est en train de pleurer ! » Je croyais qu’Elikia n’allait point battre son propre record lorsqu’à l’âge de cinq ans, assise à mes côtés et suçant son pouce à bord d’un petit avion sur le tarmac de Washington Dulles Internation Airport, et sentant que j’étais terrifié par la perspective du vol — une terreur qui m’habite jusqu’aujourd’hui, elle sortit momentanément son pouce de la bouche pour me crier au-dessus du vrombissement des réacteurs :
Dad
Don’t worry
Doors and windows
Are
Closed
« Papa, t’inquiète, portes et fenêtres sont fermées ! » Elikia a fêté ce mois d’août ses 19 ans et, tout comme Dali, elle ne se souvient nullement qu’enfant elle m’avait produit ces joyaux…
Toute la poésie qu’on perd avec l’âge… un obscurcissement du cœur. Une sclérose de l’artère poétique.
Rewind… On sort on rentre On part on revient...
Le dernier billet date du mercredi 14 mai 2008. Un hiatus de plus d’un an. On sort, on rentre ; on part, certes, mais on revient toujours ! Comme dans une série télévisée, se renouvelant chaque saison après des hiatus.
La fiction est facile à produire, dit-on. Mais elle demande la vie pour se ressourcer, s’authentifier, encore qu’il soit possible que la vie imite l’art.
Pendant cette intermission d’une année, j’ai donc vécu — ajoutant à ma réserve d’émotions, de pleurs, de deuils, de terreurs, d’horreurs, de joie… de senteurs et de sensations nouvelles.
Je suis parti, pour un temps, et je reviens... Dans deux ou trois jours, je reprends donc la série de ce blog avec une première nouvelle d’angoisse — le genre fictionnel africain traditionnel par excellence : genre de prédilection de ma mère qui nous terrorisait la nuit autour du feu avec ses contes d’horreur.
Le titre d’ouverture de la série : « Les Deux masques funéraires de Masinga ». Avec, ô ironie du temps, l’illustration graphique d’Elikia, ma fille, qui est aujourd’hui une petite femme tenant elle-même son propre blog !
Qu’on ne se méprenne point sur mon propos : malgré mon absence de cet espace et l’expérience intense du corps, l’esprit n’a pas du tout flâné et la fiction a toujours été là, au bout de mes doigts sur le clavier, dans mes yeux rivés sur le paysage de gel de fruits blancs de mon écran d’ordi.
Exemple : la couverture ci-dessous de « African Cities Reader 2008/9 », qui vient d’être conjointement publié par l’Université du Cape Town et le magazine sud-africain Chimurenga Magazine, dans lequel se trouve mon essai « The Devil’s Comma » [La Virgule du diable].


2 commentaires:
Impatient de lire la suite
Bon retour chez toi
Djé:
Merci pour l’encouragement. Ce n’est du bling-bling comme chez toi, mais j’essaie de suivre ton conseil d’allègement du site. Encore une fois, merci !
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