“They are committing a genocide against the city.”
« Ils sont en train de commettre un génocide sur la ville ».
Colonel Danilo Pavia, Observateur Militaire de la MONUC, 10 juin 2000, Kisangani.
**
Pour jam session, avec accompagnement de likémbé, guitare sèche et drums.
**
Ils sont en train de commettre un génocide sur la ville. L’effroi m’étreint le cœur. Les entrailles se contractent. Pet foireux dans ce coin de mur qui tremble. S’effrite sous la pluie. La pluie de métal.
Kibindankoy !
On peut chier dans son pantalon son pagne sa jupe : la merde n’a plus d’odeur. L’urine est froide. Sans odeur non plus. La seule odeur autour de nous : les relents brûlants de cordite.
Ils sont en train de commettre un génocide sur la ville.
Pluie de fer pluie d’acier pluie de plomb—le mur finit par céder, par s’écrouler. Fuir partir n’importe où. Sortir. Prendre la poudre d’escampette. Sprinter. Pendre les jambes à son cou. Se sauver à toutes jambes hors de cette chaumière en feu.
Kibindankoy !
Déflagration assourdissante. Staccatos d’armes légères. Puis la ponctuation majeure : Kibindankoy !
Je ne sais pourquoi à la Tshopo à Kisangani partout dans la ville : Kibindankoy, c’était le nom qu’on avait donné à la secousse tellurique de la mère de toutes les pièces d’artillerie.
Machine de pluie. Pluie de machine. Kibindankoy ! Ils sont en train de commettre un—Ils sont—génocide sur la ville ! Ils sont en train de commettre un génocide—génocide sur la ville ! Ils font pleuvoir le génocide sur la ville !
Les premiers à fuir, c’étaient les oiseaux ! Aucun chant d’oiseau. Les couards !
Abandonnés dans notre solitude—les Ougandais à l’est, les Rwandais à l’ouest—Tshopo dans l’emprise de la mort par le feu. La mort par le sang. Mort violente.
Ah ! le silence des oiseaux. Le seul bruit, les rires stridents des Ougandais. Ricanements sur des civils terrifiés. Chiant sang et eau. Pissant du sang dans leur coin.
Pas d’accalmie. La pluie est drue. C’est pas la pluie. C’est la grêle sur les toits. Ils font grêler le génocide sur la ville !
Puis soudain, la voix claironnante de l’officier ougandais : « Tokeni kati ya manyumba hiyi ! Tunavunja sasa hiyi manyumba ! » On nous enjoint de sortir des maisons...
Sortir enfin de ce trou. Sous la grêle. On allait détruire le quartier. Pour voir le Rwandais tapi de l’autre côté du quartier.
Dehors, un homme possédé par Shetani—le démon de la mort qui circulait dans la ville dans l’ivresse de la jouissance—crie à un enfant d’aller se mettre à couvert dans sa maison : Ne vois-tu pas, Mtoto, n’entends-tu pas cette grêle de plomb ?
Shetani fit une nouvelle fois crier cet homme dont il avait pris possession : Mtoto, viens donc te mettre à couvert !
La mort soudain frappa cet homme criaillant au seuil de sa maison : La balle lui avait transpercé le cou. De part en part ! Et le Mtoto—sourd-muet, indemne—avait poursuivi son bonhomme de chemin. En riant ! Il n’avait même pas eu conscience de la tragédie.
Al-Shetan travaillait à temps plein.
Derrière moi, une belle jeune femme, un sourire épanoui sur les lèvres ! Une jeune mère avec son bébé dans le dos, le pagne bien serré sur les seins. La jeune femme souriante me dépasse. Horreur ! Son pagne aux motifs « Alphabet ABC » est entaché de sang. Le sang colle à ses fesses, les moule en deux parfaites joues de fesse deux fessiers qui dansent en deux huitièmes de tour opposé : à droite dans le sens des aiguilles d’une montre à gauche dans le sens contraire de celui des aiguilles d’une montre. Quelle cambrure ! Des idées qui germent malgré la grêle de plomb. Attendez : et le sang ! Cet écoulement abondant ! Mes yeux se détachent des fessiers mouillés de sang. Mon regard glisse vers le haut, sur le dos de l’enfant. Horreur ! Un gros trou dans la tête du bébé : robinet d’où s’est évidé tout le sang du petit corps. Mouillant les belles fesses de sa mère ! Ah, ils font pleuvoir le sang sur ma ville ! Ah, le sourire de maboule de cette belle femme à la taille cambrée de supermodel !
Les Ougandais n’avaient pas menti : la destruction de la Tshopo avait bien commencé. Trouver une autre planque : vite ! Comme si les murs allaient me protéger du feu qu’ils font pleuvoir sur la ville !
J’avise la résidence de la sœur-en-Christ Pauline Mujinga. On s’était bien moqués d’elle il y a quelques années quand elle pleurait, nous racontant, à nous moqueurs endurcis, ses « visions » de morts et de morts et de tas de morts empilés. Et la terrible odeur de pourriture sur toute la ville sur tout le pays qui étouffait même les mouches ! Sœur Mujinga, viens donc nous raconter tes visions !, qu’on lui criait de notre repaire de la Nganda Ndjawé à Pumuzika.
Et sans désemparer, sœur Mujinga faisait notre joie et nous racontait en pleurs ses visions de maboule de corps et de corps et de milliers de cadavres en décomposition et l’horreur indescriptible de pourriture d’insectifuge puissant ! Et c’était la risette qui s’élevait dans l’air humide de la nuit. Et nos bouteilles de Skol Primus Heineken Becks St. Pauli Girl cliquetaient dans la gaieté universelle. C’étaient surtout les larmes de Tantine Mujinga qui nous faisaient rire aux larmes. Ah, ils font pleurer des larmes sur notre ville !
Les bondieuseries de sœur Pauline Mujinga nous faisaient aussi pitié : Ah, qu’on soupirait, la pauvre fille luba qui est venue perdre la raison si loin de chez elle, à Pumuzika, pour un Bon Dieu depuis longtemps sourd et muet—et l’on invoquait Nietzsche ! Jésus—Marie—Joseph !
Kibindankoy !
Je me précipite dans le salon de Tantine Mujinga. Les gens gardaient tous leurs portes ouvertes ces jours de la destruction de Kisangani. Je suis dans le salon de sœur Mujinga. Des mois que je ne l’avais pas aperçue dans les rues de Pumuzika. Mon Dieu ! Elle est enceinte : son ventre, un ballon trop gonflé prêt à éclater.
Le mari, Antoine Kayembe, est à plat ventre aux pieds de Mujinga, tremblant de tout son corps, hennissant en langue tshiluba à chaque coup de Kibindankoy—morve et bave sur les jolis pieds de Mujinga !
Kayembe est insensible à la honte dans le salon où l’on s’entassait un chailleur un charretier un infirmier une accoucheuse un instituteur deux élèves du Lycée Mapendano et moi ! Et les gémissements de Kayembe devant l’indifférence générale, alors que c’était Tantine Mujinga qui était sur le point d’accoucher ! Ah, ils font pleuvoir des grincements de dents sur notre ville !
Nuit noire. Pas d’électricité : les Ougandais occupaient le barrage de la Tshopo. Notre lumière : Kibindankoy !
Kibindankoy venait dans un vrombissement de jet supersonique. Puis soudain : un silence de cimetière et une moirure en panoramique. Ah, la mort pouvait-elle donc venir en si belles couleurs ? Puis : une secousse—dense, compacte, irradiante, irrésistible—qui pénétrait les coins les plus intimes de tout objet alentour ; faisant trembler jusqu’à votre pénis et vos couilles ; vous causant des borborygmes insoupçonnés et irrépressibles ; pulvérisant les murs ; hachant les êtres humains ; éviscérant tout homme dans la trajectoire de l’un de ses shrapnels.
Kayembe avait cette fois-ci déféqué dans l’indifférence générale : on avait clairement entendu dans le noir des pets foireux qui ne pouvaient tromper. J’avais moi-même pissé dans mon jean, le bruitage du dégoulinement de l’urine sur le parquet clairement audible.
Je crie alors à Tantine Mujinga, au-dessus du bruit de la mitraille—pas pour couvrir ma honte, on n’avait plus honte : Tes visions étaient bien vraies !
Je devine qu’elle regarde dans ma direction car je l’entends aussi crier : Frère, je crois que je perds les eaux ! Information qui provoque un autre miaulement en tshiluba de frère Kayembe !
Je dis, à part moi : Sale petit bébé ! Tu ne pouvais choisir un autre moment ? Mais je ne dis rien. J’imagine le liquide épais et gluant dégoulinant entre les jambes de Tantine Mujinga, envahissant ses fesses, s’épandant sur l’intérieur de ses cuisses, de ses jambes, touchant enfin ses orteils toujours si merveilleusement pédicurés, se mélangeant à la morve et à la bave de Tonton Kayembe. Dieux ! Je sursaute violemment : c’est des idées lubriques pareilles que tu as le jour de ta mort ? T’es malade ou quoi ? C’est une voix désincarnée qui me reproche mes fantasmes. Dehors la grêle toujours la grêle. Kibindankoy nous donne un court répit.
L’infirmier et l’accoucheuse sont les premiers debout. Je les entends conférer. Il faut partir à la maternité des religieuses de la Paroisse Saint Joseph Artisan sur la 10ème Avenue. Sont-ils donc fous à lier ?
Et on est sur la 14ème Avenue !
J’allais dire : On a un infirmier et une accoucheuse ici-même ; pourquoi ne pas accoucher à domicile ?
Je ne dis rien pourtant. Je tremble. Je gamberge : 10ème Avenue. On est sur la 14ème Avenue. Les Ougandais sont tout autour de nous et leurs positions se relayent jusqu’au Pont Tshopo. Les Rwandais, à en juger par la mitraille de leurs armes légères, seraient autour de la 8ème Avenue.
On est sur la 14ème Avenue. Pour aller à la maternité des religieuses sur la 10ème Avenue dans l’enceinte de la Paroisse Saint Joseph Artisan, il faut passer par la 13ème Avenue Bis—Jésus-Christ, je ne sais plus compter ; je compte avec mes doigts !—puis la 13ème Avenue—puis la 12ème Avenue Bis—puis la 12ème Avenue—puis la 11ème Avenue Bis, au coin du bureau de la Régie des eaux—puis la 11ème Avenue—au fait la maternité est entre la 11ème Avenue et la 10ème Avenue. Putain !, je vais mourir avec la ville à cause de ce stupide bâtard !
Brusquement, une commotion, après un Kibindankoy tout proche. Puis un ralenti en fondu enchaîné. Le temps se suspend dans le salon ; dehors le pilonnage s’accélère en temps réel. La nudité de sœur Mujinga me laisse indifférent. Je tremble. Un bref cri d’émoi des lycéennes—Elikya ou espérance en lingala—Elikya était née une nuit maudite du 5 juin 2000 sous la grêle de plomb, dans l’odeur imperceptible de cordite de sang d’excréments d’urine.
J’ai passé six jours chez Tantine Mujinga et Tonton Kayembe sur la 14ème Avenue de la Tshopo. La peur soudain bannie de nos cœurs par les cris d’espoir de la miraculée appelée Elikya qui tenait à pleines mains les gros seins de sa mère, elle-même d’abord nourrie de biscuits et de boîtes de lait Nido du chailleur dont je m’approprie toute la réserve de cigarettes—trois paquets de Marlboro rouge que j’ai grillés pendant les six jours de la destruction de Kisangani.
Mais à chaque fois que je voulais revisiter les visions autrefois loufoques de Tantine Mujinga, elle changeait fermement de sujet, me faisant parfois douter de mes propres souvenirs.
Kibindankoy, on s’y était faits. Les ricanements des Ougandais sur les toits des maisons à un étage de l’Office National de Logement, on s’y était faits aussi. Les Ougandais avaient fini par découvrir la petite Elikya et le miracle irisé de sa naissance—pensez donc : un infirmier et une accoucheuse bloqués par le hasard de la grêle de feu sous le toit de Tantine Mujinga. Tony Okello, le lieutenant ougandais, l’arme en bandoulière, portait même dans ses bras la petite Elikya. Ils nous avaient approvisionnés par deux fois, les monstres ougandais que nous avons baptisés nos S4 ! Des boîtes de sardines. Deux grandes boîtes de lait Nido en poudre pour Tantine Mujinga. Des boîtes de haricots. Deux grands jerricans plastiques d’eau potable et j’en passe. La consigne était formelle : hapana moto ! Pas de feu : on devait manger froid.
Devrait-on pleurer ou rire de joie, en milieu de matinée de ce samedi 10 juin 2000 quand, à la fin de la grêle et le silence des Kibindankoy, on a retrouvé nos S4—ah, l’atroce grimace sur les lèvres du Lieutenant Tony Okello !—recroquevillés dans une posture ridicule, figés dans la mort dans leurs excréments et dans les excréments des caniveaux, à vingt mètres de la maison où rayonnait, où rayonne encore aujourd’hui Elikya Bilonda Kayembe.
Ah ! je ne sais pas ce que signifie « bilonda » en tshiluba, mais en swahili de Kisangani « bilonda » ou « vidonda » signifie : blessures, plaies, stigmates—nos blessures physiques, nos stigmates psychiques des six jours durant lesquels on a fait grêler le génocide sur notre ville ! Donda nduku—plaie sœur—plaie incurable—nos stigmates sont ineffaçables…
Ah, ma petite Bilonda, devrais-je te raconter que ton père avait chié dans son pantalon ou que j’avais pissé dans mon jean le jour maudit de ta naissance, le 5 juin 2000 ?
Dans la rue, des amoncellements de cadavres—une pourriture à vous faire dégueuler—des chiens errants se repaissant sur des cadavres, se disputant des charognes humaines avec des chats tout aussi ensauvagés—j’ai même vu des poules picorer des cadavres !—une grande odeur de putréfaction, tout comme dans les visions de sœur Mujinga, à la seule différence qu’il y avait des grosses mouches partout—des mouches sortant des bouches ouvertes des cadavres parsemés entassés dans les rues. Et l’odorat avait réapparu en même temps que les oiseaux qui nous avaient désertés pendant les six jours de la destruction de Kisangani. Les couards !
Tout était donc fini. On espérait—Elikya—qu’on pouvait enfin revivre, survivre après ce gén—ce géno—génocide sur notre ville. Kukumisi—bégaiement ! On était tous devenus des bègues ! Des mots nous sortaient à tort et à travers ! On était tous frappés du Syndrome de Gilles de La Tourette. Une ville de traumatisés, de zombies, de revenants !
Tout était donc passé en ce milieu de matinée du 10 juin 2000, croyait-on. Pourtant tout n’était pas encore passé, pas totalement résolu en cette journée maudite du 10 juin 2000.
Sur la 13ème Avenue, de l’autre côté, du côté menant vers le campus, il y avait notre pub Petit-Bois. Le patron du bar, le père de trois de mes copains, on l’appelait aussi Citoyen Petit-Bois. Au quatrième jour de la Guerre de Six jours, les Rwandais avaient décidé de transformer les trois paillottes du pourtour de la piste de danse du Petit-Bois en une morgue de fortune.
Les soldats rwandais n’étaient pas comme les soldats ougandais ou les soldats congolais : ils respectent leurs morts ! Une petite section commandée par un jeune lieutenant était préposée aux pompes funèbres : elle ramassait les cadavres des soldats rwandais tombés et les alignait sur le parquet cimenté des trois paillottes du pourtour de la piste de danse de Petit-Bois.
Al-Shitan—Shetani—le démon de la mort—patrouillait furieusement la Tshopo et était sans doute courroucé par la fin prochaine des hostilités. Le démon de la mort prit donc Citoyen Petit-Bois à la gorge—Papa Petit-Bois qui n’avait jamais haussé le ton de toute sa vie ni fait le moindre mal à une mouche !
Le démon de la mort qui avait pris Citoyen Petit-Bois à la gorge le fit hurler à l’adresse du sympathique lieutenant rwandais des pompes funèbres : C’est pas la morgue ici ! C’est pas la morgue ici ! Emportez vos cadavres ! Tosha maiti yenu ku parcelle yangu !
Le lieutenant rwandais avait souri au Citoyen Petit-Bois, s’est même excusé pour l’incommodité passagère, pendant que l’une des « Mamans Petit-Bois » (il était polygame) retenait son mari par la main et tançait vertement le démon Al-Shetan qui avait pris possession de la bouche du père de ses enfants.
En milieu de matinée du samedi 10 juin 2000, le dernier cadavre rwandais était évacué des trois paillottes du pourtour de la piste de danse du Petit-Bois.
Les soldats rwandais avaient même passé la serpillière sur le parquet cimenté des trois paillottes du pourtour de la piste de danse du Petit-Bois.
Mais ils sont revenus au Petit-Bois—les soldats rwandais si prévenants—en début d’après-midi de ce samedi 10 juin 2000 avec, à leur tête, Al-Shetan en furie. La parcelle du Citoyen Petit-Bois fut proprement nettoyée—Papa Petit-Bois ; les trois Mamans Petit-Bois ; trois fils ; six filles ; huit petits-fils ; quatre petites-filles ; six petits-neveux ; sept petites-nièces ; quatre voisins qui venaient féliciter Citoyen Petit-Bois pour avoir tenu tête aux soldats rwandais—tous dispatchés auprès du Bon Dieu dans le temps qu’il vous faut pour lire pour entendre ces lignes !
Une seule survivante, laissée à dessein par Al-Shetan comme pour signer de sa griffe son passage : Basekawike—une attardée mentale de six ans—la petite-fille du Citoyen Petit-Bois qui—bavant—répétait, répétait en boucle, comme un CD éraillé, les quatre premières lignes de l’Ave Maria en swahili : « Nakuamkia Maria—Umejaa nema—Mungu awe nawe—M’barikiwa wewe kuliko wanawake wote »… De qui Al-Shetan se moquait-il donc ainsi ? Sur qui Al-Shetan pétait-il donc ainsi ?
Inconsciente de la tourmente autour d’elle, la pauvre petite Basekawike avait ânonné ces quatre premières lignes de l’Ave Maria sans s’arrêter, les bras étendus en ailes, tournoyant en orbite autour de la piste de danse circulaire, tel un oiseau blessé, la voix s’enrouant chaque heure chaque jour d’un grand cran, jusqu’à la mi-journée du mercredi 14 juin 2000, quand elle s’abattit—morte—sur la piste de danse du Petit-Bois !
A la Tshopo, on ne pouvait décider des deux malheurs, quel était le plus grand : les six jours de la grêle de plomb et des jeux de lumière des Kibindankoy ou les cinq jours de douleur inexprimable de la petite Basekawika—douleur oscillant dans le sillon des quatre premières lignes de l’Ave Maria en swahili, zézayées en boucle exaspérante. Ah, pourquoi Al-Shetan avait-il donc pris le contrôle de la bouche de ce vieillard lokélé pour plonger notre quartier dans ce double deuil sans nom, sans aboutissement ?
Ah, ils ont—commis—fait pleuvoir—un génocide sur ma ville !
« Ils sont en train de commettre un génocide sur la ville ».
Colonel Danilo Pavia, Observateur Militaire de la MONUC, 10 juin 2000, Kisangani.
**
Pour jam session, avec accompagnement de likémbé, guitare sèche et drums.
**
Ils sont en train de commettre un génocide sur la ville. L’effroi m’étreint le cœur. Les entrailles se contractent. Pet foireux dans ce coin de mur qui tremble. S’effrite sous la pluie. La pluie de métal.
Kibindankoy !
On peut chier dans son pantalon son pagne sa jupe : la merde n’a plus d’odeur. L’urine est froide. Sans odeur non plus. La seule odeur autour de nous : les relents brûlants de cordite.
Ils sont en train de commettre un génocide sur la ville.
Pluie de fer pluie d’acier pluie de plomb—le mur finit par céder, par s’écrouler. Fuir partir n’importe où. Sortir. Prendre la poudre d’escampette. Sprinter. Pendre les jambes à son cou. Se sauver à toutes jambes hors de cette chaumière en feu.
Kibindankoy !
Déflagration assourdissante. Staccatos d’armes légères. Puis la ponctuation majeure : Kibindankoy !
Je ne sais pourquoi à la Tshopo à Kisangani partout dans la ville : Kibindankoy, c’était le nom qu’on avait donné à la secousse tellurique de la mère de toutes les pièces d’artillerie.
Machine de pluie. Pluie de machine. Kibindankoy ! Ils sont en train de commettre un—Ils sont—génocide sur la ville ! Ils sont en train de commettre un génocide—génocide sur la ville ! Ils font pleuvoir le génocide sur la ville !
Les premiers à fuir, c’étaient les oiseaux ! Aucun chant d’oiseau. Les couards !
Abandonnés dans notre solitude—les Ougandais à l’est, les Rwandais à l’ouest—Tshopo dans l’emprise de la mort par le feu. La mort par le sang. Mort violente.
Ah ! le silence des oiseaux. Le seul bruit, les rires stridents des Ougandais. Ricanements sur des civils terrifiés. Chiant sang et eau. Pissant du sang dans leur coin.
Pas d’accalmie. La pluie est drue. C’est pas la pluie. C’est la grêle sur les toits. Ils font grêler le génocide sur la ville !
Puis soudain, la voix claironnante de l’officier ougandais : « Tokeni kati ya manyumba hiyi ! Tunavunja sasa hiyi manyumba ! » On nous enjoint de sortir des maisons...
Sortir enfin de ce trou. Sous la grêle. On allait détruire le quartier. Pour voir le Rwandais tapi de l’autre côté du quartier.
Dehors, un homme possédé par Shetani—le démon de la mort qui circulait dans la ville dans l’ivresse de la jouissance—crie à un enfant d’aller se mettre à couvert dans sa maison : Ne vois-tu pas, Mtoto, n’entends-tu pas cette grêle de plomb ?
Shetani fit une nouvelle fois crier cet homme dont il avait pris possession : Mtoto, viens donc te mettre à couvert !
La mort soudain frappa cet homme criaillant au seuil de sa maison : La balle lui avait transpercé le cou. De part en part ! Et le Mtoto—sourd-muet, indemne—avait poursuivi son bonhomme de chemin. En riant ! Il n’avait même pas eu conscience de la tragédie.
Al-Shetan travaillait à temps plein.
Derrière moi, une belle jeune femme, un sourire épanoui sur les lèvres ! Une jeune mère avec son bébé dans le dos, le pagne bien serré sur les seins. La jeune femme souriante me dépasse. Horreur ! Son pagne aux motifs « Alphabet ABC » est entaché de sang. Le sang colle à ses fesses, les moule en deux parfaites joues de fesse deux fessiers qui dansent en deux huitièmes de tour opposé : à droite dans le sens des aiguilles d’une montre à gauche dans le sens contraire de celui des aiguilles d’une montre. Quelle cambrure ! Des idées qui germent malgré la grêle de plomb. Attendez : et le sang ! Cet écoulement abondant ! Mes yeux se détachent des fessiers mouillés de sang. Mon regard glisse vers le haut, sur le dos de l’enfant. Horreur ! Un gros trou dans la tête du bébé : robinet d’où s’est évidé tout le sang du petit corps. Mouillant les belles fesses de sa mère ! Ah, ils font pleuvoir le sang sur ma ville ! Ah, le sourire de maboule de cette belle femme à la taille cambrée de supermodel !
Les Ougandais n’avaient pas menti : la destruction de la Tshopo avait bien commencé. Trouver une autre planque : vite ! Comme si les murs allaient me protéger du feu qu’ils font pleuvoir sur la ville !
J’avise la résidence de la sœur-en-Christ Pauline Mujinga. On s’était bien moqués d’elle il y a quelques années quand elle pleurait, nous racontant, à nous moqueurs endurcis, ses « visions » de morts et de morts et de tas de morts empilés. Et la terrible odeur de pourriture sur toute la ville sur tout le pays qui étouffait même les mouches ! Sœur Mujinga, viens donc nous raconter tes visions !, qu’on lui criait de notre repaire de la Nganda Ndjawé à Pumuzika.
Et sans désemparer, sœur Mujinga faisait notre joie et nous racontait en pleurs ses visions de maboule de corps et de corps et de milliers de cadavres en décomposition et l’horreur indescriptible de pourriture d’insectifuge puissant ! Et c’était la risette qui s’élevait dans l’air humide de la nuit. Et nos bouteilles de Skol Primus Heineken Becks St. Pauli Girl cliquetaient dans la gaieté universelle. C’étaient surtout les larmes de Tantine Mujinga qui nous faisaient rire aux larmes. Ah, ils font pleurer des larmes sur notre ville !
Les bondieuseries de sœur Pauline Mujinga nous faisaient aussi pitié : Ah, qu’on soupirait, la pauvre fille luba qui est venue perdre la raison si loin de chez elle, à Pumuzika, pour un Bon Dieu depuis longtemps sourd et muet—et l’on invoquait Nietzsche ! Jésus—Marie—Joseph !
Kibindankoy !
Je me précipite dans le salon de Tantine Mujinga. Les gens gardaient tous leurs portes ouvertes ces jours de la destruction de Kisangani. Je suis dans le salon de sœur Mujinga. Des mois que je ne l’avais pas aperçue dans les rues de Pumuzika. Mon Dieu ! Elle est enceinte : son ventre, un ballon trop gonflé prêt à éclater.
Le mari, Antoine Kayembe, est à plat ventre aux pieds de Mujinga, tremblant de tout son corps, hennissant en langue tshiluba à chaque coup de Kibindankoy—morve et bave sur les jolis pieds de Mujinga !
Kayembe est insensible à la honte dans le salon où l’on s’entassait un chailleur un charretier un infirmier une accoucheuse un instituteur deux élèves du Lycée Mapendano et moi ! Et les gémissements de Kayembe devant l’indifférence générale, alors que c’était Tantine Mujinga qui était sur le point d’accoucher ! Ah, ils font pleuvoir des grincements de dents sur notre ville !
Nuit noire. Pas d’électricité : les Ougandais occupaient le barrage de la Tshopo. Notre lumière : Kibindankoy !
Kibindankoy venait dans un vrombissement de jet supersonique. Puis soudain : un silence de cimetière et une moirure en panoramique. Ah, la mort pouvait-elle donc venir en si belles couleurs ? Puis : une secousse—dense, compacte, irradiante, irrésistible—qui pénétrait les coins les plus intimes de tout objet alentour ; faisant trembler jusqu’à votre pénis et vos couilles ; vous causant des borborygmes insoupçonnés et irrépressibles ; pulvérisant les murs ; hachant les êtres humains ; éviscérant tout homme dans la trajectoire de l’un de ses shrapnels.
Kayembe avait cette fois-ci déféqué dans l’indifférence générale : on avait clairement entendu dans le noir des pets foireux qui ne pouvaient tromper. J’avais moi-même pissé dans mon jean, le bruitage du dégoulinement de l’urine sur le parquet clairement audible.
Je crie alors à Tantine Mujinga, au-dessus du bruit de la mitraille—pas pour couvrir ma honte, on n’avait plus honte : Tes visions étaient bien vraies !
Je devine qu’elle regarde dans ma direction car je l’entends aussi crier : Frère, je crois que je perds les eaux ! Information qui provoque un autre miaulement en tshiluba de frère Kayembe !
Je dis, à part moi : Sale petit bébé ! Tu ne pouvais choisir un autre moment ? Mais je ne dis rien. J’imagine le liquide épais et gluant dégoulinant entre les jambes de Tantine Mujinga, envahissant ses fesses, s’épandant sur l’intérieur de ses cuisses, de ses jambes, touchant enfin ses orteils toujours si merveilleusement pédicurés, se mélangeant à la morve et à la bave de Tonton Kayembe. Dieux ! Je sursaute violemment : c’est des idées lubriques pareilles que tu as le jour de ta mort ? T’es malade ou quoi ? C’est une voix désincarnée qui me reproche mes fantasmes. Dehors la grêle toujours la grêle. Kibindankoy nous donne un court répit.
L’infirmier et l’accoucheuse sont les premiers debout. Je les entends conférer. Il faut partir à la maternité des religieuses de la Paroisse Saint Joseph Artisan sur la 10ème Avenue. Sont-ils donc fous à lier ?
Et on est sur la 14ème Avenue !
J’allais dire : On a un infirmier et une accoucheuse ici-même ; pourquoi ne pas accoucher à domicile ?
Je ne dis rien pourtant. Je tremble. Je gamberge : 10ème Avenue. On est sur la 14ème Avenue. Les Ougandais sont tout autour de nous et leurs positions se relayent jusqu’au Pont Tshopo. Les Rwandais, à en juger par la mitraille de leurs armes légères, seraient autour de la 8ème Avenue.
On est sur la 14ème Avenue. Pour aller à la maternité des religieuses sur la 10ème Avenue dans l’enceinte de la Paroisse Saint Joseph Artisan, il faut passer par la 13ème Avenue Bis—Jésus-Christ, je ne sais plus compter ; je compte avec mes doigts !—puis la 13ème Avenue—puis la 12ème Avenue Bis—puis la 12ème Avenue—puis la 11ème Avenue Bis, au coin du bureau de la Régie des eaux—puis la 11ème Avenue—au fait la maternité est entre la 11ème Avenue et la 10ème Avenue. Putain !, je vais mourir avec la ville à cause de ce stupide bâtard !
Brusquement, une commotion, après un Kibindankoy tout proche. Puis un ralenti en fondu enchaîné. Le temps se suspend dans le salon ; dehors le pilonnage s’accélère en temps réel. La nudité de sœur Mujinga me laisse indifférent. Je tremble. Un bref cri d’émoi des lycéennes—Elikya ou espérance en lingala—Elikya était née une nuit maudite du 5 juin 2000 sous la grêle de plomb, dans l’odeur imperceptible de cordite de sang d’excréments d’urine.
J’ai passé six jours chez Tantine Mujinga et Tonton Kayembe sur la 14ème Avenue de la Tshopo. La peur soudain bannie de nos cœurs par les cris d’espoir de la miraculée appelée Elikya qui tenait à pleines mains les gros seins de sa mère, elle-même d’abord nourrie de biscuits et de boîtes de lait Nido du chailleur dont je m’approprie toute la réserve de cigarettes—trois paquets de Marlboro rouge que j’ai grillés pendant les six jours de la destruction de Kisangani.
Mais à chaque fois que je voulais revisiter les visions autrefois loufoques de Tantine Mujinga, elle changeait fermement de sujet, me faisant parfois douter de mes propres souvenirs.
Kibindankoy, on s’y était faits. Les ricanements des Ougandais sur les toits des maisons à un étage de l’Office National de Logement, on s’y était faits aussi. Les Ougandais avaient fini par découvrir la petite Elikya et le miracle irisé de sa naissance—pensez donc : un infirmier et une accoucheuse bloqués par le hasard de la grêle de feu sous le toit de Tantine Mujinga. Tony Okello, le lieutenant ougandais, l’arme en bandoulière, portait même dans ses bras la petite Elikya. Ils nous avaient approvisionnés par deux fois, les monstres ougandais que nous avons baptisés nos S4 ! Des boîtes de sardines. Deux grandes boîtes de lait Nido en poudre pour Tantine Mujinga. Des boîtes de haricots. Deux grands jerricans plastiques d’eau potable et j’en passe. La consigne était formelle : hapana moto ! Pas de feu : on devait manger froid.
Devrait-on pleurer ou rire de joie, en milieu de matinée de ce samedi 10 juin 2000 quand, à la fin de la grêle et le silence des Kibindankoy, on a retrouvé nos S4—ah, l’atroce grimace sur les lèvres du Lieutenant Tony Okello !—recroquevillés dans une posture ridicule, figés dans la mort dans leurs excréments et dans les excréments des caniveaux, à vingt mètres de la maison où rayonnait, où rayonne encore aujourd’hui Elikya Bilonda Kayembe.
Ah ! je ne sais pas ce que signifie « bilonda » en tshiluba, mais en swahili de Kisangani « bilonda » ou « vidonda » signifie : blessures, plaies, stigmates—nos blessures physiques, nos stigmates psychiques des six jours durant lesquels on a fait grêler le génocide sur notre ville ! Donda nduku—plaie sœur—plaie incurable—nos stigmates sont ineffaçables…
Ah, ma petite Bilonda, devrais-je te raconter que ton père avait chié dans son pantalon ou que j’avais pissé dans mon jean le jour maudit de ta naissance, le 5 juin 2000 ?
Dans la rue, des amoncellements de cadavres—une pourriture à vous faire dégueuler—des chiens errants se repaissant sur des cadavres, se disputant des charognes humaines avec des chats tout aussi ensauvagés—j’ai même vu des poules picorer des cadavres !—une grande odeur de putréfaction, tout comme dans les visions de sœur Mujinga, à la seule différence qu’il y avait des grosses mouches partout—des mouches sortant des bouches ouvertes des cadavres parsemés entassés dans les rues. Et l’odorat avait réapparu en même temps que les oiseaux qui nous avaient désertés pendant les six jours de la destruction de Kisangani. Les couards !
Tout était donc fini. On espérait—Elikya—qu’on pouvait enfin revivre, survivre après ce gén—ce géno—génocide sur notre ville. Kukumisi—bégaiement ! On était tous devenus des bègues ! Des mots nous sortaient à tort et à travers ! On était tous frappés du Syndrome de Gilles de La Tourette. Une ville de traumatisés, de zombies, de revenants !
Tout était donc passé en ce milieu de matinée du 10 juin 2000, croyait-on. Pourtant tout n’était pas encore passé, pas totalement résolu en cette journée maudite du 10 juin 2000.
Sur la 13ème Avenue, de l’autre côté, du côté menant vers le campus, il y avait notre pub Petit-Bois. Le patron du bar, le père de trois de mes copains, on l’appelait aussi Citoyen Petit-Bois. Au quatrième jour de la Guerre de Six jours, les Rwandais avaient décidé de transformer les trois paillottes du pourtour de la piste de danse du Petit-Bois en une morgue de fortune.
Les soldats rwandais n’étaient pas comme les soldats ougandais ou les soldats congolais : ils respectent leurs morts ! Une petite section commandée par un jeune lieutenant était préposée aux pompes funèbres : elle ramassait les cadavres des soldats rwandais tombés et les alignait sur le parquet cimenté des trois paillottes du pourtour de la piste de danse de Petit-Bois.
Al-Shitan—Shetani—le démon de la mort—patrouillait furieusement la Tshopo et était sans doute courroucé par la fin prochaine des hostilités. Le démon de la mort prit donc Citoyen Petit-Bois à la gorge—Papa Petit-Bois qui n’avait jamais haussé le ton de toute sa vie ni fait le moindre mal à une mouche !
Le démon de la mort qui avait pris Citoyen Petit-Bois à la gorge le fit hurler à l’adresse du sympathique lieutenant rwandais des pompes funèbres : C’est pas la morgue ici ! C’est pas la morgue ici ! Emportez vos cadavres ! Tosha maiti yenu ku parcelle yangu !
Le lieutenant rwandais avait souri au Citoyen Petit-Bois, s’est même excusé pour l’incommodité passagère, pendant que l’une des « Mamans Petit-Bois » (il était polygame) retenait son mari par la main et tançait vertement le démon Al-Shetan qui avait pris possession de la bouche du père de ses enfants.
En milieu de matinée du samedi 10 juin 2000, le dernier cadavre rwandais était évacué des trois paillottes du pourtour de la piste de danse du Petit-Bois.
Les soldats rwandais avaient même passé la serpillière sur le parquet cimenté des trois paillottes du pourtour de la piste de danse du Petit-Bois.
Mais ils sont revenus au Petit-Bois—les soldats rwandais si prévenants—en début d’après-midi de ce samedi 10 juin 2000 avec, à leur tête, Al-Shetan en furie. La parcelle du Citoyen Petit-Bois fut proprement nettoyée—Papa Petit-Bois ; les trois Mamans Petit-Bois ; trois fils ; six filles ; huit petits-fils ; quatre petites-filles ; six petits-neveux ; sept petites-nièces ; quatre voisins qui venaient féliciter Citoyen Petit-Bois pour avoir tenu tête aux soldats rwandais—tous dispatchés auprès du Bon Dieu dans le temps qu’il vous faut pour lire pour entendre ces lignes !
Une seule survivante, laissée à dessein par Al-Shetan comme pour signer de sa griffe son passage : Basekawike—une attardée mentale de six ans—la petite-fille du Citoyen Petit-Bois qui—bavant—répétait, répétait en boucle, comme un CD éraillé, les quatre premières lignes de l’Ave Maria en swahili : « Nakuamkia Maria—Umejaa nema—Mungu awe nawe—M’barikiwa wewe kuliko wanawake wote »… De qui Al-Shetan se moquait-il donc ainsi ? Sur qui Al-Shetan pétait-il donc ainsi ?
Inconsciente de la tourmente autour d’elle, la pauvre petite Basekawike avait ânonné ces quatre premières lignes de l’Ave Maria sans s’arrêter, les bras étendus en ailes, tournoyant en orbite autour de la piste de danse circulaire, tel un oiseau blessé, la voix s’enrouant chaque heure chaque jour d’un grand cran, jusqu’à la mi-journée du mercredi 14 juin 2000, quand elle s’abattit—morte—sur la piste de danse du Petit-Bois !
A la Tshopo, on ne pouvait décider des deux malheurs, quel était le plus grand : les six jours de la grêle de plomb et des jeux de lumière des Kibindankoy ou les cinq jours de douleur inexprimable de la petite Basekawika—douleur oscillant dans le sillon des quatre premières lignes de l’Ave Maria en swahili, zézayées en boucle exaspérante. Ah, pourquoi Al-Shetan avait-il donc pris le contrôle de la bouche de ce vieillard lokélé pour plonger notre quartier dans ce double deuil sans nom, sans aboutissement ?
Ah, ils ont—commis—fait pleuvoir—un génocide sur ma ville !
***
(Illustration: Barly Baruti © 2007)



7 commentaires:
poignant!!!
rien d'autre à dire si ce n'est que je me suis cru pendant un quart d'heure dans un road-movie.
Salut,
je viens de t'afriktaguer
rdv sur ces liens pour en savoir plus
http://y-voir-plus.ivoire-blog.com/archive/2008/03/24/afritag-tropicalisation-d-un-phenomene-web-2-0.html
http://y-voir-plus.ivoire-blog.com/archive/2008/03/24/afriktag-suite-et-fin.html
@ Djé:
Au fait, lors de ma dernière visite sur ton blogue, j’avais oublié de te remercier de m’avoir « zappé ». Grand merci donc… ton site est si beau que j’en suis jaloux. :-)
moi c'est du contenu de ton site que je suis jaloux ;)
J'attends impatiemment ta prose pour l'Afriktag...si tu veux bien y prendre part.
Un petit bonjour; moi, je n'ai pu lire la totalité de ton texte car il est trop violent pour moi, comme je te l'avais dit. A quand des contes joyeux concernant le Congo ?
A +
Claire
Inspiré de faits réels que tu as vécus (ou que des proches auraient vécu)?
Quoi qu'il en soi, je ne comprends pas...
je ne comprends pas les raisons de ces situations extrêmes...
je ne comprends pas l'intérêt et le sens qu'il peut y avoir à tuer des familles entières, des familles civiles...
je ne comprends pas que l'occident (et à commencer par mon pays, la France)accepte ces états de faits...
je ne comprends pas le pourquoi des guerres ethniques qui secouent périodiquement beaucoup de pays d'Afrique noire...
je ne comprends pas plus comment grandissent les enfants au prise avec ces faits, ne peut imaginer leur perception de leur vie et de la vie...
je ne sais pas plus si les 'rescapés" adultes ont encore quelque espoir en l'avenir, s'ils peuvent toujours se permettre de croire en demain.
Du fait de toutes ces inconnues dans mon esprit, je ne comprends pas vraiment l'Afrique noire, ses habitants, leur état d'esprit, ce qu'ils espèrent d'aujourd'hui et ce qu'ils attendent de demain.
Pourtant je ne peux que constater qu'ils ne semblent pas se laisser abattre pour autant, que leur volonté "d'avancer" coute que coute est bel et bien présente... mais avancer vers où, pour où, reste une énigme dans mon esprit.
Ta "fiction" est réellement poignante... je n'ai plus aucune raison légitime de me plaindre de quoi que ce soit face au sordide que je viens de lire.
@ hicham :
Merci pour le beau commentaire poétique. Tu me demandes : « Inspiré de faits réels que tu as vécus (ou que des proches auraient vécu)? » Tout à fait. Je séjourne régulièrement en RDC. Après des centaines d’interviews avec les survivants de Kisangani, j’ai écrit ce récit comme pour fixer la mémoire collective et traumatisée de ma ville. L’invention est quasi inexistante dans cette narration. Il y a bien eu Papa Petit-Bois dans mon quartier, qui a été tué et sa famille décimée… J’avais d’ailleurs au début l’ambition d’enregistrer tous ces témoignages sur caméscope et de les mettre en ligne. Mais l’ampleur du projet me dépasse…
Je disconviens pourtant avec toi quand tu dis : « je n'ai plus aucune raison légitime de me plaindre de quoi que ce soit face au sordide que je viens de lire ». Dans ton milieu, il y a et il y aura toujours du « sordide », même s’il n’est guère de l’ampleur ignominieuse décrite dans le récit, qu’il te faudra dénoncer. Comme le dit la boutade, on agit localement pour impacter globalement. Encore une fois, merci.
Enregistrer un commentaire