
Tu règneras cent ans
Fils de Maman Yemo
Nous te faisons commencer
Le cycle de
Cent ans
—Chanson d’« animation » dédiée à Mobutu
*
Le Dr. William Close venait de terminer de prendre la tension artérielle de Mobutu.
« Impressionnant », conclut-il en rangeant le tensiomètre. « Normal… malgré tout le stress !»
Mobutu partit d’un grand rire et se retourna vers son directeur de cabinet Bisengimana Rwema — ex-Barthélémy— alias Barthos—alias Ingénieur.
« Ecoute ton ami l’Américain, Petit Barthos », dit Mobutu, jovial. Mobutu n’avait gardé que son singlet et sa toque de léopard pour la prise de tension. Il remettait machinalement sa chemise blanche sans col de soie, son foulard brun et son abacost de tissu wax hollandais blanc et brun chocolat aux motifs de pastorale congolaise : des femmes à demi nues se trémoussant dans la danse du boa devant des chaumières rondes au-dessus des inscriptions en lingala en lettres capitales proclamant : « Zaïre Alinga Mosala » (Le Zaïre aime le travail). « Il parle de stress… Il ne sait pas qu’il a affaire à un dur-à-cuire… Depuis quand un dur-à-cuire se stresse-t-il ? Dr. Close, je suis comme John Wayne, l’incassable…»
Bisengimana, qui contemplait le fleuve au fond de la vaste cabine présidentielle du premier pont, se retourna mais ne dit rien. Il haïssait instinctivement ce bateau, préférant son vaste bureau du Mont Ngaliema. Il haïssait encore plus ce bateau depuis que le président s’y était enfermé au lendemain du soi-disant
« coup monté et manqué » de la mi-juin, qui survenait presqu’un mois jour pour jour après le terrible incident du 19 mai… Depuis la mi-juin donc, le
Guide s’était barricadé à bord du M/S Kamanyola, où il cuvait son courroux. Seuls quelques membres de son entourage triés sur les volets et qu’il voulait voir y étaient héliportés.
A maintes reprises, au mois de juin, Mobutu avait même éconduit Dougal Reid, le chargé d’affaires britannique à Kinshasa, dans l’affaire cocasse de Denis Hills, professeur à l’Université de Makerere, qui avait traité Idi Amin de « tyran idiot du village ». Le dictateur ougandais avait condamné à mort le Professeur Hills pour outrage à chef d’Etat et la date de l’exécution de cet homme souffrant pourtant de cancer en phase terminale était fixée pour le début du mois de juillet. Idi Amin avait cependant posé une condition de taille : que la Reine vienne en personne à Kampala s’excuser à deux genoux ! Rien ne semblait calmer la furie d’Idi Amin — même pas l’intervention personnelle du Pape Paul VI ! Devant la colère incoercible d’Idi Amin, les Britanniques découvrirent soudain une arme secrète : Mobutu. Ce fut un jeune conseiller du Foreign Office qui tomba sur cette « découverte » alors qu’il contemplait la carte de la région des Grands Lacs Africains : les deux voisins fous avaient rebaptisé des lacs en leurs noms— le Lac Albert en Lac Mobutu Sese Seko ; et le Lac Edouard en Lac Idi Amin ! Et, comme l’avait anticipé le conseiller du Foreign Office, Mobutu finira par obtenir la relaxation du Professeur Hills le 1er juillet, lors d’une visite-convocation d'Idi Amin à Kinshasa le 30 juin…
Malgré cette petite victoire diplomatique, c’étaient des jours de grande colère et de solitude du Timonier de la Révolution. Et voguait sans but sur le fleuve le M/S Kamanyola.
Le Bateau ivre.
Au fait, ce n’était pas le bateau que Bisengimana haïssait intrinsèquement. C’était l’entourage tribal qui l’encombrait depuis la terrible crise du 19 mai survenue un jour avant la commémoration du huitième anniversaire de la Révolution Authentique. Pensez donc au choc et à la colère du Guide !... Surtout par la suite quand son entourage, dans l’idée erronée d’assouvir sa colère, l’avait mis sur fausse la piste d’une conspiration fictive d’un coup d’Etat.
Mais cette conspiration que les membres de l’entourage avaient montée de toutes pièces, au lieu de rabattre la grande colère du Guide, en avait plutôt augmentée la pression jusqu’au point de la faire hisser aux plus hauts sommets de la furie. Des têtes tombaient chaque jour qui passait. Personne n’était à l’abri. Les commissaires d’Etat et les autres grosses légumes du régime tremblaient et piquaient des crises de diarrhée — surtout que Mobutu refusait de les voir et avait interrompu les réunions hebdomadaires de cabinet. Et c’était pandémonium dans l’armée — neuf généraux étaient tombés en 24 heures et la liste des
« conjurés » s’allongeait…
Aucune femme ne venait ces jours-là à bord du M/S Kamanyola. Pas même Maman Antoinette Mobutu, la première dame du pays, avec qui le Guide était d’ailleurs en froid. Elle avait eu le toupet de mettre en cause le jugement de son mari lorsque ce dernier avait impliqué dans le « coup monté et manqué » son ami de toujours, Albert Ndele, l’ancien gouverneur de la Banque Centrale, qui avait prétexté d’une maladie pour quitter le pays depuis 1973. Des abominations qu’il avait alors éructées sur Maman Mobutu ! Il eut même le front de l’accuser d’avoir couché avec Albert Ndele ! Mais elle lui avait tenu tête, lui renvoyant de bien pires abominations : le pouvoir lui était monté à la tête comme un fumeur de bangi ; il n’était pas Dieu-Le-Père ; il n’était pas Jésus non plus, comme l’avait prétendu le Gouverneur de Kinshasa N’Djoku Eyobaba ; il persécutait même des prélats de l’Eglise catholique, comme Mgr Malula ; il n’était qu’un pauvre homme comme tous les autres pauvres cons sur cette terre des hommes ! Où s’arrêterait-il donc ? Tout ce sang qu’il avait sur ses mains et pour lequel il devrait d’abord songer à demander pénitence auprès de Jésus-Christ avant d’y rajouter des tonneaux et des tonneaux du sang des « enfants-des-autres » ! Et pour ce qui était de l’accusation ridicule d’une aventure amoureuse avec Albert Ndele — production d’un cerveau gravement compromis, elle souhaitait d’ailleurs à ce moment même qu’elle changeât de place avec l’épouse de Ndele qui était tranquille aux Etats-Unis, loin de cette folie furieuse !
Des insanités que lui avait sorties sa propre
« maman-des-enfants » ! Hors de ses gonds, Mobutu lui avait administré une gifle, un véritable ouragan qui l’envoya s’effondrer à trois mètres — les quatre fers en l’air et les pagnes éparpillés ! Cette sortie de sa
« maman-des-enfants » l’avait tellement encoléré que tout désir libidinal était sublimé dans une nature seconde toute d’ire combustible. Une bulle, un microclimat de courroux qui happait et pulvérisait ceux qui avaient l’infortune de se trouver à proximité.
Mobutu était tellement en colère qu’il avait perdu tout goût pour son champagne rose Laurent Perrier. Ces jours de grande tourmente, c’était le lotoko de Bumba qui calmait les nerfs à vif du Guide.
Les membres de l’entourage de Mobutu que Bisengimana croisait aux occasions où il se retrouvait sur le M/S Kamanyola durant ces jours incertains étaient tous, à quelques exceptions près, ivres comme ces anciens matelots dont le bateau de long cours venait de relâcher dans un port après de longs mois de navigation ! Et quelles conneries ne se racontaient-ils pas de manière circulaire, sans apport extérieur, s’auto-cannibalisant la pensée…
Un mois plus tôt, par exemple, il avait fallu à Bisengimana toutes les ressources de son sang-froid et l’intervention du Guide lui-même pour ne pas éclater de rire quand il entendit le Général Bobozo, un croulant ignare, implorer Mobutu de l’envoyer dans la forêt montagneuse de Fizi-Baraka avec une petite escouade d’archers pygmées pour aller personnellement tuer Laurent Kabila et libérer les otages américains.
Le comble du burlesque de l’incident, ce fut que le Général Bobozo le prît à témoin —lui, Bisengimana—pour essayer de convaincre Mobutu de lui confier la mission ridicule !
« Petit Rwandais, je te jure sur la tombe de ma mère enterrée à Abumombazi… », lui disait Bobozo. « Avec les flèches empoisonnées des pygmées, il n’y a pas de traitement, oh, allons à l’hôpital, oh, essayons de sauver l’homme, oh, ceci cela, oh, etchetchera etchetcheri… L’homme meurt. Là devant toi ! Point, c’est tout ! Terminé ! Kaput ! Fini ! Messe de requiem… Le deuil dans la famille, la maman du bandit pleure, si elle veut un autre enfant pour remplacer le bandit elle doit se faire niquer par moi, femmes et enfants qui pleurent, la famille qui pleure, si ce petit salaud a une famille… D’ailleurs, j’envoie mes pygmées éliminer ses amis, ses camarades, ses cousins, etchetcheri etchetchera, toute sa famille, son père, sa sorcière de mère, ses femmes aux cons vastes et glissants comme des boulevards, pas les petits boulevards de chez nous, les vrais boulevards qui méritent leurs noms de boulevards, les boulevards des blancs en Europe s’il te plaît ; après l’avoir tué, je donne le cadavre aux cannibales Batetela pour qu’ils se partagent la viande entre leurs clans de cannibales et ils me disent tous merci ; je leur dis pas de quoi, frères et sœurs de Lumumba, allez manger la viande empoisonnée par les flèches empoisonnées des pygmées et que toute la tribu des Batetela disparaisse du jour au lendemain. Ça, je ne leur dis pas à haute voix bien sûr… Ce Katangais se moque de nous ? Le Mupende Pierre Mulele s’était aussi moqué de nous, tuant de sang-froid un homme de grande valeur comme le Colonel Ebeya… Où est-il ? En train de jouer aux cartes avec Satan en enfer ! Il y avait un autre Katangais qui s’était amusé à tuer le Colonel Tshatshi à Kisangani… Quel est encore son nom ? Chose, oh, soi-disant Colonel Tshimpola, voilà, c’est son nom, Tshimpola, autoproclamé colonel par le con de sa mère, qui a tué mon petit Tshatshi à Kisangani… Alors, je te demande, toi, Petit Rwandais, toi qui lis des livres écrits par des blancs, toi qui connais la sorcellerie des blancs parce que tu es ingénieur, toi qui es ingénieur de Lovanium, proclamé ingénieur par Mgr Gillon en personne : où est Tshimpola aujourd’hui ? En train de jouer aux dames avec Lucifer ! Car Satan a plusieurs cerveaux et plusieurs mains. Devant lui, il joue à je ne sais quel jeu avec Lumumba, oh, oui, il joue au ngola avec Lumumba devant lui, à gauche il joue aux cartes avec Tshimpola, à droite il joue aux dames avec le Colonel Ebeya—non, avec, chose, Mulele… Petit Rwandais, je te dis, sur la tombe de ma mère qu’on a enterrée à Abumombazi, qu’on me donne des pygmées avec des flèches empoisonnées et demain les femmes danseront de joie au Stade du 20 mai… et je profite ici de l’occasion pour insulter à distance ce bandit katangais : le con pourri de ta mère ! »
Bisengimana allait piquer le fou-rire lorsque Mobutu le sauva de justesse en admonestant le général : « Oncle, on parle de choses sérieuses ! »
Mobutu discutait justement sur le Réseau Okapi — le système de communication de la sécurité civile et militaire — d’un bombardement de la côte congolaise du Lac Tanganyika par les patrouilleurs de la Force Navale Zaïroise. Ce qui fut d’ailleurs fait à plusieurs reprises — à la grande alarme du Département d’Etat américain et de l’ambassade étatsunienne à Kinshasa qui négociaient avec les maquisards de Laurent Kabila terrés avec leurs otages dans la forêt montagneuse de Fizi-Baraka !
C’était à l’aube du 20 mai qu’un coup de téléphone de Deane Roesch Hinton, le nouvel ambassadeur américain, avait tiré Bisengimana du lit. Il l’informait qu’un groupuscule communiste congolais, le
Parti de la Révolution Populaire (PRP), dirigé par un certain Laurent Kabila, avait enlevé la veille quatre étudiants américains primatologues de leur camp du Gombe Stream National Park, sur la rive tanzanienne du Lac Tanganyika. Les rebelles demandaient une rançon de 500.000 dollars et des armes. Hinton demandait une audience immédiate avec le Président afin de coordonner avec l’ambassade la réponse à réserver aux rebelles.
Aussitôt l’appel terminé, Bisengimana alluma sa radio transistor Grundig. Voix de l’Amérique, BBC, Deutsche Welle, Radio Moscou, SABC, France Inter et toutes les grandes stations internationales répercutaient la nouvelle du kidnapping et parlaient de la chose comme si les rebelles étaient déjà aux portes de Kinshasa. Surtout la SABC, l’organe du régime d’Apartheid émettant de Johannesburg, qui, à son habitude, parlait de chaos en Afrique sub-saharienne et voyait derrière chaque bandit africain un marxiste membre d’une vaste conspiration téléguidée de Moscou ou de Pékin. Et ce matin-là justement, la SABC en faisait des gorges chaudes : « En Tanzanie, 40 africains lourdement armés kidnappent 3 étudiants américains et une hollandaise dans un centre de recherche animale. On croit savoir que ces terroristes marxistes proviennent du Zaïre voisin où ils sèment terreur et désolation depuis plus d’une décennie. Ces bandits armés demandent rançon de près d’un demi-million de dollars et la libération de plusieurs centaines de leurs membres qui seraient emprisonnés en Tanzanie. L’instabilité entretenue par les communistes dans les pays de cette— »
Bisengimana éteignit la radio. Il maudissait Hinton.
« Cette histoire ne me dit rien qui vaille », jura Bisengimana. « Elle sent le roussi ! »
La sécurité n’était pas son domaine à lui, Bisengimana. Hinton devrait savoir qui appeler en cas de pareille alerte ; et s’il ne le savait pas encore, c’était qu’il était un incompétent doublé d’un idiot qui n’avait rien à foutre au Zaïre. Sheldon Vance, son prédécesseur, lui, aurait directement contacté qui de droit.
Bisengimana était l’architecte des grandes œuvres du régime. La ligne de haute tension Inga-Shaba, le building Sozacom sur le Boulevard du 30 juin qu’on venait d’inaugurer deux jours plus tôt, les grandes infrastructures, c’était là son domaine.
Tutsi-rwandais, Bisengimana, premier ingénieur en électricité sorti de l’Université Lovanium de Kinshasa en 1961, n’avait qu’une ambition : remettre en place la structure d’intégration régionale des Grands Lacs comme cela existait sous les Belges, dans la forme du
Territoire du Congo-belge et du Ruanda-Urundi.
Il avait d’ailleurs patiemment travaillé Mobutu pour le convaincre de la nécessité de l’implantation d’une Communauté Economique des Pays du Grand Lac (CEPGL), choisi le lieu du quartier général — Gisenyi, au Rwanda, où les travaux de la construction du siège allaient bon train — et déterminé la date de l’inauguration : le 20 septembre 1977 ; un clin d’œil qu’il s’était personnellement fait à lui-même, le 20 septembre étant son anniversaire !
Bisengimana était convaincu qu’avec cette plate-forme sous-régionale, les trois pays des Grands Lacs allaient émerger économiquement à l’instar du Marché Commun européen. Il rêvait du jour où ces trois pays ne seraient qu’une seule formation étatique : les
Etats-Unis des Grands Lacs !
Certes, se disait Bisengimana, il y avait encore des fous à lier à la tête des trois Etats — Michel Michombero au Burundi, Juvénal Habyarimana au Rwanda et son patron au Zaïre — mais il avait la conviction profonde qu’un jour les peuples de ces trois pays arriveraient à maturité et se choisiraient des leaders dignes d’eux. Verrait-il ce jour glorieux ? Il l’espérait ardemment. Dans l’entretemps, « Carpe diem », comme disait Horace. Chaque jour, Bisengimana posait sa petite pierre dans l’édification de ce bâtiment. Il avait d’ailleurs déjà réussi à poser un premier jalon de taille dans ce sens — l’Ordonnance-loi 72-002 du 5 janvier 1972 relative à la nationalité zaïroise stipulant : « Les personnes originaires du Rwanda-Urundi qui étaient dans la province du Kivu avant le 1er janvier 1950 et qui ont continué à résider depuis lors dans la république du Zaïre jusqu'à l'entrée en vigueur de la présente loi ont acquis la nationalité zaïroise à la date du 30 juin 1960 ».
Il le verrait peut-être, le jour où les Burundais, les Rwandais et les Zaïrois, citoyens d’un même et grand pays fort, se présenteront aux guichets d’immigration des aéroports et des postes-frontières avec le même passeport…
Et sur ce dossier précis, Bisengimana sortait de sa tanière pour le défendre comme un fauve blessé. Il avait ainsi poussé Mobutu à intervenir militairement au Burundi pour appuyer Michel Michombero. Il y avait aussi le cas de Valens Mupenda, un ambassadeur du Rwanda qui, lors de la remise de ses lettres de créances, avait commis la bêtise d’informer Bisengimana que son mémoire de licence en histoire portait sur l’« histoire » du Rwanda.
Quelques jours plus tard, Bisengimana obtenait une copie du mémoire en question. Il n’en crut pas ses yeux ! Comment pouvait-on laisser passer un tel navet pour un travail académique ? Chaque mention du mot
« tutsi » était précédée du qualificatif
« félon ». Et chaque tournant de l’histoire rwandaise justifié par le leitmotiv :
« C’était sans compter avec la félonie Tutsie ».
Le lendemain de la lecture de ce mémoire d’épouvante, Bisengimana ordonna au Lieutenant Mbuza Mabe, le commandant de la sécurité rapprochée de Mobutu, de lui ramener manu militari le gueux qui se faisait passer pour l’ambassadeur du Rwanda. Quel ne fut l’étonnement de Valens Mupenda de trouver, grand ouvert sur le bureau de Bisengimana, son propre mémoire de licence, copieusement annoté et souligné. Les deux Rwandais s’engagèrent alors dans un débat lexicographique houleux qui gravita autour de la définition des mots « félon » et « félonie » — Bisengimana soutenant que ces mots s’appliquaient aux individus et point à toute une ethnie ; et Valens Mupenda prétendant que c’était une « figure de style », une « trope », une « métonymie ».
Ce fut au beau milieu de cette leçon magistrale de rhétorique dispensée par l’Ambassadeur Valens Mupenda que survint Jean-Foster Manzikala, une bouteille à moitié vide de
Johnny Walker à la main, encadré par ses deux gardes-du-corps commandos qui lui ressemblaient comme de proches parents. Et pour cause… Manzikala et ses deux sbires étaient des Lugbaras dont l’ethnie de féroces guerriers était à cheval entre l’Ouganda et le Zaïre. Un autre Lugbara était d’ailleurs célèbre à cette époque et s’appelait Idi Amin !
Manzikala avait plusieurs surnoms : « Mobali-ya-ntembe » (l'homme ne se défilant point devant des situations explosives), L’Inamovible (il était toujours des proches de Mobutu), Chien-Méchant et d’autres surnoms les uns plus sinistres que les autres. Des psychologues du profilage criminel l’auraient tout simplement décrit comme un psychopathe et un serial killer. Le petit massacre des Européens qu’il a perpétré au zoo de Lubumbashi était depuis matière de légende. C’était d’ailleurs à Lubumbashi qu’il avait découvert un nouveau plaisir dans l’art de tuer : il mettait la victime dans une situation mortelle irréversible et contemplait en spectateur détaché le destin prendre son cours. Il abordait sa victime — toutes ses victimes étaient des Flamands— dans des night-clubs de la Capitale du Cuivre et déclinait ses titres officiels. Il lui annonçait qu’il l’avait inscrite dans Le Livre d’Or et la priait de le suivre un moment dehors. Intriguée, la victime suivait le Gouverneur de la Province du Shaba dehors où, soudain, des sbires Lugbaras la précipitaient dans la limousine officielle. La voiture démarrait et l’on prenait la direction du jardin zoologique. On ouvrait la cage aux lions ou aux léopards intentionnellement affamés, on y précipitait la victime et l’on contemplait — riant aux larmes et trinquant du Johnny Walker — les carnassiers dépecer vivant le Flamand du jour !
Ce jour-là, dans le bureau de Bisengimana, Manzikala se prit soudain d’amitié pour le nouvel ambassadeur rwandais. Il lui offrit même une gorgée de son
Johnny Walker, mais le pédant rwandais refusa. Et s’il y avait une chose que Manzikala haïssait, c’était la pédanterie. Il interrompit à nouveau le débat intellectuel qui s’éternisait et annonça à la ronde qu’il avait inscrit « Son Excellence L’Ambassadeur » dans
Le Livre d’Or et voulait personnellement lui montrer ce qu’il y avait écrit. Valens Mupenda allait décliner mais Manzikala insista si bien
« en ma qualité d’humble ami personnel du Président-Fondateur » que l’ambassadeur finit par céder. Il l’emmena dans son entrepôt du quartier Kingabwa-Poids Lourd et ordonna à ses Lugbaras de faire boire de force à l’ambassadeur cinq bouteilles de
Johnny Walker. On retrouva le lendemain le corps sans vie de Valens Mupenda adossé à la fondation du monument déboussolé de Léopold II. Et Bisengimana garda ses suspicions pour lui-même…
Ce matin du 20 mai, après avoir pris le pouls des média internationaux, Bisengimana composa le numéro du Citoyen Bokonga Ekanga Botombele, le « Commissaire d’Etat à l’Orientation nationale » — désignation concoctée par Bisengimana lui-même lorsque Mobutu avait fait un brainstorming avec lui à l’adoption de la politique du Recours à l’Authenticité. Bisengimana lui avait tout de suite proposé l’appellation « commissaire d’Etat » pour désigner un ministre, et « orientation nationale » pour le cas précis du département de l’information.
Bisengimana briefa Bokonga sur ce qui venait d’arriver sur la côte tanzanienne et conclut : « Si l’une de tes stations de la
Voix du Zaïre répercute cette info, c’est ta tête qui roule ! » Bokonga lui répondit : « Ingénieur, tu me prends pour un fou ou quoi ? »
Le plus difficile restait à faire : contacter le Grand Léopard lui-même.
Il savait l’agenda du Guide particulièrement chargé ce mardi 20 mai, l’anniversaire du Parti-Etat qui se célébrait dans le cadre de l’Année Internationale de la Femme. A 10 h, Mobutu sera à la Cité du Parti à la N’Sélé où il procédera à la clôture du
« Symposium de la Femme » ; puis il prononcera un discours de politique générale que Bisengimana avait lui-même écrit et dans lequel sera annoncée une amnistie générale pour toutes les
« citoyennes » condamnées. Bisengimana avait aussi entendu Mobutu exprimer son intérêt à assister cet après-midi-là au Stade du 20 mai au match amical entre Imana, l’équipe championne de Kinshasa, et Sainte-Anne, championne de la ligue de football de Brazzaville.
Bisengimana appela Mobutu à 5 h 30. Ce dernier, à son habitude, était déjà sur pied. Il était aussi de bonne humeur. Bisengimana se reprocha de lui gâcher sa journée et maudit encore une fois Hinton.
« Il y a une situation de prise d’otage à Gombe—»
Mobutu l’interrompit, croyant qu’il s’agissait de la Commune de la Gombe à Kinshasa. « Dans quel bâtiment ? »
Bisengimana l’informa qu’il s’agissait plutôt du Gombe Stream National Park en Tanzanie et lui répéta ce que Hinton lui avait dit.
Mobutu semblait avoir bien encaissé ce grand coup les tout premiers jours. Ce mardi-là, par exemple, toujours jovial, il suivit à la lettre son agenda : fermeture du Symposium de la Femme en compagnie de Maman Mobutu, discours de politique générale, ainsi de suite.
Ce sont les interférences intempestives de l’Ambassadeur Hinton qui ont allumé la colère du Guide et causé l’escalade.
Il avait du culot, Hinton. Il croyait gérer seul la crise et voyait Mobutu se tenir tranquille dans son petit coin. Il se croyait peut-être en territoire occupé, dans le cinquante-et-unième Etat des U.S.A. Il ne savait pas qu’aux cieux se trouvait Dieu et sur la terre des hommes trônait Mobutu.
Dès son arrivée en juin 1974, Hinton avait fait montre d’un intérêt pour l’armée et la sécurité — ce qui fâchait quelque peu Mobutu. Il invitait aussi très souvent à dîner des officiers supérieurs, y compris le
Parsec — le Secrétaire Particulier — de Mobutu, le Colonel Omba Pene Djunga. Puis, les sources de Mobutu à Washington — dont l’ancien Ambassadeur Sheldon Vance lui-même — l’informèrent que tous les câbles de l’ambassadeur au Département d’Etat le peignaient comme une sorte de tyran de république bananière à la Chaka Zulu. Mobutu se résolut de jouer celui qui avait des yeux pour ne pas voir mais tint le trouble-fête à l’œil et à bout de bras.
Ce modus vivendi précaire entre Mobutu et Hinton devint intenable avec le kidnapping des étudiants américains. Hinton s’activait, s’impliquait personnellement dans le dossier — comme si les relations diplomatiques entre le Zaïre et les Etats-Unis en dépendaient.
Pis, le 15 juin, il mentit effrontément à Mobutu, croyant que ce dernier n’avait pas à sa disposition tout le
Réseau Okapi qui s’étendait dans les pays limitrophes et qui l’avait très vite mis au courant que les Américains négociaient avec Kabila au plus haut niveau — par l’entremise de l’ambassade étatsunienne à Dar es Salam, qui avait envoyé le Consul McFarlane à Kigoma— et qu’ils allaient accéder aux demandes ridicules de ces bandits à main armée : 500.000 dollars et des armes !
Le même soir, comme pour se moquer du Guide, Hinton dînait avec le Colonel Omba et quelques autres officiers supérieurs. C’était la goutte qui fit déborder le vase. Le lendemain, Mobutu accusait le Colonel Omba, ses amis, les amis de ceux-ci et tous ceux qui, de près ou de loin, étaient associés à eux de « coup d’Etat monté et manqué ». Les choses se compliquèrent pour le Colonel Omba lorsqu’on retrouva chez lui un magazine populaire français comportant le thème astral mondial dressé par Madame Soleil qui disait : « Le Zaïre, dont la date de naissance est le 30 juin 1960, pourrait connaître un grand bouleversement le 30 septembre de cette année. Un violent changement à la tête du pays n’est pas à écarter à cette date ».
Le 30 septembre 1975 fut donc officiellement retenu par les chroniqueurs officiels du régime comme la date projetée par les conspirateurs pour assassiner le Guide de la Révolution Authentique. Un
« coup monté et manqué » déjoué grâce à l’intervention des dieux des ancêtres bantous ! Une machination de Hinton qui, on venait de le découvrir, était présent au Chili lors du coup d’Etat de Pinochet le 11 septembre 1973 ! A ce tournant de sa dissertation télévisée délivrée en une
« Carte Blanche » aux accents oratoires des panégyriques mémorables de Bossuet, Mavungu Malanda ma Mongo laissa lentement et librement couler des larmes de douleur ; suspendant les
« citoyens téléspectateurs » dans un silence insoutenable d’une bonne minute de temps d’écran pour leur faire pénétrer le terrible désastre que la nation zaïroise venait de frôler et d’éviter de justesse : cette
« machination diabolique » avait risqué de plonger le pays dans sa mort historique et précipité tout le peuple zaïrois sur les grandes places des villes et des villages pour y commettre un suicide collectif ! On l’aura tous échappé de peu !
Au terme de cette minute de silence solennel, Mavungu Malanda ma Mongo, sapé en abascot bleu sombre, retira sa pochette blanche à pois bleus, s’essuya les larmes et, fixant la camera d’un regard austère, conclut sa « Carte Blanche » en ces termes : « Que les autres officiers, sous-officiers, caporaux et soldats démontrent donc aux yeux de toute la nation zaïroise leur attachement indéfectible au Guide de la Révolution Zaïroise Authentique et leur chef suprême — le Général de corps d’armée Mobutu Sese Seko Kuku Ngendu Wa Za Banga — en organisant des marches de soutien spontanées ». Comme l’on pouvait s’y attendre, le lendemain et durant plusieurs semaines d’affilée, des unités militaires sortirent dans les rues de toutes les villes congolaises pour des marches de soutien spontanées au Guide de la Révolution.
Le matin du 16 juin on notifia à Hinton qu’il était persona non grata et devait quitter le pays dans les 48 heures !
Hinton étant parti le 18 juin et le Département d’Etat ne trouvant aucun autre ambassadeur acceptable pour Mobutu courroucé, on fit appel à l’ancien Ambassadeur Sheldon Vance, déjà à la retraite dans le privé à Washington où il faisait le lobbyiste du Guide, pour aller remplacer son propre remplaçant — du jamais vu dans les annales de la diplomatie américaine !
Et c’était pour préparer le retour de l’Ambassadeur Sheldon Vance qu’une délégation du Département d’Etat et de la CIA allait à bord du M/S Kamanyola s’entretenir avec Mobutu ce samedi 12 juillet.
Mobutu, flanqué du Dr. Close et de Bisengimana, sortit de la cabine et se dirigea vers la coursive extérieure du premier pont, du côté bâbord donnant sur une vue prenante de la N’Sélé. La rumeur des danseuses enfla. L’eau porta jusqu’aux oreilles de Mobutu les paroles de la chanson des femmes :
Cent ans
Tu vivras cent ans
Tu règneras cent ans
Fils de Maman Yemo
Nous te faisons commencer
Le cycle de
Cent ans
Mobutu leva les deux bras en V — la canne bien tenue par l’anse dans la main droite — et la rumeur de la foule monta d’un grand cran.
«
Monganga Close, », jubila Mobutu, « regarde ce qu’on appelle la complicité entre le peuple et son Guide ! »
Bisengimana sourit avec mépris et joie emmêlés. Avec mépris, parce que jamais de sa vie il n’avait vu un sac vivant aussi plein de merde et d’idées reçues que Mobutu. Avec joie, parce que ce qu’il appelait l’« escroquerie » de l’Authenticité provenait en fait de lui, Bisengimana. Non pas qu’il en fût l’initiateur. Mais plutôt en tant qu’une sorte de sage-femme qui facilite —à son corps défendant — l’accouchement d’un monstre !
Mobutu avait un jour trouvé Bisengimana en train de lire le livre de l’abbé Alexis Kagame intitulé
La Philosophie bantu-rwandaise de l’Etre. Il lui avait alors demandé de lui faire un court exposé du livre. Avant longtemps, les concepts ethnophilosophiques de l’
« authenticité », de l’
« aliénation culturelle », de l’
« acculturation » et du
« métissage culturel » s’entrechoquaient dans le cerveau de Mobutu, peu enclin à un tel exercice soutenu d’abstraction intellectuelle. Cela ne veut pas dire que Mobutu n’était pas intelligent ; son intelligence était plutôt pragmatique : il lisait par exemple
Le Prince de Machiavel. Et au cours de cette randonnée philosophique avec Bisengimana, il fit remarquer, à raison, à ce dernier que ces concepts lui rappelaient ce qu’on lui avait dit sur le livre de Mabika Kalanda
La Remise en question, base de la décolonisation mentale. On ne peut toutefois digérer toute cette complexité académique dans une conversation d’une demi-heure…
Quel ne fut l’étonnement de Bisengimana de voir, deux jours plus tard, Mobutu rappliquer dans son bureau et lui sommer d’écrire « en langage du commun des mortels » un discours sur l’Authenticité qui serait la « philosophie politique la Révolution Zaïroise Authentique » !
Bisengimana dût corriger le tir à plusieurs reprises : passant de l’Authenticité au
« Recours à l’Authenticité »…
Mobutu était devenu insatiable. Il vint encore le trouver au bureau — en quête de « symboles palpables par le commun des mortels » de cette philosophie de l’Authenticité. Et Bisengimana lui semblait une mine intarissable d’idées. Sans manquer sa cible, Bisengimana lui dit : « Dans l’Afrique précoloniale, en particulier chez les Bantous, le chef avait toujours une toque de léopard, une canne et son chasse-mouche… Le Président Banda du Malawi a toujours son chasse-mouche sur lui…». Cette référence au chasse-mouche de Banda prit Mobutu à rebrousse-poil qui, avant de sortir du bureau, dit froidement : « Pour qui me prends-tu donc, Ingénieur ; pour un yuma sans doute ? »
Trois jours plus tard, Mobutu vint à nouveau relancer Bisengimana. Il lui fallait une toque de léopard et une canne. La toque de léopard était facile à faire confectionner, il avait d’ailleurs toute une collection de peaux de léopard, mais où trouver une canne qui soit à la fois maniable et originale ? Mobutu n’aimait pas l’idée de commander sa canne de l’Europe. Encore une fois, Bisengimana était l’homme des solutions : il se rappela soudain
Vieux Sam Tombao, un sculpteur ivoiriste de la tribu des Balobo qui habitait la Commune de Lingwala et qui lui avait fait une belle reproduction en ivoire d’une canne martiale tutsie.
On fit venir Vieux Sam Tombao à la villa présidentielle du Camp Tshatshi. A 70 ans, Vieux Sam Tombao risquait la cécité complète — des brouillards de la cataracte opacifiant dangereusement le cristallin de ses deux yeux. Mais l’homme restait le meilleur sculpteur de Kinshasa. Il lui fallait, dit-il, un rejet de l’arbre « ngulu maza » dont la meilleure essence ne se trouvait que dans la forêt du Mayombe dans le Bas-Zaïre. Aux environs de Bolobo, dit Vieux Sam Tombao, il y avait bien le « bilinga », une essence apparentée mais instable, et une canne fabriquée avec cette variété se fissurerait rapidement.
Vieux Tombao avait apporté un petit carnet et un mètre-ruban avec lequel il prit les mesures des deux mains de Mobutu et de sa longueur de la taille au sol. A la question de savoir combien de temps durerait la fabrication d’une telle canne, Vieux Sam Tombao répondit : « Un mois et demi à deux mois. C’est un processus ardu et de grande patience, nécessitant une grande attention… La chauffe, la— »
Mobutu semblait déçu par ce long délai mais, dès le lendemain, il mit à la disposition de Vieux Sam Tombao un Lockheed C-130 Hercules de la Force Aérienne Zaïroise pour cette expédition dans le Bas-Zaïre…
Deux mois plus tard,
Vieux Sam Tombao avait terminé son œuvre : une pièce simple de maniement mais d’une grande complexité de décoration. Les deux mains de Mobutu glissaient sans anicroche dans l’anse qui se prolongeait en deux pointes verticales ressemblant à des têtes de serpent pointant vers le sol. Juste au-dessous de ces têtes, une petite section supérieure du fût était taillée en grande spirale lisse rappelant encore le corps d’un serpent ; puis le fût donnait la fausse impression d’être détachable, s’articulant en fait tout d’une pièce à la partie du milieu qui était une figure humaine debout sur un escabeau — l’
« ebonga » du chef, comme l’avait expliqué
Vieux Sam Tombao — les deux bras bien visiblement détachés du fût mais les deux mains s’y rattachant fermement ; cet escabeau formait en même temps un nœud en saillie losangé dans le prolongement duquel il y avait des indentations en spirale avec, au bout, un autre nœud similaire en saillie ; le fût se prolongeait ensuite sur une courte longueur de moins de 10 cm avant de se terminer en un talon en aluminium dont le bout était de feutre blanc pour amortir le bruit.
Mobutu allait donner de l’argent à Vieux Sam Tombao comme celui-ci se jeta à plat ventre devant lui en implorant : « Papa Mobutu, Père de la Nation, Fils de Mama Yemo, je suis sur le point d’être aveugle. On me dit que chez les blancs, on peut m’opérer—»
Mobutu ne le laissa pas terminer. Il se pencha pour relever le vieil homme, s’appuyant sur la canne qu’il venait d’acquérir.
Le lendemain, Vieux Sam Tombao partait pour la Suisse se faire opérer de la cataracte. Pendant que Vieux Sam Tombao s’envolait pour la Suisse, Mobutu réunissait le Conseil Exécutif et les membres du Bureau Politique. On vit soudain le Guide apparaître dans son nouveau look. Les séides abasourdis entendirent leur maître se fendre de cet ukase : dans une semaine, tous les membres du Conseil Exécutif et du Bureau Politique devraient désormais arborer une toque de léopard et une canne —symboles de l’autorité traditionnelle.
Bisengimana se retrouva ainsi dans la situation proverbiale du malin pris dans son propre piège. En pleine saison de la canicule kinoise, il se voyait affublé d’une toque de léopard et d’une canne qui n’avait pas la légèreté et la maniabilité de celle fabriquée par
Vieux Sam Tombao pour le Guide — surtout que Mobutu avait formellement enjoint au sculpteur de ne prendre aucune autre commande de cannes et interdit aux membres de la classe dirigeante de commander leurs cannes d’Europe. Pis, la femme de Bisengimana se moquait de lui chaque fois qu’il le voyait dans cet accoutrement !
Les toques de léopard et les cannes proliférèrent sur toute l’étendue du territoire — du Gouverneur au chef de localité !
Homme aux ressources inépuisables, Bisengimana trouva très vite une solution définitive à son embarras. Il insinua devant Mobutu que cette prolifération des cannes pouvait aboutir à une banalisation de l’autorité du Guide — sans manquer de mentionner que des conspirateurs ingénieux pouvaient toujours dissimuler des armes blanches dans le fût de ces cannes ! Le même soir on entendit Mavungu Malanda ma Mongo interrompre le JT pour lire un communiqué de la Présidence de la République interdisant désormais à tout citoyen congolais,
« quel que soit son rang le port de la toque de léopard et de la canne, désormais symboles exclusifs du Père de la Nation, Président-Fondateur du MPR, Parti-Etat, Commandant Suprême des Forces Armées Zaïroises, le Général de corps d’armée Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wa Za Banga »…
Il y avait certaines idées reçues par Mobutu qu’il répandait sans possibilité ultérieure de correction. Comme l’amalgame qu’il fit entre « aliénation mentale » (concept psychiatrique) et « aliénation culturelle » (concept anthropologique). Ou la mauvaise interprétation du concept de « bourgeoisie ». Bisengimana ne savait s’il devait rire ou pleurer de honte quand il vit récemment des membres de la Jeunesse du Mouvement Populaire de la Révolution (JMPR) défiler dans les rues de la capitale avec des calicots proclamant : « Non à la bourgeoisie. Non au système hérité de la colonisation ». Une leçon de Bisengimana, mal digérée par Mobutu, sur la stratification sociale et la lutte des classes de Karl Marx !
Ces réminiscences faisaient sourire Bisengimana sur la coursive du M/S Kamanyola. Mais son sourire s’effaça. Il ne voulait pas se retrouver coincé dans ce bateau quand l’entourage du Président affluera après le départ de la délégation américaine. Ces gens le haïssaient, il le savait, le traitant de
« Rwandais » devant lui ou de
« Rwandaleux » dans son dos. Mais il ne les craignait pas ; bien au contraire, c’étaient eux qui le craignaient : ils savaient qu’il avait l’oreille du Président. Il se racontait aussi que certains dans cet entourage étaient des ivrognes empoisonneurs… La
Radio Trottoir racontait que lors d'un dîner ces gens auraient enduit d’un poison indétectable le plat de Madrandele Tanzi, l’un des séides de Mobutu de première heure. L’homme était mort une semaine plus tard dans des contorsions grotesques. Bisengimana se rappela qu’il y avait un poison similaire au Rwanda : le
karuwa, initialement un poison de chasse, dont les effets violents simulaient les symptômes de la malaria et du zona. Le
karuwa pénétrait par les pores de l’épiderme : on en induisait par exemple une poignée de porte, ou le dossier ou le siège d’une chaise — et malheur à celui qui touchait la poignée maléficiée ou s’asseyait sur la chaise maudite ! Mais il ne craignait pas tant que ça ces fous empoisonneurs. Il n’aimait tout simplement pas se trouver au milieu d’un tas d’imbéciles qui ne savaient pas tenir l’alcool et qui papotaient comme des connards. Même les ivrognes du Rwanda, grands consommateurs de l’
« inyureri », le puissant arak de maïs du Pays des Mille Collines, pouvaient encore converser intelligiblement. Avec les imbéciles de l’entourage de Mobutu, c’était à en devenir fou ! Leur conversation était tout simplement du poison pour l’intellect !
Bisengimana vit une ouverture quand il entendit Mobutu dire à son médecin : « Dr. Close, prends la navette... Va soigner les mamans malades… »
« Bonne occasion pour moi de me défiler aussi, » fit Bisengimana.
Mobutu se retourna sur lui, arrangea de son index le pont de ses lunettes sur la base de son nez et l’admonesta comme on admoneste un enfant qui veut quitter la table avant la fin d’un dîner avec les hôtes de ses parents : « Où as-tu vu ça, Ingénieur ? Je veux que tu sois là. C’est une réunion importante. Tu prendras la navette à la fin de la réunion. Au fait, tu as dit à Mandungu de venir ? C’est lui mon interprète aujourd’hui ».
« Il est déjà ici. On est venu ensemble… »
« Bien !... A plus tard, Docteur Close… »
Dr. Close, en culotte et saharienne kaki, disparut en maugréant un
« Fuck ! » qu’il voulut que Bisengimana entendît.
Les battements des pales de rotor de l’hélicoptère se firent soudain entendre.
« Allons attendre de pied ferme ces diablotins dans le grand salon du niveau inférieur, Barthos », suggéra Mobutu en allant vers l’escalier, suivi de Bisengimana. Le Lieutenant Mbuza Mabe, ombre du Guide, leur emboîta automatiquement le pas.
L’Alouette III immatriculé 9T-HPR de la Force Aérienne Zaïroise s’était matérialisé du néant en amont et fit une approche spectaculaire du M/S Kamanyola à très basse altitude avant de s’élever soudain en courte verticale sèche et de retomber majestueusement sur l’« helipad ». Durant toute cette manœuvre, la compagnie des gardes était en alerte maximale — il y avait des Américains à bord, qui en voulaient au Guide.
Quatre Américains débarquèrent de l’hélico. Ils parlaient et riaient bruyamment.
John Stockwell, le chef des opérations de la CIA en Angola, un costaud moustachu — arborant des lunettes de soleil, un blue-jean et une chemise polo — ouvrait la marche. Né au Congo-Belge, Stockwell parlait couramment français, lingala et swahili. Il était talonné par Stuart Methven, le chef de station de la CIA à Kinshasa, lui aussi en lunettes de soleil, blue-jean et chemise polo. Les diplomates, en costumes bleus sombres et cravates, fermaient la marche : Tony Shapiro, la liaison de l’Ambassadeur Vance, et Joe Fucilla, l’interprète de l’ambassade américaine, dont la présence s’avérait superfétatoire puisque tout le monde dans son groupe parlait français.
Les gardes du président les palpèrent soigneusement avant de les introduire dans le grand salon du deuxième pont où Mobutu tenait parfois les réunions hebdomadaires du Conseil Exécutif.
Mobutu s’appuyait des fesses sur le coin d’une table, le regard sévère, les chevilles croisées, les deux mains posées sur le dessus de l’anse de sa canne. Il rompit cette posture et, empoignant fermement de la main droite l’anse de sa canne, pointa la longue table derrière laquelle avaient pris place Seti Yale, le chef de l’intelligence intérieure, Mokolo wa Mpombo, le chef de l’intelligence extérieure, Mandungu Bula Nyati, le Commissaire d’Etat aux Affaires Etrangères, et Bisengimana, le directeur de cabinet du Bureau du Président de la République. Mobutu avait auparavant dit à son petit monde qu’il n’allait « pas serrer la main de ces foutrons d’Amerloques ».
Stockwell et Methven échangèrent un regard avant de prendre place.
« Vous voulez manger ? » leur demanda Mobutu à brûle-pourpoint, un mauvais sourire aux coins des lèvres. « Il y a des maboke de poisson avec des mbika… Mandungu, traduis-moi ça ! »
« Les
maboke, c’est du poisson ou de la viande emballé dans des feuilles et cuit au feu lent sur un braséro », expliqua Mandungu en anglais. « Le
mbika, c’est… c’est, heu !... quel est le mot ? Ah !, c’est la courge… la courge… des pépins de courge séchés qu’on fait ensuite sauter et piler… On obtient ainsi une patte qui— »
Interloqués, les quatre Américains échangèrent des regards pleins de confusion et rejetèrent poliment l’offre.
« Si, mais j’insiste ! », enchérit Mobutu sans-gêne. « Vous devriez goûter ça ! »
Encore une fois, les Américains déclinèrent l’offre — poliment mais fermement. Une folle pensée traversa l’esprit de Bisengimana : Mobutu était-il assez fou pour empoisonner la délégation américaine ? Il écarta tout de suite cette pensée ridicule.
Le Guide marchait maintenant de long en large, sans quitter les Américains de son regard, les bras derrière son dos où il tenait sa canne par le fût ; faisant durer un petit silence insoutenable.
« Tant pis ! Vous ne voulez pas manger, vous ne voulez pas manger, c’est votre problème !... C’est quoi exactement votre jeu sur le Lac Tanganyika ? » demanda Mobutu, pointant le talon de sa canne sur Stockwell qu’il connaissait bien. « Vous négociez avec des bandits maintenant ? »
« Comme vous pouvez vous en rendre compte… », commença Skockwell.
Mais il fut aussitôt interrompu par Mobutu qui se planta soudain au beau milieu de la longue table, les jambes écartées, tenant des deux mains le fût de la canne parallèlement au parquet et tonna, sa voix vibrant en écho terrifiant dans la grande cabine vide : « L’autre imbécile que j’ai chassé de mon pays mentait comme il respirait ! Avant ce connard et ses mensonges, je ne savais pas que les Américains étaient des piteux menteurs. J’ai quelques amis américains, figurez-vous. Mais ils ne m’ont jamais menti. Dr. Close ne m’a jamais menti ! Vance ne m’a jamais menti ! Le Général Hayes qui nous a aidés à développer le Projet Inga Shaba et d’autres grands projets de ce pays ne m’a jamais menti. Lawrence Devlin ne m’a jamais menti ! Demandez à Bisengimana qui est assis à vos côtés… Personne ne me ment au Zaïre… Alors, de grâce, n’osez pas me mentir aujourd’hui. J’ai un détecteur de mensonges dans mon sixième sens ! »
Tony Shapiro s’éclaircit la gorge et protesta dans un français hésitant et alourdi d’accent américain : « Monsieur le Président ! Monsieur le Président ! Personne dans notre groupe ne va mentir à vous ! En Tanzanie, le Consul McFarlane était à Kigoma. Bien sûr. Mais il n’a pas traversé le Tanganyika pour parler avec des bandits qui ont kidnappé les étudiants. Et je dis ça sûr et certain. Parce que je ne vais pas mettre la crédibilité de l’Ambassadeur Vance… »
« Ne mêlez pas mon ami Vance à vos manigances », coupa violemment Mobutu. « Cet homme, votre consul en Tanzanie… J’ai eu des rapports de mes services. Il avait une puissante radio portable pour communiquer avec les bandits ! Et je me suis montré très humaniste dans cette affaire… Le gouvernement et les Forces Armées Zaïroises font montre d’une grande retenue, monsieur. Justement pour préserver la vie de ces filles… de ces étudiantes… Dieu seul sait si elles n’ont pas été sauvagement violées par ces bandits ! J’aurais pu envoyer trois bataillons de para-commandos pour balayer ces bandits… »
Tony Shapiro l’interrompit à son tour : « Monsieur le Président ! Monsieur le Président ! Il y a certainement des éléments inconnus qui sont apparemment en train d’exploiter ce kidnapping dans un effort pour diviser davantage notre gouvernement et le grand gouvernement du Zaïre… Il y a des faux rapports qui disent que le gouvernement américain a donné 400 armes aux rebelles, aux bandits. C’est faux, bien sûr. Tout comme c’est aussi faux ces rapports qui disent que votre armée attaque les rebelles malgré vos assurances que vous ne le faites pas… »
« Ecoutez-moi cet homme », s’insurgea Mobutu, prenant à témoin le groupe de ses collaborateurs. « Si j’avais attaqué ces bandits, on ne parlerait plus d’eux… Il y a bien eu paiement de rançon puisque les étudiants ont été libérés ».
« La rançon a été payée par les familles des étudiants », expliqua Shapiro. « Pas le gouvernement américain ! Et on attend encore la libération d’un ou deux étudiants. Mais je n’ai pas les détails… »
« Parlons maintenant du dossier angolais », dit Mobutu en tirant une chaise et en s’y asseyant, au milieu de la longue table, la canne entre ses jambes et ses mains posées sur le haut de l’anse de sa canne. « C’est tout simplement incroyable, les rapports que je reçois de mes services extérieurs. A Washington, on raconte que je soutiens Holden Roberto par népotisme, parce qu’il a épousé ma… et blablabla ! Soit ! Quand bien même cela serait par népotisme, je ne crois pas que l’Amérique soit en posture de donner des leçons contre le népotisme au monde… On a vu Kennedy nommer son propre petit-frère comme ministre de la justice… »
Shapiro leva le doigt pour interrompre Mobutu, tout en s’excusant, pour conférer à voix basse en anglais avec Stockwell.
« Dois-je l’informer de la Loi Kennedy de 1967 qui interdit justement ce genre de népotisme ? »
« Arrête, Tony ! », lui répliqua sèchement Stockwell. « L’Angola, c’est mon pré carré. Alors, désormais boucle-la et laisse-moi parler s’il y a lieu de parler. Okay ? » Puis, tout sourire, s’adressant à Mobutu, Stockwell dit : « Continuez, Monsieur le Président ».
« Jamais depuis que je suis dans la vie publique », poursuivit Mobutu, « je n’ai vu un président américain aussi impuissant que votre Gérard Ford et son acolyte Henri Kissinger. Des connards, je vous jure… Ils sont comme des Dupond-Dupont, ma foi ! Sont-ils seulement au courant de la situation critique qui prévaut en Angola ? Et, il y a des gens dans mon gouvernement, comme Mandungu ici présent, qui m’assurent qu’ils sont au fait de cette situation critique. Eh bien, moi, je doute de cette analyse. Ford et Kissinger n’ont aucune idée de ce qui passe en Angola. Une situation ca-tas-tro-phi-que ! Chers messieurs, j’ai vidé mes dépôts d’armement pour envoyer des armes en Angola ! Des armes dont ont grand besoin les Forces Armées Zaïroises. Mais cela n’a pas changé le rapport des forces… Mokolo wa Mpombo est là, vous pouvez toujours vérifier avec lui… Les services de Mokolo wa Mpombo me rapportent que pas plus tard que la semaine passée, des navires soviétiques ont déchargé 41.000 tonnes d’armes et de munitions au Port de Luanda pour le MPLA ! Toi, Stockwell, si tu es un vrai espion, tu peux toujours vérifier ! »
Contre l’avis exprimé par Stockwell, Tony Shapiro intervint intempestivement : « Monsieur le Président ! Monsieur le Président ! D’abord, ce n’est pas dans le protocole diplomatique d’insulter les autres autorités du monde ! Surtout le Président des Etats-Unis, un pays qui est un grand ami du Zaïre. Vous mentionnez Holden Roberto. Nous avons aussi des rapports de Luanda. Nous sommes au courant de la position militaire de plus en plus faible du FNLA qui pourrait se retirer de Luanda du jour au lendemain. Nous faisons tout pour obtenir une aide militaire du Congrès. C'est difficile: non-intervention, c'est la mode à Washington maintenant. Mais on travaille fort pour changer les choses... Mais en Angola la situation est un peu difficile… Et ce n’est pas la faute du FNLA. C’est la faute de Holden Roberto. Il est réticent à se rendre à Luanda. Et là-bas, sa crédibilité diminue. Demandez à Stockwell ici présent… Il n’est pas Samora Machel. Il n’a pas le charisme de Samora Machel pour arriver sur le terrain en dernière minute et jouer au… »
Skockwell interrompit à ce moment pour se lancer dans un faux panégyrique de Mobutu qui fit écarquiller les yeux de Shapiro : « Holden Robert n’est pas comme vous, Monsieur le Président. Vous avez toujours été là sur le terrain quand votre présence physique le demandait. Je vous donne l’exemple de votre courage sur le pont de Kamanyola en 1964. Vous avez personnellement causé la débâcle des simbas… »
Mobutu, triomphant, s’était levé de sa chaise et pointa sa canne sur Bisengimana : « Ecoute ça, Bisengimana. Il m’a toujours semblé que tu doutes de mon récit des événements chaque fois que je te raconte l'histoire… »
« Jamais je n’ai mis en doute votre récit, Citoyen Président », protesta vigoureusement Bisengimana.
Mais Mobutu lui signifia d’un geste de la main de laisser tomber et poursuivit : « Je suis donc là dans la situation surréaliste où jusqu’à présent je n’ai rien reçu, pas même une cartouche du gouvernement américain. Et ce jeune homme me demande de ne pas insulter le président américain. Je n’insulte personne, moi. Je constate l’incompétence des uns et des autres ! Et le Général Rockwell est passé ici en soi-disant mission militaire. Rien ! Toujours rien ! Pas une seule cartouche ! Allez, messieurs, je ne vous retiens plus… Allez faire vos rapports inutiles à qui de droit… Mokolo, Mandungu, raccompagnez vos collègues ».
Bisengimana allait encore une fois s’éclipser après le départ des Américains. Mais Mobutu le retint au seuil du salon pour une consultation de dernière minute. Et soudain, comme si les dieux avaient conspiré contre Bisengimana ce jour-là, Litho Moboti, l’oncle de Mobutu, se matérialisa. Ivre mort, soutenu par deux commandos, il hurla d’un air jovial : « Ah, miracle d’Allah ! Voilà le Petit Rwandais ! C’est l’homme que je cherchais… On discutait avec les autres... Ils croyaient que je leur racontais des bobards... Comment appelle-t-on encore la technique sexuelle de chez vous ? L'homme qui n'entre pas dedans tout de suite... comment appelle-t-on ça encore? »
Mobutu jura en rentrant dans la cabine.
La météo de l’humeur de Bisengimana passa automatiquement de « ciel nuageux et sombre » à « ciel orageux avec éclairs et foudre »…