mardi 25 août 2009

Les Deux masques funéraires de Masinga



Je suis bloqué aux Etats-Unis. Je ne peux rentrer au Congo. J’entends d’ici les moqueries des amis et membres de famille — tous des moqueurs invétérés — qui vont réverbérer dans les rues de Kinshasa et de Kisangani à la mention de mon nom : « Ticket-ebunga ! Ticket-ebunga ! ». Ils chanteront alors de leurs voix de sorciers la fameuse chanson du même titre.


« Ticket-ebunga » — expression lingala qui se traduit par « billet d’avion perdu » ou volé — est la marque de la bête des zombies congolais sans-papiers, désargentés et affamés qui rasent les murs des métropoles occidentales et qui braqueraient une banque juste pour le montant d’un aller-simple à bord d’un vol Air France en partance pour Kinshasa.


Ce n’est pas mon cas. Dans le tiroir de mon bureau, j’ai un billet aller-retour d’Air France Washington-Kinshasa-Washington pour ce mois de septembre que je vais bientôt me faire rembourser.


Je ne peux rentrer pour la bonne raison que les médecins, ici, croient que je suis sujet à des crises tonico-cloniques… que je suis… frappé d’épilepsie ! Voilà j’ai lâché le nom de la maladie honteuse !...


C’est depuis bientôt quatre semaines, jour pour jour, que je suis épileptique ! Ou du moins c’est ce que les médecins croient… Et je ne les crois absolument pas ! C’est un envoûtement qui passera…


Moi, Jérémie Bangolu alias « Jerry-de-Bankolé », beau-gosse et premier d’entre tous les beaux gosses et jeunes premiers de Matonge ! A trente ans ! Quelle est la congrégation maudite des sorciers qui m’a lancé cet anathème ?


Moi qui croyais que l’épilepsie est une maladie congénitale. Malgré des souvenirs précis de mon adolescence à Kisangani. Dans mon quartier de Pumuzika, Jean-Pierre Mandombele, le frère aîné de ma copine Sophie, fut frappé en pleine rue un après-midi caniculaire d’une crise d’épilepsie. Comme il se convulsait dans la poussière, un mouvement de panique s’est créé dans la foule qui entendit un badaud crier : « Ne vous approchez pas de l’homme ! Il va péter ; et si vous respirez son pet, vous serez contaminés par l’épilepsie ! »…A cette première crise se sont succédé d’autres crises… jusqu’à la mort de « Vieux » Jean-Pierre deux années plus tard. Son épilepsie s’était dans l’entretemps métamorphosée en folie.

On peut comprendre que Vieux Jean-Pierre perdît la raison : chez nous, l’épilepsie est la maladie de la honte suprême — et les gens vous évitent par peur de contamination épileptique !


La première manifestation de la folie de Vieux Jean-Pierre avait eu lieu un avant-midi sur la tombe de sa mère — notre bonne mère à tous ; ah, pauvre Maman Clotilde au sourire toujours rayonnant pour nous, ses « enfants » !—au Cimetière de la 10ème Avenue. Muni d’une bêche, Jean-Pierre creusait la tombe de sa mère, notre pauvre Maman Clotilde. Des passants qui utilisent le sentier serpentant à travers le cimetière comme raccourci pour se rendre au campus de l’Université de Kisangani l’ont vu à l’œuvre et l’ont confronté. « Kisangani assistera aujourd’hui à un miracle ! », leur déclara Jean-Pierre, avec le sourire et le regard pleins de pitié du prophète revenant du buisson ardent pour les pauvres pécheurs. « Maman va ressusciter aujourd’hui ! Je vais la ressusciter ! »


Inquiétés par ces propos du prophète, les passants sont vite allés alerter le commissariat de police de la Commune de Mangobo toute proche…


Le deuxième épisode psychotique de Vieux Jean-Pierre se passa une nuit du mois de juin. Je sais que c’était en juin parce que Sophie préparait ses examens d’Etat, le bac congolais. Sophie était seule et bûchait sur la grande table de la salle à manger. Jean-Pierre rentra alors en coup de vent dans le salon et commença à fermer portes et fenêtres. Etonnée, Sophie s’enquit : « Ya-Jean-Pierre, pourquoi nous enfermes-tu alors qu’il fait si chaud ? » Jean-Pierre se retourna alors et bondit sur sa sœur. Agile, Sophie se dégagea et s’échappa par une fenêtre laissée entrouverte. Paniquée, désespérée, elle courut nous retrouver au coin de la rue où, après nous avoir raconté l’agression dont elle a échappé de justesse, on l’envoya se cacher dans une maison toute proche.


Aussitôt Sophie mise à couvert, on vit Jean-Pierre rappliquer — tout essoufflé, en nage.


Il nous aperçut et s’approcha. « Eh, les p’tits ! », cria-t-il, « Vous n’auriez pas vu par hasard passer ma gonzesse? »


Je lui rétorquai froidement : « La seule gonzesse qu’on ait vue passer, c’est Sophie ! »


Une lueur inquiétante s’alluma dans les yeux de Vieux Jean-Pierre : « C’est elle, la Sophie, ma gonzesse ! Où est-elle ? »


On lui indiqua la direction du Pont de la Tshopo d’où, on l’espérait ardemment, il allait sauter dans les Chutes de la Tshopo et mettre ainsi un terme à sa misère sur terre… Mais Vieux Jean-Pierre ne se suicida point cette nuit-là. Il finit ses jours enchaîné, dans l’arrière-cour de Mwalimu Ahmadi Santho, féticheur tchadien de renommée provinciale, où sa famille l’envoya pour thérapie.


Dans cette arrière-cour bourbeuse transformée en sanitorium de plein air se vautraient des malades frappés de toutes les terribles maladies mentales du monde : des fous furieux, des fous joyeux, des fous pleureurs, des fous géophages, des fous scatophages, des fous lubriques — bref, imaginez une forme de folie, vous en auriez trouvée un cas chez Mwalimu Ahmadi Santho, le charlatan tchadien de la 3ème Avenue… Il va sans dire que pour mettre un semblant d’ordre dans cette humanité déchue, Mwalimu Ahmadi Santho et ses aides-infirmiers congolais maniaient le fouet avec libéralité et enchaînaient carrément certains malades pour les empêcher de se nuire et de nuire aux autres.


C’est dans ce sanitorium infernal que Vieux Jean-Pierre Mandombele passa les derniers six mois de sa vie, après l’agression qui traumatisa à jamais ma Sophie, alternant ses heures entre des crises épileptiques et des longs moments de stupeur catatonique, le regard éteint, recroquevillé en position fœtale, nu dans la boue et la merde, la poitrine barrée de plusieurs bandoulières croisées de cordons de lianes tressées sur lesquels le féticheur tchadien avait attaché des cauris, des coquilles d’escargot et des « hirizi »—petits étuis contenant des versets curatifs du Coran que l’on porte sur soi ; dernier recours thérapeutique dans nos provinces congolaises de l’est influencées par la culture islamique.


Et, à sa mort, Vieux Jean-Pierre n’avait que vingt-huit ans !...


J’ai là devant moi sur la table des flacons de médicaments de toutes sortes. Les médecins ont d’abord essayé de me prescrire une monothérapie ; mais cela n’a pas marché ; mes crises allaient s’intensifiant. Ils viennent de me mettre à l’essai de ce qu’ils appellent une « polythérapie ». Je prends ces jours-ci par voie orale deux médicaments aux effets secondaires débilitants : le Diamox et le sirop de Valproate. J’ai la nausée, je vomis tout le temps et je perds l’appétit — je fume donc des joints pour manger. Je ne veux même pas penser sur les effets à long terme de l’ingestion de ces poisons sur des organes tels le foie et le cerveau — et c’est bien marqué sur ces maudits flacons. Putain !


A ceux qui vont se moquer dans les rues de Kinshasa et de Kisangani et me traiter de « ticket-ebunga », je leur pose cette question : Donnez-moi le nom du mouroir d’hôpital du Congo qui va me soigner ? Dans quelle pharmacie vais-je trouver du Diamox et du Valproate pour maîtriser mes crises ? Dois-je rentrer à Kisangani et aller dans le sanitorium de Mwalimu Ahmadi Santho pour être fouetté et bardé de bandoulières de « hirizi » ? Allez, enfoirés, vous faire foutre !


Je suis donc là, moi, Jerry-de-Bankolé, diagnostiqué d’une terrible maladie incurable appelée épilepsie. Un accident irréparable de la circuiterie électrique du cerveau, m’a-t-on dit. Et je sais précisément quand cet accident a eu lieu… il y a exactement un mois.


Voici les faits…


Comme tous les dimanches, j’avais fait la grasse matinée. Particulièrement cette journée dominicale d’été. Au pied de l’escalier, avant d’entrer dans le salon-salle à manger, je jette machinalement un coup d’œil sur la pendule numérique qui marque 14 h 20 ! J’ai donc dormi comme un feignasse.


Je vais dans la cuisine où je trouve un papillon jaune collé sur la cafetière sur lequel Ingrid a tracé dans son écriture précise aux lettres serrées la note suivante en anglais que je traduis littéralement : « Miel, tu es si adorable quand tu ronfles les yeux entrouverts que je n’ai pas voulu te réveiller. C’est du café des vallées proches du Mont Kenya — fort, bien texturé et bien torréfié. Je m’en vais à l’épicerie de Silver Spring où il y a ta bière préférée, bisous ».


Ma bière préférée en Amérique, c’est —ou c’était, puisqu’il m’est interdit désormais de boire de l’alcool —Samuel Adams — que j’ai surnommée « bière patriotique », puisque Samuel Adams, agitateur politique bostonien, était l’un des « pères fondateurs » étatsuniens — une bière blonde brassée à Boston où j’ai vécu. J’ai été à Nairobi, il n’y a pas de bière appelée Jomo Kenyatta ; dans un grand pays comme la RDC, qui figure dans des encyclopédies de bières, pas une marque de bière ne porte les noms valeureux de nos deux héros nationaux : Patrice Lumumba et Laurent-Désiré Kabila…


Je n’ai jamais compris certains termes d’affection des Occidentaux — comme le fait de traiter quelqu’un de « chou » ou, dans ce cas, de « miel ». Cette pensée me fait sourire pendant que je verse le café dans une tasse, y ajoute un peu de lait, trois cuillerées à café de sucre, le remue et enfourne la tasse dans le four à microondes.


Ingrid est pour moi ce que les Américains appellent ma « fuck-buddy ». « Plan cul » ne rendrait pas toute la force à cette expression langoureuse. Aussi avais-je dit à Ingrid, lorsqu’elle m’avait demandé de lui traduire l’expression en français, que seule la formule « copain ou copine de fornication » pouvait faire justice lexicographique, sans fioriture, à cette expression salace.


Ingrid est médecin épidémiologiste spécialiste de la malaria qui travaille comme « liaison » au cabinet de la ministre de la santé à Washington pour une agence fédérale basée à Atlanta (un autre trait américain qui me laisse toujours perplexe : les ministres sont tous appelés « secrétaires » !). Ingrid connaît donc l’Afrique intimement, où elle voyage constamment.


Ingrid, je l’ai rencontrée il y a deux ans dans une teuf de la communauté libérienne donnée à l’occasion de l’élection de la dame de fer, Ellen Johnson-Sirleaf. Je dois avouer que, grand fan du footballer George Weah, je souhaitais qu’il sortît vainqueur des élections présidentielles libériennes. La politique et la démocratie étant ce qu’elles sont — des prostituées aux seins nus comme Marianne — je fis donc contre mauvaise fortune bon cœur. Et surtout : une invite de la somptueuse Natasha Siya, ma « fuck-buddy » libérienne de l’époque, ne pouvait se décliner : je savais qu’après la teuf, la soirée allait se poursuivre dans son appart où il y avait toujours de l’herbe à en revendre, assurant des nuits orgiaques dignes des rituels dionysiaques des temps immémoriaux.


Africa Unite de Bob Marley tonitruait des baffles et je me retrouvais soudain seul à regarder d’un air anxieux Natasha Siya, moulée dans ses pagnes, danser du ventre pour un jeune nigérian qui venait de l’entraîner sur la piste de danse bondée.

L’homme m’avait tout l’air d’un membre de la tribu des « wabenzi », l’ethnie africaine de ceux qui roulent dans des Mercedes-Benz rutilantes. Et je savais que Natasha Siya avait un faible pour deux types d’hommes africains (« Je hais les Américains — blancs et blacks », c’est la rengaine qu’elle ne cessait de sortir à tort et à travers, même dans une discussion sur Martin Luther King Jr.), dans l’ordre de préséance : 1) les « wabenzi » et les intellos affiliés à des universités prestigieuses, et 2) le « reste des autres Africains » — dixit Siya— dont je fais sans doute partie dans son univers mental tordu.


« Viens danser avec moi, Congolais au cœur brisé », avait crié Ingrid dans mon oreille en m’entraînant tout au beau milieu de la foule des danseurs.


Ah, si j’avais le don de clairvoyance, j’aurais tourné le dos à cette sorcière blanche et j’aurais attendu tranquillement Natasha Siya — même pendant deux longues semaines, comme ce fut d’ailleurs le cas après cette soirée maudite — car elle me relançait toujours, la Siya, même si ce fût sans la fréquence périodique d’un métronome.


Maudite Ingrid !


Comment cette jeune femme savait-elle que : 1) j’avais le cœur sur le point d’être brisé (car, effectivement, Natasha Siya s’en alla cette nuit-là avec le Nigérian) ; et 2) j’étais Congolais ?


Je mets ces interrogations dans cet ordre parce que dans l’énoncé anglais, le complément du nom « au cœur brisé » devient l’expression adjectivale « heart-broken » et se trouve ainsi placé avant le substantif « Congolais ». Mais ce qui m’avait le plus désarçonné, c’était qu’Ingrid savait ou plutôt avait correctement deviné ma nationalité. Je le lui demandai donc aussitôt qu’elle m’avait enserré de ses longs bras autour du cou.


Ingrid posa sa réponse de ses lèvres mouillées contre mon oreille. « Je connais l’Afrique. Tu peux passer pour un Igbo ou un Kenyan de la Province centrale, mais moi, je sus tout de suite et je sais que tu es Congolais ».


Ah, la sorcière !


Sur le coup, je me demandais si je devais haïr ou bénir Bob Marley pour Africa Unite... De toute façon, à la fin du morceau, Natasha Siya et le Nigérian de l’ethnie « wabenzi » s’étaient volatilisés. L’enfoiré ! La salope !...


Ingrid me demanda de l’accompagner fumer une cigarette sous l’immense portique de l’entrée du bâtiment. Le coup froid de l’air hivernal me fit grand bien. Appuyée contre une colonne, elle me dévisageait d’un air vaguement moqueur. Elle avait mis sur sa longue robe de soirée noire un manteau d’hiver beige qui lui arrivait aux genoux et dont elle avait relevé le col. La lumière qui tombait obliquement sur sa chevelure blonde me la rendait glorieuse. Elle avait l’air languide de Marlene Dietrich chantant Lili Marlene. Bizarrement, sur la piste son qui défilait dans ma tête, ce n’était pas du tout la chanson Lili Marlene, mais Marlene Dietrich interprétant D’Allemagne de Patricia Kaas !


Elle me tendit son paquet rouge de Marlboro qu’elle fit adroitement claquer pour produire une cigarette. D’une main experte, elle actionna son briquet Zippo.


« Elle est partie, ta mousmé, hein ? » fit-elle sans me quitter de son regard moqueur.


Je la regardai. Jeune femme mince (je lui donnais 25 ou 28 ans, une erreur de dix ans, je m’en rendis compte quand j’eus à la connaître), elle n’était pas exactement mon type. Congolais, j’aime les femmes quelque peu rondelettes.


J’avais l’air embarrassé. J’ouvris la bouche comme pour dire quelque chose mais je restai bouche bée, ne sachant que lui dire.


« J’ai une proposition à te faire », enchérit-elle d’une voix calme, avec le même sourire moqueur. « Si tu veux, on peut être fuck-buddies, toi et moi. Sans attachement ».


Quoique ce fût ma première fois d’entendre cette expression anglaise, je compris tout de suite ce qu’elle signifiait. Devant mon choc, elle roucoula. Quelles expressions anglaises ne m’a-t-elle apprises depuis ? A commencer par l’expression que je traduis par « sans attachement » : « no strings attached », qui se traduirait littéralement par « sans fils y attachés » !


Mais la meilleure expression américaine ou anglaise que j’ai apprise d’Ingrid est celle qu’elle avait récemment utilisée pour décrire Barack Obama dans ses rapports avec sa femme Michelle.


Un matin dans le lit, on regardait sur CNN Obama et Michelle marcher vers l’hélicoptère présidentiel lorsqu’Ingrid lâcha : « Obama m’a tout l’air d’être pussy-whipped par Michelle ». Traduire cette expression par « dominé par sa femme » l’édulcore au point de la rendre méconnaissable. Je préfère rendre cette expression dans toute sa gloire ordurière : « fouetté par la chatte de sa femme ». Pour m’expliquer cette expression, Ingrid a fait appel à une expression apparentée : avoir quelqu’un « in short leash » ou « tenir quelqu’un en laisse » courte. Mais pour commencer à se faire une idée plus précise de toute la violence de la soumission sexuelle que cette expression sous-entend, il faudra peut-être invoquer un autre verbe : « to pistol-whip » quelqu’un.


J’ai appris cette expression quelque temps après mon arrivée aux Etats-Unis quand je demandai à un ami afro-américain son impression de Don King, l’organisateur du « rumble-in-the-jungle », le combat-du-siècle Muhammad Ali-George Foreman à Kinshasa. « C’est un escroc », lâcha mon ami, « c’est lui le tombeur du Grand Ali… Manille, Kinshasa… l’homme était déjà au bout du rouleau… Regarde ce qu’il est devenu ». « Au fait », enchérit-il, « sais-tu que Don King est un ancien taulard ? Dans sa jeunesse il était bookmaker. Il a pistol-whipped quelqu’un à mort : l’homme lui devait du blé pour un pari ».


Mon ami m’a alors expliqué ce que c’est, « to pistol-whip » quelqu’un : « c’est utiliser un pistolet comme objet de frappe pour administrer à quelqu’un de manière répétée des coups sur la tête ». Seule l’Amérique, paradis des maniaques des armes à feu, pouvait inventer ce mode de détournement de l’usage d’un pistolet ! Chez nous, policiers et soldats utilisent aussi les crosses de leurs fusils pour frapper les gens, mais jamais ne les ai-je vus utiliser des armes de poing à cette fin…


De là à concocter avec un verbe aussi violent une expression comme celle que m’avait sortie Ingrid ce matin-là pour décrire les rapports tendres d’un couple, il faut nécessairement avoir grandi dans un pays où les armes à feu sont une constante dans la vie. Et puis, je n’ai nullement apprécié ce commentaire d’Ingrid : j’ai beaucoup de respect pour Michelle Obama qui, dans mon esprit, a l’aura d’une sainte ou, à défaut, d’une bienheureuse que je n’ai jamais associée aux activités de type libidinal.


Le bip perçant du four à microonde me tire de cette rêverie.


Je retire mon café, traverse la grande cuisine chromée et prends place sur l’un des longs bancs d’ébénisterie fidjienne des deux côtés de la table à manger — le dos à l’épaisse haie de plantes masquant la rue et le chambranle de bois massif sans porte de l’entrée de la cuisine devant moi.


Ingrid a un goût propre à elle de la décoration intérieure et du design. Si l’on peut dire qu’elle a un sens fort développé du design de l’éclairage, elle pèche par exemple sur les deux principes fondamentaux de la déco : l’unité et l’équilibre. Prenez ce vaste salon-salle à manger par exemple. On dirait le Musée National de l’Art Africain de Washington. Des bibelots de toutes sortes glanés au cours de ses voyages sous les tropiques occupent le moindre recoin des murs et des tables basses : des masques, des sculptures de bois, des paniers, des céramiques, des sagaies, des arcs et des flèches, des fourreaux, des escabeaux, des gourdes, des peintures naïves, des gravures sur cuivre et argent — et j’en passe — d’Afrique ou des îles polynésiennes.


Je prends une courte gorgée de mon café brûlant et j’ouvre le Washington Post, quoique les média américains me dépriment ces jours-ci et que je ne regarde plus que Al Jazeera (mais Ingrid a un autre principe bien à elle : pas de télé partout ailleurs dans cette maison, sauf dans sa chambre à coucher où il y a un grand écran plat incrusté au mur). Obama est en chute libre dans les sondages d’opinion. Des racistes de tous poils, profitant de ce qui passe pour un débat dans ce pays sur la réforme de la couverture santé, vocifèrent dans les « town hall meetings »—système traditionnel américain de démocratie de proximité par lequel des citoyens confrontent leurs élus locaux dans la salle de spectacle de la mairie — qu’Obama est une réincarnation d’Hitler qui veut faire de l’Amérique une « France socialiste » par la nationalisation du système de couverture médicale ! Allez-y comprendre quelque chose dans cette métaphore filée… Le pire, c’est qu’il y a des demeurés pour croire ces foutaises — d’où la chute du pauvre Obama dans les sondages…


J’ai soudain l’étrange impression que je ne suis pas seul dans la salle à manger. Je lève les yeux du Washington Post et — Putain !


Mon sursaut renverse la tasse de café sur le pagne nigérian servant de nappe de table.


Les deux masques jumeaux africains barbus des deux côtés du chambranle de la cuisine ont pris forme humaine : deux visages de vieillards chenus qui me fixent d’un regard maléfique !


Se peut-il que ce soit l’un de ces designs de lumière numérisée d’Ingrid ? Non, ce sont bel et bien deux visages qui flottent en l’air, se sont d’ailleurs détachés du chambranle et se tournent même l’un vers l’autre pour se faire face, avant de me fixer à nouveau de leurs yeux ardents.


Mon cœur a peut-être déjà cessé de battre… Je suis peut-être déjà mort… ou en train de casser la pipe… et c’est mon passage vers la grande clairière des morts des clans de ma tribu qu’une partie de mon esprit est en train de documenter… Dans notre case à Mobo, mon village au Congo, j’écrivais une lettre au salon pendant que mon père, grand malade, s’éteignait, à mon insu, dans la chambre juste à côté où se trouvait aussi ma mère. Soudain, une force prit empire sur ma main et la fit violemment glisser sur la feuille de papier. Au même instant, j’entendis ma mère laisser fuser un hurlement : « Mon mari est mort ! Joseph, grand salopard, tu m’as abandonnée ! »

Aujourd’hui, me dis-je, dans ce salon du quartier huppé de Georgetown, à Washington, il n’y aura pas de femme pour hurler sur ta perte, Jerry-de-Bankolé : les hommes seuls s’éteignent inopportunément seuls…


Un halo blanc s’allume soudain derrière les deux visages flottants — pendant que les grandes ouvertures de leurs orbites vides deviennent des globes oculaires qui passent instantanément au rouge incandescent.


Les deux vieillards ouvrent grand leurs bouches d’où s’échappent de minces volutes de fumée verte. Ils me disent quelque chose mais leurs voix ne portent pas ; elles sont comme éteintes dans leurs gosiers inexistants…


Mais l’incandescence de leurs yeux s’intensifie abruptement. Et, à l’unisson asymétrique parfait, ils me font un clin d’œil chacun — le vieillard à ma gauche cligne son œil droit, celui à ma droite son œil droit. Et—


La salle est vaste. Le parquet de ciment s’est détérioré et le plancher inégal a plusieurs grands nids de poule ensablés. Les murs peints à la chaux sont vieux et ont çà et là des trous dans lesquels on a enfoncé des boules de linges de colmatage. Le plafond est haut. J’y vois des projecteurs dans leurs socles. Un interrupteur traîne par terre juste à côté de moi. Je suis assis sur un vieil ottoman vert crevé aux côtés d’où émergent quelques plumes d’oiseaux. Je manœuvre l’interrupteur. Une lumière jaune blafarde est émise sans conviction par l’une des ampoules des projecteurs ; je me dis que les autres ampoules sont certainement brûlées.


Je me lève. J’explore les pièces de cette maison pleine de bibelots. Un vrai dédale. J’arrive devant une porte dont les pellicules de peinture bleue commencent à décaper. Une lumière électrique intense provient des interstices du chambranle de cette porte. De l’autre côté de cette porte, j’entends ronfler bruyamment un homme qui dort du sommeil du juste.


Je me retrouve assis dans la pièce d’où je suis parti, sauf que le décor a changé. Le vieil ottoman vert a disparu ; je suis donc assis à même le sol. Je lève les yeux vers le plafond. Les projecteurs ont complètement disparu et le plafond est de paille épaisse. Devant moi, je vois de dos deux personnes dormant sur des fauteuils de bois avec des dossiers et des sièges en lianes tressées. A ma gauche, une jeune femme petite et mince enroulée dans ses pagnes ; à ma droite, un vieillard corpulent en complet safari kaki sale et un chapeau de paille rabattu sur son visage. Les deux dorment et ronflent…


Je me lève et, marchant sur la pointe des pieds, je contourne les deux dormeurs afin de sortir de la maison par la porte qui est devant, à gauche. J’arrive au seuil de la porte, mais la jeune femme m’a entendu puisqu’elle s’est réveillée. Elle me parle d’une voix normale, sans s’étonner de ma présence ni se soucier de réveiller le dormeur à ses côtés. Elle s’est adressée à moi en swahili classique de l’Afrique de l’est — ce qui ne m’étonne pas non plus. Je ne me retourne pas. Mais je fais une pause au seuil de la porte. J’hésite à lui parler car je ne veux pas réveiller le vieil homme qui ronfle toujours. Sentant mon embarras, la jeune femme se lève et me suit. J’en profite pour sortir.


On est devant la maison. La femme est à ma droite. Elle porte son pagne de dessus en « mahiya », s’en enroulant les épaules comme les femmes de chez nous le font quand il fait froid, seules les mains émergeant de cette tunique improvisée. Toujours en swahili classique — comme elle belle, cette voix !—comme il est glorieux, cet accent !— elle me demande où je veux aller, ayant compris que je me suis égaré.


Je fais un effort pour être cohérent dans mon swahili classique. « Je dois me rendre sur l’Avenue Saïo ». Sans la moindre hésitation, elle lève la main et pointe vers la droite. « C’est par là », me dit-elle. Et elle passe derrière moi pour rentrer dans la maison.


Je regarde dans la direction qu’elle vient de me montrer. Le ciel est dégagé, mais d’un gris uni. Je sais que c’est l’aube. Je me rends compte que la façade de la maison donne sur une route bien macadamisée mais recouverte de poussière qui est en contrebas, comme encaissée entre les rangées des maisons des deux côtés. De l’autre côté de la route, un alignement de vieilles cases d’adobe dont le treillis de petits troncs d’arbre servant à retenir la boue des murs sur place se voit çà et là du fait des pluies qui ont fait ruisseler la boue des murs. Un bruit de tam-tam assourdi et des éclats de voix étouffées proviennent de l’arrière de la case juste en face.


A gauche, de ce côté-ci de la route, il y a des arbres et des gros buissons qui montrent, comme en claire-voie, un petit ruisseau qui coule en contrebas. Toujours à gauche, sur la route qui remonte lentement en pente de ce côté-là, des femmes en pagne avec leurs baluchons sur la tête marchent péniblement ; un homme, incapable de pédaler sur cette pente, pousse son vélo sur le porte-bagage duquel il a attaché un fagot de bois.


Je traverse la route. J’évite la porte d’entrée de la maison d’en face et je m’en vais chercher l’entrée de l’arrière-cour. J’entre dans l’arrière-cour. C’est jour de deuil dans le clan. Du côté où j’entre, il y a grande foule de femmes qui pleurent toutes leurs larmes. Plus loin, j’entrevois des hommes graves et moroses mais silencieux assis à l’ombre d’un baobab. Sous cette petite canopée, je distingue bientôt un corps enroulé dans un linceul blanc placé sur un grabat de bambous. Un homme est debout et parle aux hommes assis de manière agitée, en pointant du doigt le mort étendu sur le grabat. Je n’entends rien de ce que cet homme dit, comme si une barrière d’insonorisation bloque pour les femmes tout ce qui se passe du côté des hommes.


Une jeune femme éplorée me saisit soudain par le poignet et m’entraîne en dehors de la palissade de bambous par où je suis entré. « T’es maboul ou quoi ? » me reproche-t-elle en swahili classique. « Si tu veux commettre un suicide, c’est pas ici que tu le feras. Ne sais-tu donc pas ce qui se passe ? Le chef est mort et il est question de partager la viande de son corps. Ceux de l’aval de la rivière veulent avoir son crâne, la puissance de tout le clan. Nous autres de l’amont revendiquons ce privilège, car nous sommes la source de la force de clan. Or que nous sortent-ils aujourd’hui, ceux-là ? Ils disent que les clans mangent toujours le crâne par rotation et que, comme il y a deux lunes, c’est nous qui avons reçu le crâne du garçonnet qui est décédé, c’est leur tour d’avoir ce crâne ! Penses-tu que cela soit raisonnable ? Le crâne d’un gringalet peut-il se comparer au crâne d’un chef des clans ? Les négociations sont bloquées et on craint un bain de sang. Si les hommes te voyaient, cela pourrait débloquer les négociations car chez nous le crâne d’un étranger vaut le crâne d’un chef. Allez, file d'ici, malheureux ! »


Je ne demande pas mon reste. Coupé en deux, je traverse la route au pas de course.


La jeune femme, avec son pagne toujours en « mahiya », m’attend devant sa maison. Elle m’entraîne vers l’arrière de la maison. Elle me dit de suivre un sentier qui coupe à travers de grandes herbes embrunies par la sécheresse. Puis elle rentre vers l’avant de la maison. Je suis ce sentier pendant un petit bout de temps. Puis je décide qu’il ne mène nulle part. Je fais demi-tour pour demander de plus amples informations à la femme en « mahiya ».


Il y a une souche d’arbre à gauche, là où le sentier se bifurque — à gauche, en direction de la maison de la jeune femme ; et tout droit, vers une petite galerie forestière où il se perd. Sur la souche est assis un môme qui a mis un ciré jaune sur sa chemise verte rayée horizontalement de noir. Le gosse est en train de rire bêtement en me regardant, mais sans élever sa voix. Je passe devant lui et lui jette un regard caïd pour l’intimider. Mais le sale garçonnet continue à rire en me fixant — imperturbable. « Sale fils puant de chienne de pute ! », je l’insulte mentalement. Lorsque je l’ai dépassé, le timbre haut de son rire devient grave, comme si sa voix eût instantanément mué. Je jette un coup d’œil derrière par-dessus mon épaule et, effectivement, l’enfant est devenu un jeune adulte, dans le même habillement et avec le même rire.


Il n’y a personne devant la maison. Mais un enfant, assis sur le haut de la structure de briques rouges construite pour protéger les rives de la rivière contre l’érosion, s’amuse à jeter des cailloux dans l’eau en contrebas. Je lui demande de m’indiquer le bon chemin.


Cet enfant me conduit par le même chemin que la jeune femme m’avait indiqué tantôt. Le gosse hilare de la souche et son avatar ont disparu du paysage. Les mêmes herbes embrunies par la sécheresse. Puis une plage quelque peu bondée où des garçons de tous les âges jouent, courent de-ci de-là ou pêchent.


L’enfant me sert toujours de guide.


Un ado au torse nu habillé d’une culotte kaki est assis dans le sable, en s’appuyant sur ses deux mains placées à ses côtés mais légèrement derrière lui. Il me dévisage curieusement — sans sourire ni hostilité. Je lis gravées dans ses deux prunelles— eh oui, j’ai soudain la vision pénétrante des oiseaux de proie —des lettres microscopiques blanches qui proclament : « MASINGA ».


Je sais instantanément que Masinga n’est pas le nom de l’ado, mais le nom de la localité où je me trouve.


Sans un mot, mon petit guide me plante devant deux ados costauds qui sont dans l’eau jusqu’à la taille et s’occupent de leurs treillis de roseaux secs. Bizarre, je me dis à part moi, cet instrument de pêche, comment espèrent-ils attraper du poisson avec ? ; n’ont-ils jamais entendu parler d’un filet ?


Mais sans échanger un mot avec mes guides, nous montons dans une pirogue et étrangement — moi, à la tête de la pirogue et eux deux pagayant à l’arrière — et nous traversons la rivière à bord de notre embarcation qui file sur l’eau à la vitesse d’une flèche.


On est arrivés de l’autre côté de la rivière. On marche sur terre ferme. Une rue perpendiculaire devant nous. De l’autre côté de la rue, une maison d’adobe avec une porte au coin droit, mais sans fenêtre. Mes deux guides s’y dirigent, avec moi à la traîne.


Je leur demande, avec une pointe de colère dans la voix : « Que se passe-t-il ? Il faut encore demander notre chemin à quelqu’un d’autre ? Je croyais que vous saviez où nous allons ! »


Ils sont comme effrayés et me répondent en indiquant la maison du doigt. Mais je ne comprends rien à ce qu’ils me disent. Le volume de leurs voix est au plus bas. Et pis, leurs voix vibrent dangereusement, comme si elles allaient se briser.


On est devant la maison, à gauche, là où il n’y a que le mur d’adobe décapée, avec des troncs d’arbre pourris au-dessous. Ils appuient et poussent sur le mur, qui s’ouvre vers l’extérieur, révélant un autre mur de miroir sur lequel sont dessinés des plantes et des animaux en rouge et en blanc, des dessins naïfs.


Mes deux guides sont un moment interloqués. Mais ils n’ont pas le temps de faire le point de la situation. Un malabar en culotte et torse nu sort en coup de vent de la porte à droite et se met à les tancer sans façon de la même voix vibrante et insaisissable. L’homme me regarde alors, étend horizontalement son bras gauche et pointe dans la rue en direction de ma droite, puisque je lui fais face. Je regarde dans cette direction et une lumière violente m’éblouit —


« Jerry ! Jerry ! Oh mon Dieu ! ». C’est Ingrid qui, revenant de l’épicerie, venait d’ouvrir la porte et m’avait trouvé étalé de tout mon long au seuil de la porte, bavant, râlant et mouillé — j’avais pissé. « Tu ne m’as jamais dit que tu étais épileptique, mon petit lapin ! Oh mon Dieu, quel pandémonium ! »


Je me retourne et jette un coup d’œil autour de moi. C’est comme si l’Ouragan Katrina avait balayé le salon-salle à manger. Des bibelots africains fracassés, des meubles renversés, les pages du Washington Post dans tous les coins et recoins de la pièce...


« Les masques jumeaux barbus aux deux côtés de la porte de la cuisine, c’est de Masinga que tu les a rapportés ? »

J’ai posé cette question en rampant en direction de la porte donnant sur l’escalier menant aux chambres de l’étage où se trouvaient mes habits et mes souliers — sans un regard en direction des masques maudits.


Ingrid s’étonna sincèrement : « Comment le sais-tu ? Je ne t’avais jamais dit leur provenance, à ce que je sache ? Je les ai achetés au Masinga Dam Lodge, un hôtel près du barrage hydroélectrique de Masinga… »


« Ce sont des masques maléficiés… », je balbutiai. « Au fait, tu as installé des lumières numérisées derrière les masques ? »


« Maléficiés ? Installé des lumières numérisées ? », Ingrid répéta après moi, les yeux moites de pitié. Elle avait fini par poser les paquets de papier sur la table basse et avait enfin refermé la porte. « Mais, mon petit lapin, c’est des curios que j’ai moi-même vu des enfants fabriquer… Attends, je vais te donner quelques analgésiques, puis on va discuter de ton traitement… »


Ingrid ne m’a pas pris au sérieux, insistant que ses masques à sortilèges n’étaient pour rien dans la catastrophe qui s’était abattue sur moi chez elle, que j’étais épileptique et qu’il me fallait changer le traitement que je suivais jusque-là puisqu’il m’avait occasionné un épisode de « confiscation totale du temps »

J’ai essayé de lui expliquer que, moi, Jerry-de-Bankolé, je suis sorti sain et intègre du ventre, de la matrice de ma mère, rien n’y fit.


Elle a gardé ses masques maudits sur le chambranle de la porte de sa cuisine et je n’ai plus jamais cherché à la revoir — malgré les tonnes de messages qu’elle a laissées sur mes deux répondeurs et ses pourriels que j’efface systématiquement de mes trois comptes de messagerie électronique.


La sorcière !


La première chose que je fis ce jour-là quand je rentrai chez moi, c’était de googler le mot « masinga ». J’appris les faits suivants de cette recherche Google : 1) Masinga est à deux heures de voiture à l’est de Nairobi ; 2) Masinga est un lac artificiel créé lors de la construction du barrage sur le Fleuve Tana ; 3) En 2008, il y eut une compétition internationale de kayak à Masinga ; et 4) Le barrage de Masinga vient de fermer pour baisse de niveau d’eau due à la sécheresse.


Le matin du lundi suivant, dans mon box au bureau, je me levai pour parler à Fred Ouko, un collègue kenyan dont le poste de travail est à la droite du mien, mais je me rendis tout de suite compte de l’erreur que je commettais en me confiant à ce faux frère. « Dis, Fred, il y a des masques funéraires à Masinga ? Je veux dire… y a-t-il jamais eu des pratiques de cannibalisme liées aux rites funéraires au Kenya en général ? »


Il me dévisagea d’abord de l’air inquiet de quelqu’un qui voit un proche parent perdre la boule, puis éclata de rire. Il se leva à son tour et héla Shikwanda Jefferson — une collègue afro-américaine afrocentriste qui croit mordicus que le malheur des damnés de la « Babylone capitaliste américaine » (ou « The Beast », ses désignations méprisantes de son propre pays) est l’homme blanc et qui m’avait traité de « chien couchant des colonialistes belges » lors des primaires démocrates pour mon appui à Hillary Clinton.


« Shikwanda, ma sœur ! », Fred riait aux larmes. « Tu vas pas croire ce que vient de me débiter le Zaïrien ! »


L’enfoiré !, il m’appelait aussi quand ça lui chantait : « Congolien ! »


Sans lever les yeux de son ordi, Shikwanda lâcha : « Il nous faut de la compassion pour ce zigomar… Ces badingues ont été si bien traumatisés par Mobutu qu’ils ont leurs putains de têtes enfoncées dans leurs culs. Regarde comme ils violent leurs femmes ! »


Je fus saisi d’une crise violente qui ameuta toute la compagnie. C’est ce qu’on m’a dit après, en tout cas… Je ne travaille plus, le patron jugeant que le stress de mon travail de mercaticien ne pouvait s’accommoder de ma maladie… mais j’ai aimé la façon dont il a appelé ma prétendue maladie en anglais : ma « condition » qui, en tant que telle, ne peut qu’être passagère…


Je suis là, dans la pénombre de mon appart, à prendre des médicaments insipides, à vomir, à fumer des joints, à prier Jésus que je ne sois soudain la proie du Mal sacré et à regarder la chaîne Al Jazeera en continu —« Pas de films avec des montages aux tempos accélérés », m’avait conseillé le médecin, « un soir, au Japon, des enfants ont piqué des crises épileptiques en masse à cause des mangas au montage trop accéléré qu’ils regardaient à la télé »...

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Conception et illustration graphique : Elikia Y. Photo : Jean-Pierre Y.


1 commentaires:

Pablo (yo) a dit…

Great blog!!
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Thanks,
Pablo from Argentina