mercredi 14 mai 2008

Fatwa sur l’Evêque d’Isangi par Hans Christian Andersen entreposé



Note :
Caché entre les interstices de la campagne de diffamation lancée par les bourlingueurs de nos forêts contre Mgr Camille Lembi, Evêque d’Isangi (Province Orientale de la RDC), se trouve un lien hypertextuel qui renvoie au conte de Hans Christian Andersen de 1861 intitulé « L’Evêque de Børglum et ses guerriers »--conte dont je n’ai pas pu trouver une traduction française en ligne (s’il s’avère qu’une personne en connaît une, qu’elle ait bien l’amabilité de me la signaler). Lu à travers la grille de cette attaque ad-hominem contre ce prélat congolais par des bourlingueurs sans foi ni lieu, ce conte de Hans Christian Andersen prend l’ampleur d’une véritable fatwa... Ces pirates veulent-ils donc nous faire croire que Mgr Camille Lembi est un homme d’iniquité comme Mgr Olof Glob, horrible personnage de la satire anti-catholique et anti-papale de Hans Christian Andersen ? Si oui, qu’ils nous fournissent donc des preuves au lieu des imputations dommageables contre le prélat congolais qu’ils étalent sur leur blog… Voici ma traduction de ce conte tour à tour lugubre, sanglant et radiant. La photo ci-haut provient du billet sur l’Evêque d’Isangi posté sur le blog de ces nouveaux bourlingueurs de la forêt vierge (dont la traduction française est affichée sur le blog d’Alex Engwete). Que l’on ne se méprenne point sur mon propos : je ne défends pas un prélat catholique, mais un compatriote qu’on voudrait interdire de circuler dans son propre pays.

L’Evêque de Børglum

de

Hans Christian Andersen

(1861)

Notre scène se déroule dans le Jutland septentrional, dans ce qu’on appelle la « lande sauvage ». On entend ce qu’on appelle l'«ouest-wah-wah »—l’étrange grondement de la Mer du Nord lorsqu’elle s’écrase contre la côte occidentale du Jutland. Il roule et rugit dans une rumeur qui pénètre à des milles dans la campagne, et nous sommes bien près du rugissement. Devant nous s’élève un monticule de sable—une montagne que nous avons aperçue depuis longtemps, et vers laquelle nous cheminons, progressant lentement au travers du sable profond. Sur cette montagne de sable se trouve une vielle et imposante bâtisse—le couvent de Børglum. Dans l’une de ses ailes (la plus grande) il y a encore une église. Et nous voici maintenant arrivés dans ce couvent tard dans la soirée, loin à travers champs et landes jusques à la Baie d’Aalborg, à travers lande et prairie, et fort loin de la mer profonde bleue.

Nous y voilà maintenant, et roulant entre granges et d’autres bâtisses de ferme, et à gauche nous nous détournons du côté de la Ferme du Vieux Château, où les tilleuls se dressent en rangs devant les murs, et, à l’abri du vent et des intempéries, croissent avec une telle luxuriance que leurs brindilles et leurs feuilles cachent presque les fenêtres.

Nous grimpons l’escalier en colimaçon de pierre, et nous marchons à travers de longs couloirs sous des poutres épaisses. Le vent sanglote très étrangement ici, à la fois au-dedans qu’au dehors. On ne sait comment, mais les gens racontent—oui, les gens racontent beaucoup de choses lorsqu’ils sont effrayés et veulent en effrayer d’autres—ils racontent que les vieux choristes morts glissent silencieusement à nos côtés pour s’engouffrer dans l’église, où la messe se chante. Ils peuvent être entendus dans le tumulte de la tempête, et leur chant remue d’étranges pensées dans l’esprit des auditeurs—des pensées des temps immémoriaux dans lesquels nous nous replongeons.

Sur la côte un navire s’est échoué, et les guerriers de l’évêque sont là, et n’épargnent point ceux que la mer a épargnés. La mer nettoie le sang qui a coulé des crânes fendus. Les biens égarés appartiennent à l’évêque, et il y a une réserve de biens ici. La mer rejette des bacs et des barriques pleins de vin précieux pour les caves à vin du couvent, et dans le couvent se trouve déjà une bonne réserve de bière et d’hydromel. Il y a foison dans la cuisine—du gibier et de la volaille, jambons et saucisses, et des poissons engraissés nagent dans l’étang dehors.

L’Evêque de Børglum est un seigneur omnipotent. Il a de grandes possessions, mais en désire ardemment davantage—tout doit faire révérence devant le puissant Olof Glob. Son riche cousin à Thyland est mort, et sa veuve s’apprête à jouir d’un riche héritage. Mais comment se fait-il qu’un parent est toujours plus dur envers un autre que même des étrangers le seraient ? Le mari de la veuve avait possédé tout Thyland, à l’exception de la propriété de l’église. Son fils n’était pas à la maison. Dès l’adolescence il s’en était déjà parti en voyage, car son désir était de voir les terres étrangères et les étrangers. Pendant de longues années il n’y eut aucune nouvelle de lui. Il se pourrait qu’il reposât depuis longtemps dans une tombe, et ne revînt plus jamais chez lui, en vue de régner là où sa mère régnait alors.

« Qu’avait donc une femme à faire avec le règne ? » dit l’évêque.

Il convoqua la veuve devant un tribunal, mais qu’y gagna-t-il ? La veuve n’a jamais désobéi à la loi et était dans ses droits légitimes.

Monseigneur Olaf de Børglum, quelle est ton intention ? Qu’as-tu écrit là sur ton lisse parchemin, le scellant avec ton sceau, et le confiant à des cavaliers et des serviteurs, qui galopent au loin, très loin, vers la ville du Pape ?

C’est le temps de la chute des feuilles et des échouages des navires, et bientôt l’hiver glacial surviendra.

Par deux fois l’hiver glacial était revenu avant que l’évêque n’accueillît les cavaliers et les serviteurs chez eux. Ils revinrent de Rome avec un décret papal—un interdit, ou une bulle, contre la veuve qui avait osé offenser l’évêque pieux. « Maudite soit-elle et maudit soit tout ce qui lui appartient. Qu’on l’expulse de la congrégation et de l’Eglise. Que nul n’étende la main pour l’aider, et que ses amis et parents l’évitent comme peste et pestilence ! »

« Ce qui ne fléchit pas doit se briser » dit l’Evêque de Børglum.

Et tous abandonnèrent la veuve, mais elle s’attacha solidement à son Dieu. Il est son aide et son défenseur.

Seule une servante—une vieille bonne—lui resta fidèle, et avec cette vieille servante, la veuve elle-même suivait la charrue, et la culture croissait, bien que le sol eut été maudit par le Pape et l’évêque.

« Toi fille de la perdition, je n’ai point encore atteint mon but ! » s’écria l’Evêque de Børglum. « Maintenant je vais étendre la main du Pape sur toi, et te convoquer devant le tribunal qui te condamnera ! »

C’est alors que la veuve attela les deux derniers bœufs à son chariot, et monta dans le chariot, avec sa vieille servante, et voyagea au loin à travers la lande à l’extérieur du territoire danois. Comme étrangère elle arriva en pays étranger, où une langue étrangère se parlait et où des nouvelles coutumes dominaient. Plus loin et toujours plus loin elle voyagea, là où les collines vertes s’élèvent en montagnes, et la vigne habille leurs versants. D’étranges marchants roulent et passent à ses côtés, et ils surveillent anxieusement leurs chariots chargés de marchandise. Ils ont peur d’une attaque des partisans armés des chevaliers-larrons. Les deux pauvres femmes, dans leur humble véhicule tiré par deux bœufs, voyagent intrépidement à travers la route encaissée et à travers la forêt lugubre. Et les voici maintenant en Franconie. Et là les rencontra un vaillant chevalier, avec à sa traîne un cortège de douze partisans armés. Il s’arrêta, contempla l’étrange véhicule, et interrogea les femmes sur la destination de leur voyage et le lieu de leur provenance. L’une d’elles mentionna alors Thyland au Danemark, et parla de ses tristesses, de ses malheurs, qui allaient bientôt prendre fin, car ainsi le voulait la Divine Providence. Car le chevalier étranger était le fils de la veuve ! Il se saisit de sa main, l’embrassa, et la mère pleura. Pendant des années elle avait été incapable de pleurer, mais elle s’était seulement mordue les lèvres jusqu’à ce que le sang s’en écoula.

C’est le temps de la chute des feuilles et des échouages des navires, et bientôt l’hiver glacial surviendra.

La mer roula des bacs de vin sur le rivage pour la cave à vin de l’évêque. Dans la cuisine rôtissait le daim sur la rôtissoire devant le feu. A Børglum, il faisait chaud et gai dans les salles réchauffées, pendant que l’hiver froid sévissait dehors, lorsqu’on apporta une nouvelle à l’évêque. « Jens Glob, de Thyland, est rentré, et avec sa mère ». Jens Glob intenta une plainte contre l’évêque, et le convoqua devant la cour temporelle et spirituelle.

« Cela lui sera sans grand effet », dit l’évêque. « Autant mieux abandonner tes efforts, chevalier Jens ».

Encore une fois, c’est le temps de la chute des feuilles et des navires échoués. L’hiver glacial survient à nouveau, et les « abeilles blanches » essaiment et piquent le visage du voyageur jusqu’à ce qu’elles fondent.

« Temps vif aujourd’hui ! » disent les gens en entrant.

Jens Glob se dresse si bien enveloppé dans ses pensées qu’il brûle légèrement le bord de son ample habit.

« Toi évêque de Børglum », s’exclame-t-il, « Je m’en vais te subjuguer après tout ! Derrière le bouclier du Pape, la loi ne peut t’atteindre, mais Jens Glob t’atteindra ! »

Puis il écrit une lettre à son beau-frère, Olaf Hase, à Sallingland, et prie ce chevalier de le rencontrer la vieille de Noël, à la messe, dans l’église à Widberg. L’évêque lui-même dira la messe, et par conséquent voyagera de Børghum à Thyland, et ça, Jens Glob le sait.

Landes et prairies sont couvertes de glace et de neige. Les marais porteront cheval et cavalier, l’évêque et ses hommes de main. Ils chevauchent par un raccourci, à travers les roseaux agités, où le vent râle tristement.

Souffle ton cor d’airain, toi corniste vêtu de fourrure renard ! il résonne gaillardement dans l’air clair. Ainsi chevauchent-ils par lande et tourbière—par ce qui est le jardin de la Fée Morgane l’été chaud, quoique maintenant glacial, à l’instar de toute la contrée—vers l’église de Widberg.

Le vent souffle aussi son cor—le soufflant plus fort et toujours plus fort. Il le souffle en une tempête—une terrible tempête—qui s’en va s’amplifiant. Vers l’église ils chevauchent, aussi vite qu’ils le peuvent sous la tempête. L’église se dresse ferme, mais la tempête se précipite sur champ et tourbière, sur terre et mer.

L’évêque de Børglum atteint l’église, mais Olaf Hase ne le pouvait guère, de quelque manière qu’il put chevaucher. Il voyage avec ses guerriers du côté le plus éloigné de la baie, de sorte qu’il puisse aider Jens Glob, maintenant que l’évêque sera convoqué devant le siège du jugement du Très Haut.

L’église est le hall du jugement, l’autel est la table de conseil. Les lumières brillent clairement sur le cuivre lourd du candélabre. La tempête lit l’acte d’accusation et la sentence, grondant dans l’air par tourbière et lande, et par-dessus le roulis des eaux. Aucun ferry ne peut voguer sur la baie par un temps pareil.

Olaf Hase fait halte à Ottesworde. Là, il congédie ses guerriers, leur présente leurs chevaux et harnais, et prend congé d’eux afin qu’ils chevauchent chacun chez soi pour saluer sa femme. Il a l’intention de risquer sa vie seul dans les eaux rugissantes, mais ils vont témoigner pour lui que ce n’est pas de sa faute si Jens Glob se dresse seul sans renfort dans l’église à Widberd. Les guerriers fidèles ne vont pas le quitter, mais le suivent dans les eaux profondes. Dix d’entre eux sont emportés, mais Olaf Hase et deux des plus jeunes hommes atteignent la rive la plus éloignée. Ils ont encore quatre milles à chevaucher.

Il est minuit passée. C’est Noël. Le vent est tombé. L’église est illuminée; la radiance luisante rayonne à travers les embrasures des fenêtres, et se déverse sur la prairie et la lande. La messe est depuis longtemps finie, le silence règne dans l’église, et on entend la cire tomber des cierges sur le dallage de pierre. Et c’est maintenant qu’arrive Olaf Hase.

Dans l’avant-cour Jens Glob le salue aimablement et dit,

« Je viens d’arriver à un accord avec l’évêque ».

« Que dis- tu là ? » répliqua Olaf Hase. « Alors ni toi ni l’évêque ne sortira vivant de cette église ».

Et l’épée bondit du fourreau, et Olaf Hase porte un coup qui atteint le panneau de la porte de l’église, que Jens Glob avait précipitamment fermé entre eux, et le fait voler en éclats.

« Attends, mon frère ! Ecoute d’abord ce qu’est l’accord que je fis. J’ai tué l’évêque et ses guerriers et prêtres. Ils n’auront plus un mot à dire sur l’affaire, ni plus jamais je ne parlerai de toutes les injustices que ma mère a endurées ».

Les longues mèches des lumières de l’autel chatoient rouge, mais il y a un chatoiement plus rouge encore sur le dallage, là où sont étalés l’évêque le crâne fêlé et ses guerriers morts autour de lui, dans le silence de la nuit sainte de Noël.

Et quatre jours plus tard le glas sonne pour les funérailles au couvent de Børglum. L’évêque assassiné et les guerriers et prêtres massacrés sont exposés sous un catafalque noir, entouré de candélabres ornés de crêpe. Ci-gît l’homme mort, dans sa cape noire brodée d’argent ; la crosse d’évêque dans sa main impotente qui fut autrefois si puissante. L’encens s’envole en volutes, et les moines chantent l’hymne funèbre. On dirait une plainte—on dirait une sentence d’ire et de condamnation, qui doit être entendue au loin sur toute la contrée, transportée par le vent—chantée par le vent—la plainte qui est parfois silencieuse, mais ne s’éteint jamais, car toujours et encore elle s’élève en chant, chantant même à notre époque la légende de l’Evêque de Børglum et son dur neveu. Elle est entendue dans la nuit noire par le cultivateur effaré, conduisant sur la lourde route sablonneuse devant le couvent de Børglum. Elle est entendue par l’auditeur insomniaque dans les salles aux murs épais à Børglum. Et point seulement à l’oreille de la superstition sont audibles le soupir et le piétinement des pas empressés dans les longs couloirs résonnant d’échos menant à la porte du couvent depuis longtemps scellée. La porte semble s’ouvrir, et les lumières semblent s’enflammer dans les chandeliers d’airain ; les effluves d’encens s’élèvent ; l’église étincelle dans son ancienne splendeur, et les moines chantent et disent la messe sur le corps de l’évêque assassiné, qui gît là dans son noir manteau brodé d’argent, avec la crosse d’évêque dans sa main impotente ; et sur son pâle front fier reluit la blessure rouge tel le feu ; et là brûlent l’esprit temporel et les pensées malfaisantes.

Abîmez-vous dans sa tombe—dans le néant—vous formes terribles des temps anciens !

Ecoutez la furie du vent en colère, résonnant au-dessus de la mer grondante ! Une tempête approche dehors, réclamant à haute voix des vies humaines. La mer n’a point lancé un nouveau vent avec le temps nouveau. Cette nuit est un horrible gouffre pour dévorer les vies, et demain, peut-être, ce sera un miroir translucide—tout comme dans le temps ancien que nous avons enterré. Dors gentiment, si tu peux dormir !

C’est matin maintenant.

Le temps nouveau projette le soleil dans la salle. Le vent se maintient encore puissamment. Un naufrage est annoncé—comme dans le vieux temps.

La nuit, là-bas près de Løkken, le petit village de pêcheurs avec des toits de tuile rouge—on peut le voir ici de la fenêtre—un navire s’est échoué. Il a touché un haut-fond, et il est solidement incrusté dans le sable, mais un lance-amarre a jeté un cordage à bord, et formé un pont de l’épave à la terre ferme, et tous à bord sont sauvés et touchent terre, et sont enveloppés de couvertures chaudes, et aujourd’hui ils sont invités à la ferme, au couvent de Børglum. Dans des salles confortables ils y trouvent de l’hospitalité et des visages amiables. On leur parle dans la langue de leur pays, et le piano résonne pour eux de mélodies de leur pays natal, et avant que celles-ci ne finissent, l’accord a été fait, le fil de la pensée qui atteint le pays des souffrants annonce qu’ils ont été sauvés. Leurs angoisses sont alors dissipées, et ils se joignent même à la danse dans la fête donnée dans le grand hall à Børglum. Des valses et des danses styriennes sont données, et les chansons populaires danoises, et les mélodies des terres étrangères dans ces temps modernes.

Béni sois-tu, temps nouveau ! Parles-tu d’été et des tempêtes plus pures ! Envoies-tu des rayons solaires dans nos cœurs et nos pensées ! Qu’elles soient dépeintes sur tes toiles luisantes—les légendes sombres des rudes moments difficiles qui sont passés !

vendredi 11 avril 2008

La jungle de la Radio-Trottoir (1)


- Victoire! dit Alain Zola en se jetant sur le siège avant à côté du chauffeur de la vieille Toyota Corolla.


Le ciel crépusculaire bas avait tout d’un coup viré à l’encre et un grand vent grondait, ramassant tout sur son passage, entraînant dans un tourbillon d’ouragan les tôles des étals du Parking Moelaerts.


Il allait pleuvoir des cordes sur Kinshasa. A tout moment. Le genre d’orage qu’il valait mieux qu’il vous trouvât à la maison.


Un éclair déchira le ciel noirci et explosa. Un autre éclair réverbéra en flashes consécutifs dans le ciel noir mais son roulement fut lointain. Dans les rues engorgées par des véhicules, ces violents coups de tonnerre provoquèrent la débandade parmi les passants qui couraient maintenant dans tous les sens. Des gens se battaient pour entrer dans les quelques taxis-bus disponibles. Un début de congestion commençait sur l’Avenue du 24 Novembre en direction de Selembao. Cette voie-là était un goulot d’étranglement même en temps normal. Des automobilistes s’insultaient. Grande rumeur faite de coups de klaxons, de cris et du hurlement assourdissant du vent. De grosses gouttes de pluie percutaient déjà lourdement les tôles du véhicule.


- Monsieur, c’est un taxi pour Matete, fit le chauffeur sans bouger.


- Course expresse…


- Où précisément, à Victoire ?


- Avenue Oshwe… sur Kasavubu…


- Six mille francs…


- Trois mille.


- Six mille. C’est ce qu’auraient payé mes cinq clients pour Matete. A prendre ou à laisser…


- Okay, allons-y…


A ce moment, deux hommes ouvrirent la portière arrière de la voiture pour y prendre place.


Le chauffeur se retourna et leur dit :


- Sortez et refermez la portière. C’est une course expresse.


Les deux hommes, dépités, ressortirent de la voiture et claquèrent la portière.


- Imbécile ! hurla le taximan. Claquer la portière de cette façon, t’as une voiture, toi ?


- Salaud ! cria l’un des deux hommes comme la voiture embrayait.


- Connard ! jeta Alain en se retournant sur les deux hommes éconduits, ce qui lui valut d’avaler un grand coup de sable.


- Es-tu officier militaire ? lui demanda le taximan, en le dévisageant.


Alain allait dire à l’homme de la fermer et de se concentrer sur la route où la circulation devenait chaotique. Mais il se retint, de peur de se voir éjecté du taxi. Par ce temps qui se gâtait, le chauffeur n’aurait aucun mal à ramasser d’autres clients. Alain se résigna donc à jouer le jeu du chauffeur.


- Comment as-tu deviné ? dit-il au chauffeur, qui semblait tout content d’avoir tapé juste.


- Ta voix, mon frère, ta voix ! C’est Mobutu tout craché ! Une voix de commandement.


Alain savait qu’il venait de pénétrer dans la jungle inextricable de la Radio-Trottoir, avec le chauffeur comme guide muni de sa machette pour y tailler un sentier. On ne pouvait échapper à la Radio-Trottoir dans ce pays devenu une grande ruche bourdonnante de rumeurs qui se faisaient et se défaisaient d'elles-mêmes. Selon la Radio-Trottoir elle-même, le pays tout entier est devenu un grand repaire d’affabulateurs parce que Mobutu avait nationalisé et monopolisé tous les moyens d’information. Le peuple avait alors inventé la Radio-Trottoir pour relayer par le bouche à oreille des informations produites par lui-même. Mais elle s’est métastasée, notre Radio-Trottoir. Et on trouve aujourd’hui dans la nouvelle classe de politiciens « post-conflit » et de grands commentateurs de télévision d’anciens « parlementaires debout », présentateurs du live de la Radio-Trottoir sur la Place Victoire, qui ont déjà plus d’une fois causé—avec leurs informations invérifiables—émeutes, paniques et pillages. On ne s’étonnera donc pas de voir un présentateur inviter sur le plateau de télé aux heures d’écoute familiale un politicien accusant le président de la république d’avoir détourné des fonds et acheté « pour 20 millions de dollars Neverland, la propriété de Michael Jackson qui se trouve en Floride » aux côtés d’un jeune prophète prédisant l’issue des élections présidentielles sur la base du rêve de la statue de fer aux pieds d’argile du livre biblique de Daniel. On est tous égarés dans la jungle de la Radio-Trottoir, se dit Alain avec un sourire en coin, tout en s’inquiétant de la conduite du chauffeur qui venait de couper en cahotant par une station-service afin d’éviter l’embouteillage qui se profilait au Rond-Point Moelaerts sur l’Avenue Kasavubu.


- Ta voix, répéta le chauffeur, c’est Sesskoul tout craché ! Ah, Mobutu, le Grand Léopard ! L’Aigle de Kawele ! Tu sais sans doute ce qui s’est passé chez lui à Kawele, n’est-ce pas ?


- Non, fit Alain qui s’étonnait de n’avoir jamais entendu celle-là.


- T’as été en mutation dans un trou perdu de l’intérieur ou quoi ? dit le chauffeur, scandalisé. Tu ne connais pas l’histoire de ton pays ? Comme on dit, l’histoire se répète, monsieur l’officier. Et au rythme avec lequel le petit Kabila se conduit, l’histoire se répétera pour lui un jour… Voici l’histoire. Autour de la période de la Conférence Nationale Souveraine—toutes ces insultes des politiciens ingrats, tourne-casaques et le tout-venant politicailleur—eh bien, Mobutu en était profondément meurtri. Putains de politiciens qui un jour lui volent son argent et lui crachent sur la figure le jour d’après… Des mensonges que ces gens peuvent inventer—des mensonges sortant de leurs sales bouches pleines de français ! C’est pourquoi j’aime le petit Kabila—on dit qu’il est un yuma, un idiot, un corniaud, okay ? Eh bien, monsieur l’officier, moi je te dis ceci : j’aimerais plutôt voir aux affaires un corniaud comme le petit Kabila que ces politiciens avec le français plein la gueule qui sont allés étudier dans les grandes écoles européennes avec des bourses d’étude de l’Etat et qui reviennent dans leur pays tuer pères, mères, sœurs et frères pour la motete, pour l’oseille… Des mensonges que ces gens peuvent vous raconter sans rire ! Des mensonges comme ceux de Dominique Sakombi Inongo ! Grand ministre de l’information de Mobutu ! Tout l’argent et les avantages de fonction du monde—le porte-parole de Sesskoul !—le chien couchant de Mobutu ! Ah, Mobutu, quelle pitié ! On dit que Mobutu est mort du cancer de la prostate, moi je dis que toute maladie a une cause. Et la cause du cancer de Mobutu, c’est la trahison de Sakombi ! Ah, quand le vent du changement souffle, ces gens lèvent le doigt en l’air pour connaître la direction du vent—et qu’est-ce qu’ils font alors ? Ils tournent eux aussi : des girouettes !—comme ça là, clac !


Le chauffeur claqua des doigts et enchérit :


- Le vent du changement souffle et pirouette soudaine : ce gars, Sakombi, en deux temps trois mouvements tourne casaque et devient Frère-en-Christ Dominique Sakombi—un prédicateur, un prêcheur, un prophète avec des prêchi-prêcha pleins la bouche. Mais pour prêcher, pour être accepté comme un vrai Chrétien né de nouveau il y a un hic, n’est-ce pas ? C’est comme dans la magie noire—ou la Rose-Croix—ou toute autre secte des sciences occultes—ou même dans notre sorcellerie tribale. Il y a toujours un hic—


Le récit était si riche qu’Alain, emporté par ses méandres, s’indigna contre lui-même quand il s’entendit poser la question :


- Quel est le hic ?


L’embouteillage avait si bien grandi que ce n’était qu’à ce moment-là qu’ils arrivaient au niveau de l’Usine de Panification de Kinshasa. Et la pluie tombait maintenant drue.


Le taximan jeta un regard en direction de l’Avenue Saïo et suggéra :


- Restons sur l’Avenue Kasavubu. C’est embouteillé mais c’est mieux.


- Okay, fit Alain.


- Je n’aime pas Saïo. Et bientôt il fera nuit. C’est un coupe-gorge la nuit. C’est l’allée des katakata et des braqueurs de voitures. Ces criminels sont tous des soldats, sans vouloir t’offenser et avec tous mes respects, monsieur l’officier. Comment expliquer ça autrement ? Juste au tournant de Saïo, c’est le quartier général de la police ! Comment peut-on expliquer cette infestation du banditisme sur Saïo à quelques mètres du quartier général de la police ? Il y a aussi ces clochards qui vivent dans le cimetière désaffecté à côté de l’église kimbanguiste. Il y a maintenant des femmes bandites parmi ces clochards de l’ancien cimetière de Kasavubu, elles opèrent nues pour bien terroriser leurs victimes ! Les katakata, mon Dieu ! moi je dis que ce sont des escadrons de la mort—qui sont comme les Hiboux du Terminator sous Mobutu. Ce pays a été maudit par les ancêtres ! On doit avoir fait quelque chose d’horrible !


- Tu parlais de Sakombi et du hic, interrompit sans ménagement Alain, qui craignait arriver à destination sans avoir entendu le fin mot du récit, maintenant que la voie se dégageait un peu.


- Ah oui ! Le hic, c’est le troc, monsieur l’officier. Le troc ! Tu veux devenir sorcier et avoir tout ce pouvoir de vie et de mort sur les gens, eh bien, tu dois donner un ou deux membres de ta famille pour être mangés par ta fraternité ou ta sororité de sorciers. Tu veux devenir rosicrucien ou adhérer à une quelconque secte des sciences occultes, idem : tu sacrifies un membre de ta famille. Tu veux devenir prêtre catholique et avoir ce pouvoir de communion avec Dieu et d’écoute des secrets des gens dans les confessionnaux, simple comme bonjour : finie la fornication pour toi—tu ne niques plus—en d’autres mots, tu sacrifies ta bitte à Dieu—en d’autres mots, tu ne te masturbes même plus ! Tu veux devenir prêcheur comme Sakombi et avoir ce pouvoir sur les gens et leur argent, rien de plus simple : tu dois commencer par un « témoignage », dans lequel tu mets ton cœur à nu et cela abjectement devant les gens à qui tu vas prêcher. Pour abréger l’histoire, comme Mobutu l’a dit lui-même, « devant la tempête et l'ouragan de l’histoire mûr ou pas mûr le fruit tombe quand même », l’Aigle de Kawele est dans une déprime profonde, il ne donne plus d’argent à personne, ne veut plus voir personne—pas même Ngbanda le Terminator, pas même ses propres enfants—la seule personne au monde qu’il peut tolérer à ses côtés, c’est notre propre « mwana mboka » Jean-Pierre Bemba, l’« igwe ». Il y a des mauvaises langues qui disent que c’est Bemba qui a subtilisé tout l’argent de Mobutu par sorcellerie. Je commence à croire ces gens, moi. Comment expliquer qu’on n’ait pas retrouvé la fortune de Mobutu en Suisse ? Où est-ce que Bemba a trouvé tout ce blé pour s’acheter des avions ? L’homme a envoûté l’argent de Mobutu... Bon, Mobutu est en train de tomber comme le fruit devant l'ouragan de l'histoire, il se retire chez lui, et certaines personnes voient leur portefeuille se rétrécir comme peau de chagrin. Sakombi se retrouve donc sans le sou du jour au lendemain. Puis, il se rend compte tout à coup que l’argent circule, là, sous ses yeux. Il se dit : pourquoi devrais-je être sans le sou alors que les rues sont pleines de yumas avec l’argent qui leur démange les poches ? Sakombi fait maintenant face à son propre hic. Il doit donner quelque chose, monsieur l’officier. Quelque chose doit être donnée ! Le hic devient fort compliqué pour Sakombi quand il se rend compte qu’il n’a rien d’original à donner à ces yumas avec l’argent qui leur démange les poches et qui sont prêts à le jeter aux pieds du prêcheur qui a un bon récit ! C’est pas facile, je te dis, fabriquer une autobiographie frappante de toutes pièces. On doit se rendre à l’évidence : ces imbéciles qui ont l’argent à jeter par la fenêtre ont déjà entendu toutes sortes et manières de salades qui commencent toujours par l’illumination soudaine sur la route de Damas.


Le taximan s’interrompit un moment pour rire tout son soûl. Alain remarqua que la pluie diminuait d’intensité.


- J’ai été frappé par ta lumière, O Dieu ! renchérit le chauffeur, qui continuait à rire. Les gens en ont assez de ces scénarios plats qui ont tous le même gabarit : vie de péché, avec beaucoup de fornications et autres menus forfaits, l’accident sur la route de Damas ; puis un parcours rude mais enrichissant sur la voie étroite d’une vie sainte. Si tu rappliques ces jours-ci avec un récit aussi ennuyeux, ta voie sera vraiment étroite—tu ne verras pas le miroitement des lampadaires de l’autoroute menant au paradis ! Alors notre ministre de l’information—non, sous Sesskoul on les appelait « commissaires d’Etat », les ministres, et les députés, « commissaires du peuple » ! Et le titre de Sakombi, c’était Commissaire d’Etat à l’Orientation Nationale ! Sesskoul était un génie, je te dis. Où est-il allé chercher ces mots ? Un autre mot : il remplace les prénoms par des « postnoms » ! Et « abacos » donc, que j’ai même une fois vu dans le Larousse… Dans tous les cas, Sakombi, qui n’a pas de récit à offrir, va en confectionner un—n’a-t-il pas étudié dans une grande université européenne ? N’est-il pas le premier d’entre les premiers à passer par une grande école européenne ? Attends donc voir comment il va faire son « orientation » des yumas qui veulent parler en langues. Il commence donc son témoignage et dit : Mobutu m’a égaré ! Quoi ? Pas du tout original, me diras-tu, et tu auras parfaitement raison. Qui n’a pas été égaré par Mobutu dans ce pays ? Nous avons tous été égarés par Mobutu. Beaucoup de ces gens avec le français plein la bouche ont été égarés par Mobutu et sont revenus pleurnicher à ses pieds aussitôt qu’ils se retrouvaient désargentés. Pense à Nguz a-Karl Ibond—quel nom ! cet homme a bien concocté son nom lors de l’Authenticité de Sesskoul… Nguz a même écrit un livre détaillant les malfaisances du Grand Léopard et de son clan à la Banque Centrale. Donc, jusque-là personne n’est impressionnée par le « Mobutu m’a égaré » de Sakombi. Mais attends, parler ou écrire, c’est comme cuisiner un bon plat, non ? Il faut savoir ajouter du pili-pili et d’autres épices et le tour est joué. Et savoir laisser mijoter aussi… Voici donc Sakombi qui met sa toque de grand cordon bleu : « Mobutu m’a fait adhérer à une secte indienne des sciences occultes ! » Là, pardon ! les yumas s’arrêtent pour prêter l’oreille. Voici donc un filon prometteur de diamants. Alors il rajoute sans y regarder de plus près de la curcumine : « j’avais chez moi un boa constrictor qui était aussi ma dame-de-nuit, ma Mami Wata—O frères et sœurs, je vous épargnerai les choses infâmes que je faisais avec ce boa, sauf vous dire qu’après avoir fait l’amour avec mon boa constrictor, il me vomissait alors des tas et des tas de liasses de billets de dollars ! » Tu sais quoi ? Je crois que Sakombi a piraté son histoire de la Mami Wata dans les peintures de Chéri Samba ou de ces tableaux de Mami Wata qu’on voit dans presque tous les salons de Kinshasa. Ah, Sakombi ! C’est le défaut des grands cuisiniers, ils ne goûtent plus à leurs propres sauces. Et une catastrophe culinaire est si vite arrivée ! Comme dans la chanson « Washington » de Le Karma Pa.

Le taximan interrompit son récit pour chanter l’extrait de la chanson :

Depuis bayebisaki yo oyebi kolamba
Omekaka susu mungwa te, Butshi


Le chauffeur fredonna quelques mesures de plus de la chanson avant de reprendre le fil de son récit :


- Tu sais ce qui m’a le plus fait pitié dans cette histoire de Sakombi ?


Croyant peut-être que cette question du taximan requerrait une réponse, Alain fit :


- Non.


- Eh bien, il y a eu des gens pour croire aux balivernes de Frère-en-Christ Dominique Sakombi Inongo, « orienteur national » sous le régime du Grand Léopard, et aujourd’hui—


- L’un des patrons de la Haute Autorité des Médias.


- N’est-ce pas triste ? La HAM est, si je puis dire, l’instance suprême pour réguler le flot de la vérité dans le pays, et qui met-on à sa tête ? Un « orienteur universel », c’est-à-dire un menteur total et absolu !


Le chauffeur énonça la dernière partie de sa phrase en martelant son volant du plat de la main, klaxonnant par mégarde. Le taxi se trouvait maintenant pris dans l’écoulement au goutte-à-goutte du goulot d’étranglement qui s’était formé sur la Place Victoire désertée par les policiers de roulage. Le crépuscule allait basculer dans la nuit.


- N’est-ce pas triste ? répéta le taximan. Il n’y a pas eu de catastrophe culinaire comme on pouvait s’y attendre. Tout le monde a gobé la sauce trop salée du cordon bleu Sakombi. On a même léché le fond des plats de cette sauce immangeable de Sakombi. Fait incroyable, Sakombi s’est même trouvé un éditeur pour publier son paquet de mensonges ! C’est alors que Sesskoul a décidé de quitter Kinshasa pour de bon. Il s’est alors retiré chez lui dans sa résidence de Kawele. L’Aigle solitaire de Kawele. Miné par sa colère contre Sakombi, Sesskoul développe le cancer de la prostate. Voilà… On dit que ses belles villas avec leurs pagodes chinoises sont à l’abandon aujourd’hui… Mais si tu vas un jour visiter la villa de Kawele, je te conseille de ne pas t’aventurer dans le réseau des caves de la résidence. C’est là où le Grand Léopard gardait ses diams et toutes sortes de pierres précieuses. C’est là que rôde le fantôme de Mobutu. A la chute de Sesskoul, ses propres frères ngbandis sont allés piller ses résidences. Tu sais quoi ? Ils ne sont jamais descendus dans les caves, parce qu’ils savaient que Mobutu avait des gwa, des fétiches trop forts qui feraient transporter son fantôme de Rabat à la colline de Kawele. Mais il y a eu quelques Ougandais stupides—les mercenaires de Jean-Pierre Bemba—qui entendirent parler des richesses de Mobutu dans les caves de Kawele. Ils y sont descendus et on n’a plus jamais revu ces bandits. Aujourd’hui, aux crépuscules brumeux, on peut voir l’Aigle de Kawele, les épaules affaissées, rôder lentement à reculons autour de ses villas, jetant un regard tout à la fois vigilant et méprisant sur la bande de politiciens ingrats qui dînaient comme des goinfres à sa table et qui l’ont poignardé dans le dos avec leurs gros paquets de mensonges… Voici l’Avenue Oshwe, monsieur l’officier.


Le chauffeur se rangea sur le côté. Tout en réglant sa course, Alain fit remarquer :


- Vraiment, mon frère, tu as un don de conteur.


- Je ne conte pas des histoires, monsieur l’officier, s’énerva le taximan. Je t’ai raconté une partie de l’histoire de ton pays que tu ignorais. Merci pour le pourboire…


- De rien, conduis prudemment mon frère, Dieu te protège !


Il avait cessé de pleuvoir. Bizarrement, les haut-parleurs d’une nganda toute proche répandaient dans l’air moite de la nuit naissante la rumba de la chanson « Washington » de Le Karma Pa.

mercredi 2 avril 2008

Kinshasa brûle mais j’ai trouvé mon jeu














































L
a ville brûle. Le pays brûle. De crise…Un sac de riz vietnamien de 60 kg coûte 60 dollars ! Un dollar le kg donc… Nous qui étions le grenier de l’Afrique centrale. Où sont partis nos bons colonisateurs belges ?

Pendant ce temps, l’argent ne circule plus—mantra des Kinois—et le salaire mensuel moyen du secteur public est embourbé au-dessous de 20 dollars et celui du secteur privé (fait essentiellement de marchands libanais et indopakistanais) flottant autour de 30 dollars. Le chômage étant par ailleurs aussi universel que la malaria, qu’on ne s’étonne donc pas que l’expression lingala « mboka epeli »—la ville brûle—soit devenue l’équivalent de « comment ça va », refrain rabâché même par des enfants avant de savoir dire « tata na maman », que des sapeurs-pompiers dressent des embuscades aux 4x4 neufs pour « contrôler » s’il y a des extincteurs à bord, que les uniformes jaunes-bleus des policiers de roulage soient devenus la marque de Lucifer pour les automobilistes, que des familles mangent par rotation enfants-adultes tous les deux jours, que des filles considérées consomptibles dans notre culture soient interdites de scolarité dans certaines familles modestes à cause des frais de scolarité prohibitifs, qu’on rejette dans la rue pour tare congénitale de sorcellerie des orphelins laissés par des sœurs ou des frères contrairement à toutes les traditions ancestrales, que des parents vendent légalement leurs fillettes au plus offrant sous la rubrique comptable falsifiée du dot…


Une humanité grouillante de voleurs, d’affamés, de politiciens cannibales, d’« injurologues », de mendiants, de « parlementaires debout », de prêtres et prélats concupiscents, de pasteurs arnaqueurs, de putes et de proxénètes—voilà ce qu’est devenu le pays pour lequel un fou nommé Lumumba a sacrifié sa vie. Voila ce qu’est devenu le pays de l’homme « zaïrois authentique » et digne de Mobutu—mon pays ! Ah, Lumumba, prophète de nos cauchemars, nous voici aujourd’hui « bétail humain » de ton poème cinglant. Voilà ce que cinq années de guerre et de longues années de pillage du pays ont fait de ta Léo chérie.


Dites aujourd’hui à un quidam que le grand Manu Dibango a vécu cinq longues années dans cette capitale congolaise des lumières aujourd’hui victime des délestages intempestifs—côtoyant les Kabasele Joseph, les Rochereau Pascal, les Colonel Franco, les Vicky Longomba et tous les autres monuments de la musique congolaise—qu’il vous rira au nez, vous jettera le regard plein de pitié qu’on réserve aux malades mentaux ou vous prendra simplement pour l’un de ces pasteurs numérologues farceurs, sapés comme Koffi Olomide sur scène et arborant une chevelure hérissée par le gel, qui vous apparaissent soudain à la télé comme par magie lorsque vous ne vouliez que zapper des pubs quelque peu trop longues des bières Skol, Munich, Primus ou Turbo-une-affaire-d’hommes et qui—les yeux fermés, une main tendue au ciel pour faire voir la doublure de soie de leurs vestes griffées et l’autre empoignant un micro—s’exclament avec un redoutable à-propos satanique : « O frères et sœurs en Christ, ne me zappez pas, vous, gens de peu de foi, posez la télécommande sur la table ; approchez-vous plutôt de votre téléviseur ; agenouillez-vous ; touchez le téléviseur ; pourquoi Jésus-Christ me montre-t-il donc le chiffre 3 de la Sainte Trinité si ce n’est pour vous prédire, frères et sœurs en Christ, que dans trois mois, si vous êtes homme, vous obtiendrez l’emploi de vos rêves, et si vous êtes femme, le fiancé que vous désespérez de trouver ? Amen !»


Mais c’est vrai de vrai, Manu Dibango a bien vécu cinq années dans cette ville pourrie : écoutez les chansons « Jamais Kolonga » ou « Ekedy » et les notes du saxophone magique du grand Camerounais vous transporteront aux merveilles de la Léopoldville d’antan. Léo-la-capitale…


Je hais donc spécialement aujourd’hui Kinshasa, ruche bourdonnante et microcosme de cette humanité grouillante et visqueuse congolaise dont la mauvaise odeur de transpiration sous les aisselles vous colle à la peau comme une pellicule—mégapole déglinguée où des cris d’appel au secours sont vite broyés et noyés dans la rumeur de la grande fête perpétuelle des autres. Dansons la kotazo…pendant que dans la parcelle voisine on pleure la mort d'une adolescente...


Stressé comme un chien aux abois, je suis assis devant la nganda Vatican, sur l’Avenue Oshwe, où la tenancière, Maman Papesse, m’a gratuitement offert comme à l’accoutumée une Primus fraîche, parce qu’elle est comme moi originaire de la ville martyre et surtout parce qu’elle sait que je suis fauché comme quatre poches trouées. Maman Papesse, que Dieu Tout-Puissant te bénisse ! Sans toi je serai déjà dix fois mort de faim dans cette ville poussiéreuse, sans amour et ennemie de la charité chrétienne.


Epouse d’expat italien, Maman Papesse n’a jamais oublié les gueux de la ville martyre de Boyoma. Et nous sommes légion, nous les gueux de Kisangani, à défiler chez elle—des éclopés ; des borgnes ; des mutilés de guerre qui persistent à s’habiller en treillis de combat et qui sautillent comme des pantins désarticulés sur leurs cannes de branches de goyavier ; des travailleuses sexuelles trop maigres que tous les hommes évitent désormais de peur de marcher sur la mine ou la bombe biologique du VIH qu’elles sont devenues et de trépasser de la lopema—longue et pénible maladie ; des « veuves de guerre » remariées mais exigeant cependant leur aumône avec la ténacité des naufragés ; des musiciens ambulants jouant des vieux tubes du Dr. Nico Kasanda sur leurs guitares taillées sur des caisses de poissons Thompson munies de fils plastiques de pêche ; des déformés congénitaux qui paradent leurs moignons comme des cartes de crédit ; des aveugles pilotés par leurs enfants ; des retraités escroqués par l’Institut National de Sécurité Sociale ; des paraplégiques rampant avec l’étonnante agilité des bonobos sur leurs sous-mains de bois ; et des « chômeurs américains », c’est-à-dire des mendiants ordinaires bien habillés et bien chaussés comme moi.


Mais je suis devenu Kinois, moi : que l’un de ces handicapés boyomais ose s’approcher et il attrapera mes souliers que j’ai baptisés Armstrong dans le cul s’il est sur deux jambes ou en pleine gueule s’il est reptilien. J’ai d’ailleurs fait un vide absolu autour de moi, déplaçant toutes les chaises vers d’autres tables—quitte à celui que je veux bien voir à mes côtés de tirer une chaise. Et j’ai le visage fermé et des lunettes solaires des barbouzes de l’Agence Nationale des Renseignements. J’apparais donc hermétique, enigmatique et inquiétant. Il y a un moment, jouant le lecteur plongé dans la lecture d’une feuille de chou locale abandonnée par Maman Papesse sur ma table, j’ai majestueusement ignoré les gesticulations de la main de la rampante Isabella, aux deux jambes sectionnées lorsqu’elle a marché sur une mine au Plateau Boyoma à Kisangani, perchée sur son tricycle poussé par l’épave humaine qui fait office ces jours-ci de son fornicateur et pousseur attitré depuis que les deux se sont échoués à Kinshasa. Je n’ai pas fait le théâtre au Collège du Sacré-Cœur pour rien… Si vous êtes mendiant de Kisangani, je suis mendiant et demi : alors, ne venez donc pas encombrer mon espace. Circulez ! De l’air, éclopés de la terre—ce n’est pas chez moi que vous vous unirez !


Assailli par de grosses mouches qui me disputent ma Primus fraîche, je suis précisément assis en pleine mi-journée sous ce parasoleil aux couleurs solaires des Brasseries du Congo sous ce soleil meurtrier de l’hivernage parce que mon « oncle » Montfort Geligba m’a donné rendez-vous au Vatican pour me refiler 20 dollars. J’appelle Montfort « oncle » et il m’appelle « oncle » pour la bonne raison que je suis de la tribu mongando et que lui est de la tribu topoke. Nos deux tribus s’appellent « oncles » comme on appelle aujourd’hui les Belges nos « oncles » et nous entretenons donc, dans la bonne tradition intertribale de chez nous, des relations de plaisanterie agressive.


Montfort s’est bien adapté à cette ville de pingres. Il est homme à tout faire : photographe, vidéaste des deuils et des autres occasions, récemment « ingénieur frigorifique » (il a réparé il y a deux semaines un vieux congélateur du Vatican que Maman Papesse allait jeter), mécanicien, et parfois chauffeur du petit parc automobile dont s’est doté Nono, un Lokele et donc mon autre oncle traditionnel, victime occasionnelle de mes pleurnichements d’affamé et de déplacé de guerre.


Certaines gens en ont si marre de mes complaintes de déplacé de guerre qu’à la dernière assemblée générale de la mutuelle Tout Boyoma regroupant tous les ressortissants de Kisangani dans la capitale, j’ai clairement entendu un petit groupe murmurer urgemment au Secrétaire Général de ne pas me passer le micro car j’allais monopoliser la parole avec mes « sanglots de mendiant comme si la guerre n’était pas terminée depuis des années et les Rwandais tranquilles chez eux ! » Vraiment ! Quel culot ! C’est au point de regretter la période héroïque de l’occupation rwandaise à Kisangani—ils n’auraient pas osé me faire un tel affront dans la ville martyre !... Je les aurai fait fouetter sur leurs fesses nues de fils de putes ! Comme quoi : l’existence, c’est comme les couilles du bouc de la boutade—elles vont à droite puis à gauche, de gauche à droite. Un cycle sans fin qui ne stoppe qu’à la mort. Je suis dans ma période des couilles à gauche, mais qui sait ? un jour elles se donneront un coup de pouce et reviendront en position positive sur la droite. Un proverbe swahili : hauyafa hauyaumbika, tant que tu n’es pas mort, tu n’a pas encore été créé. Méditez cette sagesse swahilie, bande de cons ! Alors, tenez-le vous pour dit, moqueurs, je serai créé et trois fois récréé un jour.


J’ai grand faim mais je ne peux rien demander à Maman Popopo qui vend des maboke et des chikwanges de l’autre côté de la rue, à côté du bar de Sony Liston, le président-à-vie de Tout Boyoma, un autre Lokele que je retape parfois quand ma faim chronique me terrasse et quand Maman Papesse est en voyage : on m’a dit que Sony Liston est à Brazzaville pour affaires quand je suis passé le voir il y a une heure... heureusement, Maman Popopo était aux toilettes.


On peut être fauché mais on doit garder une certaine dignité. Je salive donc quand le vent porte l’odeur des maboke dans ma direction mais j’essaie de ne pas regarder dans cette direction de peur que Maman Popopo ne croise mon regard d’affamé, ne s’inquiète à haute voix de ma perte de poids et ne m’offre une liboke et une chikwangue. Au fait, tant que j’y suis, je change de table afin de mettre entre Maman Popopo et moi la barrière du 4x4 Mercedes Benz ML320 Luxury bleu marine de Maman Papesse. Voilà…


De cette position stratégique je peux surveiller toute l’Avenue Oshwe et voir Montfort de loin avant qu’il ne me repère. Je suis certain que cet imbécile de Topoke m’évite ces derniers temps, séchant systématiquement nos rendez-vous. Je le mettrai avant longtemps sur ma liste noire des faux frères…comme ces impertinents de l’assemblée générale de Tout Boyoma.


Merde ! Un jeune Nigérian remonte à tombeau ouvert l’Avenue Oshwe sur une moto Yamaha pétaradante, relève la roue avant et roule sur la seule roue arrière sur plusieurs mètres, fait redescendre la roue avant sans anicroche, écrase le frein arrière et la moto fait un demi-tour complet qui soulève une grande gerbe de poussière, avant de s’arrêter en parfait alignement avec les autres motos alignées au stand des Ndingaris vendeurs de motos devant la maison voisine. Rires et applaudissements s’élèvent de la petite cohue des Ndingaris ouest-africains.


Le jeune Ndingari saute sur une deuxième moto… Ah, c’est le jour du réchauffement des moteurs des motos en vente. Ils vont faire comme ça des allers-retours incessants sur Oshwe dans un tintamarre assourdissant et des colonnes suffocantes de fumée et de poussière. Ils se croient en territoire occupé, ces Ndingaris, pardieu ! Plus de quatre pâtés de maisons de chaque côté de l’avenue devant lesquels ils vendent des motos, des hors-bords et des pièces de rechange de tout genre. D’où apportent-ils cette camelote ? Pas du Nigeria quand même, ça doit être de Dubaï. Et il y a des Balubas diamantaires friqués pour acheter toute cette quincaillerie…


L’Avenue Oshwe a d’ailleurs toujours été territoire ndingari. Sous Mobutu, il y avait un patriarche ndingari—un Sénégalais, copain de Mobutu, selon la Radio Trottoir—qui distribuait lors de chaque Fête de l’Aïd des sacs de riz, de haricots et de la viande Hallal dans chaque famille de chaque parcelle de l’Avenue Oshwe ! L’argent lui est si bien monté au cerveau en quatrième vitesse qu’il voulait macadamiser à nouveau toute l’Avenue Oshwe. Il avait même déjà fait venir des bennes de caillasses et de sable. Sans autorisation préalable du Triangle des Bermudes du bakchich des services du cadastre, de l’urbanisme et de l’Hôtel de ville. Mobutu a eu vent de l’insulte de son copain et l’a fait amener dans sa villa du Camp Tshatshi par ses commandos ngbandis de la Division Spéciale Présidentielle. Le Grand Léopard aurait proprement tancé son copain et même menacé de la chicotte que ses frères ngbandis de la DSP savaient si bien administrer à ses opposants. Depuis lors, Oshwe est restée une avenue boueuse, sauf une infime section au macadam qui s’écorne comme un vieux livre. Grande honte pour une avenue qui mène en ligne droite au Stade Tata Raphaël, théâtre du Rumble in the jungle entre Mohamed Ali et George Foreman. On devrait laisser ce Ndingari réfectionner cette avenue !...


Ma mendicité à Kinshasa est un accident de parcours de la vie. J’étais postier à Kisangani, moi, fonctionnaire de l’Etat de grade « Chef de bureau », impayé pendant quinze ans. Je suis même allé en stage de six mois en Egypte sous Mobutu. Je voulais être intégré à l’Office National des Postes et Télécommunications ici à Kinshasa, mais ces corrompus ont décidé que j’avais commis le crime d’abandon de poste et que je devais regagner mon poste à Kisangani. Savent-ils seulement que ma tête ne vaudrait pas un centime « sengi » si je rentrais à Kisangani après la petite terreur que j’y ai semée et sans la protection de ma garde rapprochée ? Les autres étaient malins, eux, ils n’étaient que des sous-fifres. Où est Ikangalambo aujourd’hui ? Il est resté à Kisangani, des inconnus l’ont kidnappé une nuit de joie devant tout le monde entre les deux nganda jumelles et rivales baptisées par les clients Iran-Irak sur la 17ème Avenue de Pumuzika, puis silence radio total, « le Manitoba ne répond plus », mon ami d’enfance et lieutenant de toujours disparu à tout jamais !


Quelque temps après avoir été éconduit par les grosses légumes de la Poste de Kinshasa, notre Office subit la restructuration du Fonds Monétaire International et on a mis à la retraite tous les postiers de ma génération. Des cadres de valeur mis au rencart par des décideurs myopes, esclaves des institutions financières internationales. Comme quoi : ce pays n’ira nulle part ! Me voici donc réduis à l’état où je suis. Moi qui faisais la loi à Brom, ville martyre.


Je m’appelle Bill Rocky Mississipi, j’ai 45 ans, je suis le président des « déplacés de guerre » de la Province Orientale à Kinshasa, et mon gang dans la commune de Mangobo à Kisangani s’appelle Etats-Unis. Au cours des enrôlements aux élections, quand j’ai décliné mon nom pour avoir ma Carte d’électeur, l’officiel de la Commission Electorale Indépendante du bureau de vote de mon quartier, un trou boueux au fin fond de la Commune de Selembao, avait tiqué et m’avait regardé de travers. Je l’ai fixé avec mon regard de tueur et il a ravalé ses commentaires avant même que de les sortir de sa bouche pourrie d’édenté. Et chaque fois que je produis ma carte plastifiée aux voleurs qui passent abusivement pour des « agents de l’ordre » dans les rues de la capitale, ils font toujours des gorges chaudes au sujet de mon nom. Mais je suis toujours patient et je garde mon calme. S’ils s’entêtent à se moquer, je leur produis alors le « Bill Rocky Mississipi » de ma carte de président des déplacés de guerre de la Province Orientale, signée de la main de la sœur jumelle du Président de la République, Mademoiselle Janet Kabila, Présidente de la Fondation Mzee Laurent-Désiré Kabila, sur le Boulevard du 30 Juin, où je me suis fait matraquer hier par des policiers comme moi amaigris par la faim, au cours de la mêlée occasionnée par la distribution occasionnelle des vivres. Cette carte a une façon miraculeuse de leur rabattre le caquet. Ces gosses ne savent pas qu’ils jouent avec une bombe à retardement : je suis suicidaire, moi, et je pourrais leur causer des dégâts irréparables si je perdais les pédales un jour suite à leurs tracasseries incessantes. On n’est plus sous Mobutu qui nous a fait changer de noms, sacrebleu ! Et je peux tout aussi bien m’appeler Benoît XVI si je le voulais et je ne vois personne dans ce pays de fous pour me contredire, nom de Dieu !


Ne me demandez pas pourquoi on a donné à notre groupe de résistance à l’occupation rwandaise le nom « Etats-Unis », le nom même du pays qui a armé et encouragé le Rwanda à nous agresser, à occuper notre territoire, à piller nos ressources et à violer nos femmes. Nous avons simplement très tôt fait la découverte que les bandes rouges du drapeau américain ainsi que les bandanas rouges dont on se ceignait la tête jetaient la terreur de l’Eternel des Armées parmi les soldats rwandais. Comme le jour où l’un d’entre eux a même osé venir passer la nuit dans notre commune chez une travailleuse sexuelle mongando. Vraiment! ma tribu me fait parfois grande honte. Quelle tribu de perdants, de mercenaires et d’entremetteurs ! Vendre le corps des femmes de notre tribu aux occupants pour 20 dollars et boîtes de conserve la nuit !


Dès potron-minet, on avait commencé par investir et par raser la parcelle de ces Bangandos après les avoir proprement tabassés. Puis, on s’est saisi de ce Rwandais lubrique, qui se cachait dans les lieux d’aisance bordés de rameaux et qui croyait que sa kalachnikov et la vue des corps des six de nos camarades qu’il avait criblés de balles allaient nous injecter la peur du Bon Dieu dans les cœurs et nous faire fuir. Là où il se trouve aujourd’hui en enfer, il raconte sans doute à son ami Lucifer qu’il ne faut pas jouer avec les Lokele, les Topoke, les Basoko, les Bangelema, les Bamanga et toute la grande diversité des tribus de Mangobo. Il y avait même dans nos rangs des Mbuza et des Ngbandis de l’Equateur ainsi que des Baluba des deux Kasaï et des Bakongo du Bas-Congo ! Toute la rose des vents des tribus du grand Congo...


La kalachnikov s’est enrayée et on a fini par mettre la main au collet du soudard. On l’a déshabillé et on l’a ligoté—sa bitte incirconcise faisant la joie des garçonnets et des fillettes, qu’on a vite renvoyés chez leurs parents : on avait assez de traumatisés comme ça.


Ikangalombo, mon « commandant en second », voulait abattre le Rwandais sur le lieu même de son méfait lubrique à présent doublé du méfait impardonnable de la mort de six de nos camarades, au Quartier Mituku, avec sa propre kalachnikov. J’ai dit non. J’ai hurlé au-dessus de la mêlée qu’il fallait emmener l’homme devant la Paroisse Christ-Roi pour le brûler vif.


Inquisition made in Etats-Unis.


Chemin de croix du brave saligaud de Rwandais qui nous lançait l’insulte ultime en refusant de pleurer sous nos coups ou de nous supplier de lui laisser la vie sauve. Je suis certain qu’en enfer où il brûle pour l’éternité, Lucifer lui aura déjà décerné plusieurs médailles de bravoure militaire.


Le brûler vif, comme on le faisait avec des rats quand on était gosses. Ikangalombo sortait la souri de la souricière métallique par la queue et je l’aspergeais du kérosène de la lampe-tempête. Avec des allumettes Léopards, Ikangalombo brûlait alors l’animal dégoûtant qui nous rongeait la plante des pieds et les orteils dans notre sommeil… C’était beau, le spectacle de ce corps en flammes courant en zigzag comme voulant échapper au feu à ses trousses alors qu’il était déjà tout entier feu et possédé par le feu.


Ma proposition de passer le Rwandais par la torture du collier avait allumé une lueur inquiétante dans le regard de mon ami d’enfance. Je découvris alors qu’Ikangalombo était un incendiaire né et qu’il était peut-être responsable des incendies criminels inexpliqués qui avaient dévasté notre commune au cours des ans—incendies des bars surtout, lui qui faisait pourtant partie de ceux qu’on traitait de « mouches des bars ». Les bars Synagogue (dont l’appellation avait causé en son temps l’outrage de Mgr Augustin Fataki, l’Archevêque de Kisangani—paix sur ton âme, grand philosophe et appréciateur de l’eau vive « lotox » de chez nous), Montana, Chez là-bas, Palmiers et Zokoto se sont ainsi inexplicablement consumés dans les cendres.


On est donc descendus avec notre soldat Rwandais sur la Paroisse Christ-Roi, en chantant, tous arborant des bandanas aux couleurs américaines, derrière notre drapeau des Etats-Unis déchiré. Un petit kadhafi nous donna sans broncher deux litres d’essence et un quado un pneu d’occasion—tous deux « opérateurs économiques » du marché en face de la Paroisse Christ-Roi où Ikangalombo et moi avions été baptisés et confirmés les mêmes jours par Monsieur l’Abbé Othon (baptême) et par Mgr Fataki (confirmation). Quelqu’un avait alors émasculé le Rwandais nu avec un panga, un autre lui a jeté le pneu du quado autour du cou, et mon ami Ikangalombo avait vite sorti son inamovible boîte d’allumettes Léopards avec une joie de psychotique. Horrible ! Je sens encore l’odeur de la chair carbonisée… et la fuite aveugle du Rwandais, comme les rats de notre enfance.


Je ne pouvais plus contrôler la foule des Etats-Unis. Ils voulaient tous descendre en ville et chasser tous les Rwandais de la ville de Lumumba ! Je ne savais pas qu’il y avait autant d’armes à feu à Mangobo : des kalachnikov, des Moser datant de la Deuxième Guerre Mondiale, des mousquets pupu des esclavagistes arabes, des FAL, des mitraillettes Vigneron, des FM 24/28… Sainte Mère de Dieu !


Je suis descendu avec les Etats-Unis au centre-ville juste pour avoir l’œil sur Ikangalombo et ses allumettes Léopards. De peur qu’il ne mette toute la Commune de la Makiso à feu.


A Kisangani, j’ai la réputation d’un foudre de guerre au même titre que Colonel Ikuku ou Général Budja Mabé. Mais je sais que je n’avais commandé personne ce jour-là quand on est descendus sur le centre-ville comme une grande inondation du Fleuve Congo, balayant tout Rwandais sur notre passage. Si j’avais commandé quoi que ce soit ce jour-là, j’aurais envoyé un détachement à l’Aéroport de Bangboka (d’où nous est venue la mort de Kigali), un autre détachement sur la même route de Bangboka pour l’ancien camp des commandos et au Camp Lukusa sur la rive gauche du Fleuve Congo. Pour neutraliser ce que je considérais comme les trois points névralgiques de l’ennemi. Si j’avais su où se trouvait Nkundabatware, on ne parlerait plus de ce bandit et il n’y aurait pas « terrorisme sexuel » dans les Kivu aujourd’hui. Quelqu’un m’a dit plus tard que Nkundabatware était avec une fille à l’Hôtel des Chutes. Incroyable ! Ce renégat était donc là, à notre nez et à notre barbe. Qu’il continue d’offrir des Congolaises et des Congolais comme holocaustes à son maître Lucifer pour l’avoir épargné ce jour-là… C’était là notre grande faiblesse, on n’avait absolument aucune intelligence sur l’ennemi—des amateurs suicidaires.


Quelle journée glorieuse tout de même !


Comme des fous, on est plutôt allés à l’antenne provinciale de la Radiotélévision Nationale Congolaise où on a surpris Ndoki Botanga, « speaker total » comme il aimait se présenter, en pleine rubrique des « Disques demandés » qui abrutissait la masse avec la danse ndombolo. Botanga était « speaker total » parce qu’on le retrouvait presque dans toutes les émissions en langue française de la RTNC/Kisangani avec son accent pédant de Radio France Internationale, cherchant ses mots même quand il n’avait pas à les chercher avec des « bon ben euh », des « euh » traînants et des soupirs, parlant du nez comme un mundele, lui qui avait de grosses narines de carabine à deux canons. Et toute cette pédanterie éhontée du français de Radio France Internationale dispensée à un peuple cassé, écrasé, terrorisé, malmené, matraqué sur le ventre, violé et pillé sous occupation étrangère… Cet homme faisait la honte de tous les guerriers topoke.


La foule, après avoir coincé le régisseur et d’autres techniciens dans la régie, me réclame : « Que Vieux Mississipi vienne faire une déclaration pour Laurent-Désiré Kabila à Kinshasa ! Que le Mzee entende notre triomphe ! Que Vieux Rocky vienne parler. Qu’on envoie les troupes gouvernementales à Kisangani ! On a conquis la ville ! » Il y a même un fou pour crier : « Que Mzee Kabila arrive à Kisangani ! »


Pauvres connards ! Ils ne savent donc pas qu’on n’a plus des paras comme sous Mobutu ; et quand bien même ils seraient là, ça prendrait à un C130 Hercules au moins quatre heures pour atteindre Kisangani à partir de Kinshasa. Les pauvres imbéciles ne savent pas que le pays était depuis longtemps mort et enterré !


Je joue des coudes pour rentrer dans le studio bondé et je vois Ndoki Botanga recroquevillé en position fœtale dans un coin. Il a le visage ensanglanté et tuméfié. Je lui dis salut et il marmonne quelque chose en me reconnaissant, l’espoir s’allumant dans son œil grotesque quand j’engueule ceux qui le harcèlent de leurs insultes et du bout des canons de leurs kalachnikovs. Un collègue des humanités littéraires au Collège du Sacré-Cœur de Kisangani, ce Ndoki Botanga. Je n’avais pas eu la chance qu’il a eue d’aller au campus de Kassapa à Lubumbashi d’où il nous est revenu licencié en relations internationales et Kassapard plus vantard qu’un Muluba ! Mais je me dis, cette mi-journée-là, qu’il me fallait redéfinir le concept de la chance. Entre lui et moi, ce jour glorieux, je sens la veine charriée par toutes les veines, artères et fibres de mon corps. J’étais Bill Rocky Mississipi, Commandant Suprême des Etats-Unis—et non la loque humaine écrasée à mes pieds et dont la vie dépendait de mon caprice.


Brillant élève, favori de notre Recteur, le Révérend Père Marcel Spoo, Ndoki Botanga était toujours premier dans toutes les branches. Chaque année, grand prix de version latine. Dans sa tombe du cimetière de Saint Gabriel à Simi-Simi près de l’ancien aéroport de Kisangani, le Père Marcel Spoo doit rougir de honte de s’être si gravement mépris sur ton compte, collaborateur misérable ! Ah, Ndoki Botanga ! Fils de guerrier topoke, quelle ignominie pour toute une tribu valeureuse ! Catholique et fils de catholiques. Jusqu’à l’arrivée des Rwandais et du Rassemblement Congolais pour la Démocratie, fier habitant du Quartier Alur de Mangobo ; soudain propriétaire d’un grand immeuble exproprié au centre-ville. S’il est des gens pour croire que la vie s’arrête dans leurs malfaisances présentes, Ndoki Botanga était certainement de ceux-là.


Je m’approche du micro et j’énonce clairement dans une imitation que je trouve réussie de l’accent des speakers français de Radio France Internationale, en fixant l’œil intact de Ndoki Botanga, pour me moquer du « speaker total » : « Citoyennes et Citoyens, les Etats-Unis ont libéré la ville révolutionnaire de Kisangani. Ne laissez aucun répit aux criminels de guerre occupant notre pays et à leurs fantoches collaborateurs. Moi, Bill Rocky Mississipi, Commandant Suprême des Forces Armées de résistance des Etats-Unis, je demande instamment à Mzee Laurent-Désiré Kabila d’envoyer l’Armée Nationale Congolaise pour nous renforcer. Vive Lumumba ! Vive Kabila ! Vive le Congo ! »


Je fais signe au régisseur de mettre de la musique. Et « Indépendance cha-cha » de Kabasele Joseph éclate dans le studio, se relaie à travers les ondes hertziennes sur la ville, sur toute la province et bien au-delà. Liesse dans les quartiers de Brom…


J’avise Ndoki Botanga et lui demande si sa Pajero est parquée devant la radio. Il opine de la tête. J’ordonne à Botomoindo, taximan de son état avant la disparition des taxis de la ville martyre, de se faire accompagner par deux de nos hommes armés pour conduire Ndoki Botanga au Plateau Médical s’y faire soigner. Une décision que je porte avec regret sur mon cœur même en ce moment où je suis assis au Vatican, trinquant ma deuxième bouteille de Primus. Quoique mon regret soit quelque peu mitigé par le fait que Ndoki Botanga est mort de lopema terminale, il y a deux mois, dans son lit de grand malade aux Cliniques Universitaires.


On verra Ndoki Botanga aux côtés de Nkundabatware et des Forces Spéciales venues de Kigali participer aux massacres qui ont suivi notre défaite. Les détails sont dans les annales des organisations humanitaires internationales : des femmes enceintes éventrées, des familles entières décimées, des recrues de la police asphyxiées dans des containers à l’Aéroport de Bangboka ; des corps mis dans des sacs de jute avec des grosses pierres comme ballasts, jetés du haut du Pont de la Tshopo, l’horreur des pêcheurs lokele habitant dans leurs pirogues devant la brasserie lorsque la Tshopo a vomi les sacs des corps gonflés par la putréfaction. Horreur putrescente de la ville martyre. Et j’apprends aujourd’hui—pays de fous !—que le gouvernement élu négocie avec Nkundabatware, criminel de guerre ! Ah, ce pays est un pays de zombies !...


Pendant que Nkundabatware et ses frères rwandais massacrent des innocents, moi et tous mes Etats-Unis faisons un « repli tactique » dans la forêt de Segama, sur la rive droite de la Rivière Tshopo—les seuls insurgés spontanés de l’histoire à n’avoir déploré aucun dommage collatéral dans leurs rangs mais à avoir causé des représailles indescriptibles parmi des civils. Horreur des horreurs…


- Vieux Mississipi !


Il a failli me donner un AVC avec son « vieux Mississipi ! », ce Topoke de Monfort qui me tapote l’épaule de sa main musclée de déménageur et engueule vertement Jacques, le Kinois bougon qui est barman-en-chef du Vatican, juste pour commander « une Skol pour moi et une autre Primus pour Vieux Mississipi ». Il pose sa caméra numérique sur la table ronde plastique. Je remarque qu’il a les mains couvertes de cambouis et je me demande mentalement s’il n’a pas taché ma chemise blanche en me tapotant l’épaule. Mais je note que je m’étais trompé sur son compte : perdu dans mes pensées, j’avais négligé de surveiller l’avenue. Il avait donc échappé à ma vigilance et aurait pu me laisser poireauter au Vatican. Mon cœur se gonfle soudain d’amour pour lui et pour toute la race humaine.


- Ah, regarde ça, dit-il en reprenant sa camera, pendant que Jacques nous sert. Regarde ! dit-il en me tendant la camera.


Je regarde le petit écran d’affichage de la camera. Une fillette d’à peine quatorze ans—le pagne noué sur les seins et portant un bébé dans les bras, le dos contre un mur rouge—regarde fixement l’objectif comme sur les photos des studios de quartier d’antan.


- Ta nièce ? je demande en lui remettant la camera.


- C’est Solange Menga.


- Et qui est cette Solange Menga ?


- C’est la troisième femme de Sékou, le Guinéen des motos. Et le bébé qu’elle porte, c’est son enfant. J’ai fait dedans hier à l’hôtel de ton petit Kyungu. Six coups—au coup par coup ! Comme ils sont voisins de l’hôtel de Kyungu, elle est passée avec son bébé par un raccourci par derrière. C’est la copine de Kyungu qui chantait des comptines au bébé pendant que je matraquais sa mater.


Ma conscience de Catholique en rémission voue silencieusement ce Guinéen des motos et mon oncle Montfort aux gémonies pour cet acte flagrant de pédophilie mais ma bouche d’affamé s’exclame :


- Six coups ? Où est-ce que tu trouves l’énergie pour faire ça ?


Cette remarque plait à mon oncle qui s’esclaffe :


- Mange des kolas, oncle. Fais comme les Ndingaris. Ils en mangent toujours des quantités.


- Au fait, je croyais que les Ndingaris des motos étaient Nigérians.


- On voit que t’as vraiment perdu l’esprit à Kisangani. Y a pas, t’es traumatisé de guerre ! Les Rwandais t’ont coupé les oreilles ou quoi ? T’entends même pas qu’entre les phrases en ndingari, ils parlent aussi français ? Est-ce qu’on parle français au Nigéria ?


Cette moquerie normale de la part d’un oncle me touche salement mais je laisse passer l’insulte pour ne pas soulever inutilement l’antagonisme de Montfort. Pourtant je commets l’erreur de dire faiblement :


- Mais c’est une enfant !


- Et alors ! dit-il du ton scandalisé du juste devant un tribunal inique. J’suis pas yuma comme toi, fieux… Suis ni Mongando ni Catholique, moi, tu m’entends ?.. Et puis, à y regarder de près, si tu veux blâmer quelqu’un, blâme ses parents qui l’ont vendue au Ndingari. Enfant ! Ecoutez-moi ce croulant de Kisangani ! C’est un boa constrictor, je te dis, qui peut t’avaler tout entier ! Enfant ! T’es con, toi…


Il me tape soudain sur la cuisse et me souffle :


- Ne regarde pas à ta gauche, c’est elle qui vient d’apparaître, elle m’a aperçu. Et Sékou est là, étalé sur sa chaise longue… Le pervers, nyama !


Je prends une gorgée, la bière tombe sur mon estomac vide et y irradie une pulsation de douleur. Je regarde enfin à ma gauche et je croise le regard lascif d’une fillette de dix ans qui masse le cou d’un quinquagénaire. J’aperçois aussi le petit Amiki, un autre chômeur américain, qui descend l’avenue et qui marche comme sur des épines dans ses chaussures de cuir achetées chez un chailleur de souliers de passage dans cette même nganda avec 20 dollars « empruntés » à Maman Papesse, pas plus tard qu’hier. La sangsue, il ne me battra pas aux points cette fois-ci. Il me faut abattre mes cartes vite, avant que Montfort ne l’aperçoive. Sur le compte de trois, j’ouvre la bouche pour demander à mon oncle les 20 dollars qu’il m’avait promis il y a une semaine. Un… deux…


Montfort me donne un coup de coude à ce moment précis :


- Oncle, j’oubliais, prends les 20 dollars que je t’avais promis l’autre jour, me dit-il en me fourrant un « président des Etats-Unis à grosse tête » dans la poche de mon pantalon.


Quel est le nom du connard qui a dit que la télépathie n’existe pas ? Voici ma dignité sauve.


Je me répands en remerciements abjects, suivis d’une quinte de toux qui fait vibrer toute ma structure squelettique.


Kinshasa brûle mais j’ai trouvé mon jeu…


***

Illustration: Meta, Barly Baruti©2008



vendredi 28 mars 2008

Maudits alléluias auroraux


































Je me tourne vers le plafond troué pour regarder Dieu bien en face et je ricane : « Viens donc me prendre, Dieu d’Israël, j’ai tué Mwa Kapinga, qui a cessé de me respecter depuis qu’elle est devenue commerçante et sœur-en-Christ ! Viens ! Regarde mes mains : du sang, son sang, et pandémonium dans la pièce. Suis mon regard… au tour de ce sorcier de môme qui criaille, je vais l’étrangler de mes mains nues. Tu ne m’en empêcheras pas ! »



Je sors de ce cauchemar en sursaut. Quel cauchemar ! Quel putain de môme laid aux traits d’un golem ! L’alléluia de Mwa Kapinga explose à nouveau dans la chambre exiguë, se répercute sur le toit dans un grondement métallique.


Je me frotte les paupières. Dans la pénombre, je distingue le profil de Mwa Kapinga. Elle est assise au coin du lit, la tête recouverte d’une kitambala : la femme doit porter un voile avant de se prosterner devant Dieu—un précepte de sa maudite église du réveil. Des talibans à la manque...qui oublient d'enseigner l’autre précepte de Dieu : la femme doit respect et obéissance à son mari. Essayez toujours de prêcher ça à Mwa Kapinga et elle enverra son propre Bishop au diable vauvert !


- Alléluia ! hurle-t-elle de plus belle, puis sa voix retombant d’un cran, elle enchérit pourtant avec la même stridence. O Dieu tout puissant ! Pense aux orphelins, aux damnés, aux pauvres, aux victimes du tsunami et à ceux de tes enfants souffrant ou mourant dans notre pays—victimes de la maladie, de la violence et de l’injustice. Car tu as dit, tu as dit à tes enfants : Je vous donnerai la paix, je vous tirerai de votre misère, j’aurai des projets de paix et de bien-être pour vous si vous persistez dans la voie des justes. Car tu as aussi dit : je sais les pensées que j’ai pour vous, des pensées de paix et non de mal, pour vous donner finalement une bonne espérance… Alors Dieu, guide tes enfants, montre-leur ta voie, illumine notre étroit sentier avec la lumière éblouissante de ta Parole…


Un silence. Mais je sais parfaitement bien qu’il ne s’agit que d’une accalmie momentanée dans la longue prière syncopale, qui bientôt allait atteindre le final aigu de la contemplation émerveillée de l’amour infini de Jésus Christ.


Je me prépare donc au tsunami qui va frapper. Je rentre la tête sous l’oreiller pour me couvrir les oreilles. Futilité des futilités !


Le final ne tarde pas à se briser, telle une vague d’une mer en furie, contre l’oreiller sous lequel je me cache :


- Alléluia
Yoshua, toi, le seul Dieu
Ecrase la sorcellerie et les envoûtements
Ouvre notre étroit sentier sur la joie, sur la vie éternelle
Je prie pour mon mari dont les oreilles ne se sont pas encore ouvertes aux merveilles de ta Parole
Ouvre ses oreilles, Yawhé
Aide-le à trouver un emploi pour la plus grande joie de nos enfants, de notre famille
Aide-le à arrêter de boire et de fumer
Amen.


Merde ! C’est la partie de sa prière que j’abhorre le plus—ma biographie jetée en pâture aux charognards du quartier.


Je sens le lit bouger : Mwa Kapinga se lève. Je sors de ma cachette sous l’oreiller pour ne pas la froisser.


- Bonjour, lui dis-je, mon ton bougon cachant mal mon irritation d’être tiré du sommeil par ses maudits alléluias auroraux.


- Bonjour, papa, fait-elle de l’air triomphal et pédant des fous de Dieu. T’as fait un terrible cauchemar. Tu m’as réveillée… Tu marmonnais, te tournant et te retournant dans tous les sens, comme si on t’étranglait.


Instinctivement, je porte la main à la gorge comme pour vérifier s’il n’y avait pas les traces des griffes d’un étrangleur. Elle me jette un regard plein de pitié ou de mépris, je ne sais trop.


- Tu devrais prier, Sam, me suggère-t-elle avant de sortir de la chambre.

Avec un grognement, je me retourne, saute du lit et sors de la chambre à sa suite.


Dans le petit living-room, des chaises plastiques s’empilent à côté d’une table ronde plastique sur laquelle s’entasse la vaisselle sale du dîner de la veille. A même le sol, sur deux nattes sur lesquelles on a placé des mousses, nos jumelles de dix ans—Mbuyi et Kanku—se réveillent de mauvaise grâce sous l’assaut verbal de leur mère :


- Des filles qui font la grasse matinée, hein ? Des fainéantes ! Allez, debout ! Priez d’abord, puis allez faire la vaisselle ! Mbuyi ! Kanku ! La vaisselle, j’ai dit !


Elle déverrouille la porte et sort.


Je sors aussi.


C’est l’aube, mais Kinshasa fourmille déjà de vie.


Rumeurs de voix. Pépiements d’oiseaux. Klaxons de taxis-bus. Des sirènes d’usines. Ah, que ne donnerais-je pour que ces sirènes deviennent aussi musique à mes oreilles le matin : Dieu ! un emploi à Tabacongo par exemple pour retrouver le respect de Mwa Kapinga…


Dans toutes les maisons le long de la rue boueuse d’autres alléluias éclatent en staccatos, comme des cocoricos se faisant écho. Des aigrettes dont la ligne d’envol suggère qu’elles proviennent de Brazzaville s’abattent sur notre petite montagne de détritus dans un coin de la parcelle où nous vivons entassés plus d’une douzaine de familles de locataires.


Un autre alléluia éclate comme un coup de pistolet dans la maison voisine et me fait sursauter. Ah, ces putains d’alléluias qui m’empoisonnent l’existence. Avant l’avènement des alléluias dans ma vie, quand Mwa Kapinga revenait du Grand Marché où elle vend de la friperie importée des Etats-Unis, elle m’achetait toujours une bouteille de Primus bien frappée. A présent, plus question de ma bouteille quotidienne de bière fraîche : les Chrétiens du réveil sont sobres et considèrent la bière comme une concoction de Satan, ce que je ne comprends nullement puisque Jésus Christ lui-même avait transformé l’eau en bon vin.


C’est ma faute : j’aurais dû interdire à Mwa Kapinga la fréquentation de ce fou de Dieu qui prêchait entre les étals du Grand Marché. Comment s’appelle-t-il encore ? Ah ! Frère-en-Christ Justin Maloba. Ou plutôt depuis Bishop, mon œil ! Il roule en Mercedes aujourd’hui, le salaud ! Mais il y a un an et demi, c’était tout autre chose. Toute une éternité dans l’existence de ce fou de Dieu…


Je l’ai vu pour la première fois au Grand Marché quand je me suis arrêté à l’étal de Mwa Kapinga pour lui refiler 20 dollars que je venais de soutirer à des travailleurs humanitaires blancs pour une course de taxi qui n’en valait que 200 francs congolais. Des niais blancs si pourris d’argent à n’en point savoir quoi faire : quelqu’un m’a dit que leur salaire mensuel moyen est de cinq mille dollars...


Eh oui, j’étais taximan avec ma petite Renault R4 jaune bringuebalante bien à moi qui me faisait des rentrées de devises et m’obtenait le respect de Mwa Kapinga. Jusqu’à cet accident stupide qui a bousillé ma belle bagnole Renault R4 toute de jaune rutilante. Ah, les soi-disant troupes de maintien de la paix de la MONUC, je vous nique vos salopes de mères !
En une seconde, ma vie a basculé de l’insouciance à la galère. Comme ça là, clac ! comme un ordre donné avec un claquement de doigts.


Je venais de déposer deux clients blancs au Grand Hôtel et me voici au rond-point, tout à l’extrême de la bande de droite, à l’intersection de l’Avenue Batetela et du Boulevard du 30 Juin. Au pied de l’échafaudage jaune et bleu où était perchée une policière de roulage en chemise jaune et pantalon bleu qui dirigeait le trafic, un sifflet entre ses lèvres. Pas mal du tout, cette policière, je me disais en suivant son manège chorégraphié et en pianotant sur le volant au rythme d’un air de JB Mpiana qui jouait sur « Radio Okapi ». Soudain, un Toyota 4x4 fondit sur moi en provenance de Kintambo, perdit contrôle, frappa ma Renault R4 de plein fouet et l’écrabouilla.


C’était autour de midi et le soldat tunisien de la MONUC était déjà ivre mort—c’est du moins ce que me dit la policière de roulage quand elle vint me rendre visite deux jours plus tard aux Cliniques Universitaires. Elle s’étonnait que je fusse tiré vivant de l’amas informe de ferraille qu’était devenue ma pauvre petite Renault R4 bringuebalante jaune ! Je ne m’étais point trompé, la policière était belle et jolie, surtout en tenue civile : deux pagnes et une blouse de tissu « wax hollandais » qui révélaient la sculpture de son corps de miss, des fossettes qui creusaient profondément ses joues quand elle riait et des yeux qui pétillaient lorsqu’elle souriait. Une parfaite « Béloti »—sobriquet que les femmes aux joues à fossettes ont reçu des Kinois depuis la fameuse chanson « Jaria » du groupe « Grands Maquisards ». La pauvre Béloti, elle était plus traumatisée que moi…


On ne poursuivrait pas le militaire tunisien, m’informa-t-elle, surtout que je n’étais pas en règle avec mon assurance. Ces « moniques » ! Ils ne foutent absolument rien, n’interviennent pas quand on massacre des civils, ils ne savent que boire et courir les jupons. Une rumeur court dans la ville selon laquelle l’un d’entre eux serait mort de mort rose au Grand Hôtel pour avoir pris trop de cachets de Viagra… Après tout, n’ont-ils pas raison, les adeptes des églises du réveil qui sont convaincus que la fin des temps approche et que Dieu, par amour pour le peuple élu du Congo, nous a spécialement réservé les tribulations les plus virulentes pour tester notre foi ?


Dans tous les cas, mon accident est survenu deux mois après avoir entraperçu Frère-en-Christ Justin Maloba au Grand Marché… Son prêche était impétueux, comme celui des autres fous de Dieu qui vous harcèlent dans les taxis-bus et les coins de rue avec leur prêche contre une « donation pour le travailleur de Dieu, s’il vous plaît, messieurs-dames ».


Justin Maloba s’était fabriqué une maraca avec une boîte vide de lait en poudre Nido qu’il avait emplie de cailloux et dotée d’une anse de bambou. Il secouait cette maraca lors des multiples « Amen ! » ponctuant son prêche. La maraca dans une main et la Bible dans l’autre, il évoluait en dansant à travers les étals, faisant crépiter sa maraca, postillonnant la Bonne Parole d’une voix de stentor qui noyait les voix des autres colporteurs-chailleurs vendant qui des papiers-mouchoirs, qui de l’eau pure en sachets—avec la bave écumant aux coins des lèvres.


Il s’embarquait ainsi dans des anathèmes bibliques tirés des livres des prophètes les plus furieux de l’Ancien Testament—dans l’indifférence apparente des vendeurs et de leurs clients. Cette première fois donc que je vis cet imposteur, je considérai avec magnanimité et condescendance ce fou de Dieu qui se contorsionnait au nom de Jésus. Mais je l’admirais tout de même pour sa façon de négocier les points tournants de son prêche, cet escroc, réservant le clou pour la chute finale, une prophétie d’Esaïe qu’il prétendait se rapporter directement aux Congolais :


- O mes frères et sœurs en Christ, quand je lis dans Esaïe, prophète de Dieu, qui a vu la gloire du peuple congolais depuis la nuit des temps, je dis toujours, Alléluia ! merci Dieu de m’avoir fait naître Congolais. Car je serai à la table de l’Eternel aux côtés du peuple d’Israël. Amen ! Tout le chapitre 18 d’Esaïe est consacré au peuple congolais ! Je vous lis ce chapitre dans son intégralité et soyez témoins du miracle de Dieu sur le Congo. Dieu dit, car ici, ce n’est plus Esaïe qui parle, c’est la voix du Dieu vivant lui-même qui retentit. Dieu dit donc—que sa Parole reste bénite pour l’éternité—Dieu dit :




Terre, où retentit le cliquetis des armes,
Au delà des fleuves de l'Éthiopie!
Toi qui envoies sur mer des messagers,
Dans des navires de jonc voguant à la surface des eaux!
Allez, messagers rapides, vers la nation forte et vigoureuse,
Vers ce peuple redoutable depuis qu'il existe,
Nation puissante et qui écrase tout,
Et dont le pays est coupé par des fleuves.
Vous tous, habitants du monde, habitants de la terre,
Voyez la bannière qui se dresse sur les montagnes,
Écoutez la trompette qui sonne!
Car ainsi m'a parlé l'Éternel:
Je regarde tranquillement de ma demeure,
Par la chaleur brillante de la lumière,
Et par la vapeur de la rosée, au temps de la chaude moisson.
Mais avant la moisson, quand la pousse est achevée,
Quand la fleur devient un raisin qui mûrit,
Il coupe les sarments avec des serpes,
Il enlève, il tranche les ceps...
Ils seront tous abandonnés aux oiseaux de proie des montagnes
Et aux bêtes de la terre;
Les oiseaux de proie passeront l'été sur leurs cadavres,
Et les bêtes de la terre y passeront l'hiver.
En ce temps-là, des offrandes seront apportées à l'Éternel des armées,
Par le peuple fort et vigoureux,
Par le peuple redoutable depuis qu'il existe,
Nation puissante et qui écrase tout,
Et dont le pays est coupé par des fleuves;
Elles seront apportées là où réside le nom de l'Éternel des armées,
Sur la montagne de Sion.




L’homme conclut son prêche dans une profusion de ses « Amen ! » ponctuels et sous les applaudissements nourris des marchands et des acheteurs qui semblaient pourtant indifférents une minute plus tôt. Je n’en croyais pas mes yeux et mes oreilles : Ces gens croient-ils donc aux histoires à dormir debout racontées par ce colporteur des récits bibliques ?


- C’est ce qu’on appelle un fou de Dieu, j’avais dit à Mwa Kapinga en riant.


Sa réponse aurait dû me mettre la puce à l’oreille :


- Celui qui passe pour un fou pour moi peut bien être un fakir pour une autre personne, avait-elle rétorqué pince-sans-rire. Mwa Kapinga, qui fondait de rire à la moindre de mes blagues scabreuses, avait soudain un air fermé de sœur-en-Christ que je ne lui connaissais pas !


Aveugle au changement qui s’opérait de manière insidieuse en Mwa Kapinga, je me demandais à haute voix, peut-être pour me faire entendre du fou de Dieu, comment ça se faisait que le pasteur du Grand Marché était si bien habillé et semblait si bien nourri. Mwasi, une vendeuse qui occupait l’étal voisin et qui m’avait entendu, m’informa que les habits du frère-en-Christ Justin Maloba provenaient des étals des marchands des fripes et sa nourriture des « malewa », les gargotes tout proches.


Comme je m’étonnais, à nouveau de vive voix, de cette arnaque sur la place publique du marché, Mwa Kapinga me rabattit le caquet d’une réplique cinglante :


- Seul le talent est gratifié. L’homme est un pauvre déplacé de guerre de Kisangani, pour l’amour de Dieu ! Où est ton sens de la charité chrétienne ?


On peut aisément imaginer mon choc quand j’appris, quelques mois plus tard, que le fou de Dieu, s’affublant désormais du titre « Bishop », prélat autoproclamé, avait bâti sa propre église au bord du ruisseau Makélélé, près du Stade Tata Raphaël, où un grand nombre de marchands du Grand Marché—y compris ma femme—se pressaient chaque dimanche pour écouter la Bonne Parole distillée par cet arnaqueur. L’homme est devenu un millionnaire, roule en Mercedes 190, possède une station de radiotélévision évangélique et a complètement altéré ma femme, qui ne jure plus que par le nom maudit du Bishop Justin Maloba !...


Je sors en sursaut de ma rêverie quand Mbuyi m’apporte mon téléphone portable Samsung—un récent cadeau de Mwa Kapinga après qu’un « shégué » plus apte que moi m’ait ravi mon téléphone mobile et sprinté comme un athlète, en pleine journée, sur la Place Victoire, à la grande joie de la foule qui l’avait applaudi. Ah, ce pays est maudit, je vous jure, applaudir un voleur !


- C’est Tonton Kabongo, m'informe Mbuyi en me passant le téléphone.


Je prends le téléphone et la grosse voix de Tony Kabongo me vrille les tympans :


- Sam Tshimanga ! Ça va ?


- Oui, ça peut aller. Et toi ?


- Devine l’arrivage, fait-il.


- Suis pas magicien.


- Quelle mauvaise humeur de grand matin ! Ecoute, je vais en ville, je rentre vers 13 h, viens me retrouver à la nganda. Une bonne bière fraîche va te redonner du moral et te faire vibrer positivement.


- Et ta fameuse devinette, cet arrivage mystérieux ?


- Chanvre de Bumba, mon vieux, bangi pur du terroir de l'Equateur. Pas la blague de la savane du Bandundu. qu'on renforce ici avec du pilipili: c'est la mort, ça , la tuberculose pulmonaire.. Viens, je te dis, du bhang très fort—ça te rentre dans la gorge, et ça te ressort par le nez et les oreilles. Je ne parle même pas des yeux ! Kafu kafu !


- Dis, j’ai pas de fric pour le transport, y a pas moyen que tu viennes me chercher quand tu reviens du centre-ville ? C’est toi qui es véhiculé, non ?


- D’accord, je passe te chercher, à plus.


Il raccroche.


Je rabats, songeur et joyeux, le clapet de mon portable.


Mwa Kapinga, qui était allée se laver, sort des toilettes communes, tenant un seau vide.


- C’était Tony au téléphone ? s’enquiert-elle.


- Oui, je fais laconiquement, conscient qu’elle désapprouve à présent notre amitié.


- Ne nous reviens surtout pas ivre ce soir. C’est toujours pareil quand vous vous rencontrez, vous deux, messieurs les soulards : la bière, la bière, jusqu’aux petites heures du matin. Sois prudent, qu’il te réserve un taxi pour le retour. L’insécurité règne à Kinshasa. Surtout ces jours-ci, avec les kata-kata qui tuent les promeneurs solitaires la nuit.


Je ne dis rien, ma situation est précaire, pourquoi provoquer inutilement la colère de celle qui me nourrit et m’achète des Samsung. Du cimetière de Kinsuka, la voix de mon père Joseph Tshimanga me parvient : « Ah, Samuel Tshimanga, mon fils, quelle honte que de s’accrocher aux pagnes de ta femmes tel l’enfant espiègle qui s’accrochait aux pagnes de Bintu, sa mère ». Je sursaute. Ah, maudits alléluias auroraux. Vivement, le joint chez Kabongo…
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Illustration: "Quel gâchis !", Barly Baruti © 2008

mardi 25 mars 2008

Kisangani : Génocide sur ma ville




“They are committing a genocide against the city.”
« Ils sont en train de commettre un génocide sur la ville ».
Colonel Danilo Pavia, Observateur Militaire de la MONUC, 10 juin 2000, Kisangani.
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Pour jam session, avec accompagnement de likémbé, guitare sèche et drums.
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Ils sont en train de commettre un génocide sur la ville. L’effroi m’étreint le cœur. Les entrailles se contractent. Pet foireux dans ce coin de mur qui tremble. S’effrite sous la pluie. La pluie de métal.
Kibindankoy !
On peut chier dans son pantalon son pagne sa jupe : la merde n’a plus d’odeur. L’urine est froide. Sans odeur non plus. La seule odeur autour de nous : les relents brûlants de cordite.
Ils sont en train de commettre un génocide sur la ville.
Pluie de fer pluie d’acier pluie de plomb—le mur finit par céder, par s’écrouler. Fuir partir n’importe où. Sortir. Prendre la poudre d’escampette. Sprinter. Pendre les jambes à son cou. Se sauver à toutes jambes hors de cette chaumière en feu.
Kibindankoy !
Déflagration assourdissante. Staccatos d’armes légères. Puis la ponctuation majeure : Kibindankoy !
Je ne sais pourquoi à la Tshopo à Kisangani partout dans la ville : Kibindankoy, c’était le nom qu’on avait donné à la secousse tellurique de la mère de toutes les pièces d’artillerie.
Machine de pluie. Pluie de machine. Kibindankoy ! Ils sont en train de commettre un—Ils sont—génocide sur la ville ! Ils sont en train de commettre un génocide—génocide sur la ville ! Ils font pleuvoir le génocide sur la ville !
Les premiers à fuir, c’étaient les oiseaux ! Aucun chant d’oiseau. Les couards !
Abandonnés dans notre solitude—les Ougandais à l’est, les Rwandais à l’ouest—Tshopo dans l’emprise de la mort par le feu. La mort par le sang. Mort violente.
Ah ! le silence des oiseaux. Le seul bruit, les rires stridents des Ougandais. Ricanements sur des civils terrifiés. Chiant sang et eau. Pissant du sang dans leur coin.
Pas d’accalmie. La pluie est drue. C’est pas la pluie. C’est la grêle sur les toits. Ils font grêler le génocide sur la ville !
Puis soudain, la voix claironnante de l’officier ougandais : « Tokeni kati ya manyumba hiyi ! Tunavunja sasa hiyi manyumba ! » On nous enjoint de sortir des maisons...
Sortir enfin de ce trou. Sous la grêle. On allait détruire le quartier. Pour voir le Rwandais tapi de l’autre côté du quartier.
Dehors, un homme possédé par Shetani—le démon de la mort qui circulait dans la ville dans l’ivresse de la jouissance—crie à un enfant d’aller se mettre à couvert dans sa maison : Ne vois-tu pas, Mtoto, n’entends-tu pas cette grêle de plomb ?
Shetani fit une nouvelle fois crier cet homme dont il avait pris possession : Mtoto, viens donc te mettre à couvert !
La mort soudain frappa cet homme criaillant au seuil de sa maison : La balle lui avait transpercé le cou. De part en part ! Et le Mtoto—sourd-muet, indemne—avait poursuivi son bonhomme de chemin. En riant ! Il n’avait même pas eu conscience de la tragédie.
Al-Shetan travaillait à temps plein.
Derrière moi, une belle jeune femme, un sourire épanoui sur les lèvres ! Une jeune mère avec son bébé dans le dos, le pagne bien serré sur les seins. La jeune femme souriante me dépasse. Horreur ! Son pagne aux motifs « Alphabet ABC » est entaché de sang. Le sang colle à ses fesses, les moule en deux parfaites joues de fesse deux fessiers qui dansent en deux huitièmes de tour opposé : à droite dans le sens des aiguilles d’une montre à gauche dans le sens contraire de celui des aiguilles d’une montre. Quelle cambrure ! Des idées qui germent malgré la grêle de plomb. Attendez : et le sang ! Cet écoulement abondant ! Mes yeux se détachent des fessiers mouillés de sang. Mon regard glisse vers le haut, sur le dos de l’enfant. Horreur ! Un gros trou dans la tête du bébé : robinet d’où s’est évidé tout le sang du petit corps. Mouillant les belles fesses de sa mère ! Ah, ils font pleuvoir le sang sur ma ville ! Ah, le sourire de maboule de cette belle femme à la taille cambrée de supermodel !
Les Ougandais n’avaient pas menti : la destruction de la Tshopo avait bien commencé. Trouver une autre planque : vite ! Comme si les murs allaient me protéger du feu qu’ils font pleuvoir sur la ville !
J’avise la résidence de la sœur-en-Christ Pauline Mujinga. On s’était bien moqués d’elle il y a quelques années quand elle pleurait, nous racontant, à nous moqueurs endurcis, ses « visions » de morts et de morts et de tas de morts empilés. Et la terrible odeur de pourriture sur toute la ville sur tout le pays qui étouffait même les mouches ! Sœur Mujinga, viens donc nous raconter tes visions !, qu’on lui criait de notre repaire de la Nganda Ndjawé à Pumuzika.
Et sans désemparer, sœur Mujinga faisait notre joie et nous racontait en pleurs ses visions de maboule de corps et de corps et de milliers de cadavres en décomposition et l’horreur indescriptible de pourriture d’insectifuge puissant ! Et c’était la risette qui s’élevait dans l’air humide de la nuit. Et nos bouteilles de Skol Primus Heineken Becks St. Pauli Girl cliquetaient dans la gaieté universelle. C’étaient surtout les larmes de Tantine Mujinga qui nous faisaient rire aux larmes. Ah, ils font pleurer des larmes sur notre ville !
Les bondieuseries de sœur Pauline Mujinga nous faisaient aussi pitié : Ah, qu’on soupirait, la pauvre fille luba qui est venue perdre la raison si loin de chez elle, à Pumuzika, pour un Bon Dieu depuis longtemps sourd et muet—et l’on invoquait Nietzsche ! Jésus—Marie—Joseph !
Kibindankoy !
Je me précipite dans le salon de Tantine Mujinga. Les gens gardaient tous leurs portes ouvertes ces jours de la destruction de Kisangani. Je suis dans le salon de sœur Mujinga. Des mois que je ne l’avais pas aperçue dans les rues de Pumuzika. Mon Dieu ! Elle est enceinte : son ventre, un ballon trop gonflé prêt à éclater.
Le mari, Antoine Kayembe, est à plat ventre aux pieds de Mujinga, tremblant de tout son corps, hennissant en langue tshiluba à chaque coup de Kibindankoy—morve et bave sur les jolis pieds de Mujinga !
Kayembe est insensible à la honte dans le salon où l’on s’entassait un chailleur un charretier un infirmier une accoucheuse un instituteur deux élèves du Lycée Mapendano et moi ! Et les gémissements de Kayembe devant l’indifférence générale, alors que c’était Tantine Mujinga qui était sur le point d’accoucher ! Ah, ils font pleuvoir des grincements de dents sur notre ville !
Nuit noire. Pas d’électricité : les Ougandais occupaient le barrage de la Tshopo. Notre lumière : Kibindankoy !
Kibindankoy venait dans un vrombissement de jet supersonique. Puis soudain : un silence de cimetière et une moirure en panoramique. Ah, la mort pouvait-elle donc venir en si belles couleurs ? Puis : une secousse—dense, compacte, irradiante, irrésistible—qui pénétrait les coins les plus intimes de tout objet alentour ; faisant trembler jusqu’à votre pénis et vos couilles ; vous causant des borborygmes insoupçonnés et irrépressibles ; pulvérisant les murs ; hachant les êtres humains ; éviscérant tout homme dans la trajectoire de l’un de ses shrapnels.
Kayembe avait cette fois-ci déféqué dans l’indifférence générale : on avait clairement entendu dans le noir des pets foireux qui ne pouvaient tromper. J’avais moi-même pissé dans mon jean, le bruitage du dégoulinement de l’urine sur le parquet clairement audible.
Je crie alors à Tantine Mujinga, au-dessus du bruit de la mitraille—pas pour couvrir ma honte, on n’avait plus honte : Tes visions étaient bien vraies !
Je devine qu’elle regarde dans ma direction car je l’entends aussi crier : Frère, je crois que je perds les eaux ! Information qui provoque un autre miaulement en tshiluba de frère Kayembe !
Je dis, à part moi : Sale petit bébé ! Tu ne pouvais choisir un autre moment ? Mais je ne dis rien. J’imagine le liquide épais et gluant dégoulinant entre les jambes de Tantine Mujinga, envahissant ses fesses, s’épandant sur l’intérieur de ses cuisses, de ses jambes, touchant enfin ses orteils toujours si merveilleusement pédicurés, se mélangeant à la morve et à la bave de Tonton Kayembe. Dieux ! Je sursaute violemment : c’est des idées lubriques pareilles que tu as le jour de ta mort ? T’es malade ou quoi ? C’est une voix désincarnée qui me reproche mes fantasmes. Dehors la grêle toujours la grêle. Kibindankoy nous donne un court répit.
L’infirmier et l’accoucheuse sont les premiers debout. Je les entends conférer. Il faut partir à la maternité des religieuses de la Paroisse Saint Joseph Artisan sur la 10ème Avenue. Sont-ils donc fous à lier ?
Et on est sur la 14ème Avenue !
J’allais dire : On a un infirmier et une accoucheuse ici-même ; pourquoi ne pas accoucher à domicile ?
Je ne dis rien pourtant. Je tremble. Je gamberge : 10ème Avenue. On est sur la 14ème Avenue. Les Ougandais sont tout autour de nous et leurs positions se relayent jusqu’au Pont Tshopo. Les Rwandais, à en juger par la mitraille de leurs armes légères, seraient autour de la 8ème Avenue.
On est sur la 14ème Avenue. Pour aller à la maternité des religieuses sur la 10ème Avenue dans l’enceinte de la Paroisse Saint Joseph Artisan, il faut passer par la 13ème Avenue Bis—Jésus-Christ, je ne sais plus compter ; je compte avec mes doigts !—puis la 13ème Avenue—puis la 12ème Avenue Bis—puis la 12ème Avenue—puis la 11ème Avenue Bis, au coin du bureau de la Régie des eaux—puis la 11ème Avenue—au fait la maternité est entre la 11ème Avenue et la 10ème Avenue. Putain !, je vais mourir avec la ville à cause de ce stupide bâtard !
Brusquement, une commotion, après un Kibindankoy tout proche. Puis un ralenti en fondu enchaîné. Le temps se suspend dans le salon ; dehors le pilonnage s’accélère en temps réel. La nudité de sœur Mujinga me laisse indifférent. Je tremble. Un bref cri d’émoi des lycéennes—Elikya ou espérance en lingala—Elikya était née une nuit maudite du 5 juin 2000 sous la grêle de plomb, dans l’odeur imperceptible de cordite de sang d’excréments d’urine.
J’ai passé six jours chez Tantine Mujinga et Tonton Kayembe sur la 14ème Avenue de la Tshopo. La peur soudain bannie de nos cœurs par les cris d’espoir de la miraculée appelée Elikya qui tenait à pleines mains les gros seins de sa mère, elle-même d’abord nourrie de biscuits et de boîtes de lait Nido du chailleur dont je m’approprie toute la réserve de cigarettes—trois paquets de Marlboro rouge que j’ai grillés pendant les six jours de la destruction de Kisangani.
Mais à chaque fois que je voulais revisiter les visions autrefois loufoques de Tantine Mujinga, elle changeait fermement de sujet, me faisant parfois douter de mes propres souvenirs.
Kibindankoy, on s’y était faits. Les ricanements des Ougandais sur les toits des maisons à un étage de l’Office National de Logement, on s’y était faits aussi. Les Ougandais avaient fini par découvrir la petite Elikya et le miracle irisé de sa naissance—pensez donc : un infirmier et une accoucheuse bloqués par le hasard de la grêle de feu sous le toit de Tantine Mujinga. Tony Okello, le lieutenant ougandais, l’arme en bandoulière, portait même dans ses bras la petite Elikya. Ils nous avaient approvisionnés par deux fois, les monstres ougandais que nous avons baptisés nos S4 ! Des boîtes de sardines. Deux grandes boîtes de lait Nido en poudre pour Tantine Mujinga. Des boîtes de haricots. Deux grands jerricans plastiques d’eau potable et j’en passe. La consigne était formelle : hapana moto ! Pas de feu : on devait manger froid.
Devrait-on pleurer ou rire de joie, en milieu de matinée de ce samedi 10 juin 2000 quand, à la fin de la grêle et le silence des Kibindankoy, on a retrouvé nos S4—ah, l’atroce grimace sur les lèvres du Lieutenant Tony Okello !—recroquevillés dans une posture ridicule, figés dans la mort dans leurs excréments et dans les excréments des caniveaux, à vingt mètres de la maison où rayonnait, où rayonne encore aujourd’hui Elikya Bilonda Kayembe.
Ah ! je ne sais pas ce que signifie « bilonda » en tshiluba, mais en swahili de Kisangani « bilonda » ou « vidonda » signifie : blessures, plaies, stigmates—nos blessures physiques, nos stigmates psychiques des six jours durant lesquels on a fait grêler le génocide sur notre ville ! Donda nduku—plaie sœur—plaie incurable—nos stigmates sont ineffaçables…
Ah, ma petite Bilonda, devrais-je te raconter que ton père avait chié dans son pantalon ou que j’avais pissé dans mon jean le jour maudit de ta naissance, le 5 juin 2000 ?
Dans la rue, des amoncellements de cadavres—une pourriture à vous faire dégueuler—des chiens errants se repaissant sur des cadavres, se disputant des charognes humaines avec des chats tout aussi ensauvagés—j’ai même vu des poules picorer des cadavres !—une grande odeur de putréfaction, tout comme dans les visions de sœur Mujinga, à la seule différence qu’il y avait des grosses mouches partout—des mouches sortant des bouches ouvertes des cadavres parsemés entassés dans les rues. Et l’odorat avait réapparu en même temps que les oiseaux qui nous avaient désertés pendant les six jours de la destruction de Kisangani. Les couards !
Tout était donc fini. On espérait—Elikya—qu’on pouvait enfin revivre, survivre après ce gén—ce géno—génocide sur notre ville. Kukumisi—bégaiement ! On était tous devenus des bègues ! Des mots nous sortaient à tort et à travers ! On était tous frappés du Syndrome de Gilles de La Tourette. Une ville de traumatisés, de zombies, de revenants !
Tout était donc passé en ce milieu de matinée du 10 juin 2000, croyait-on. Pourtant tout n’était pas encore passé, pas totalement résolu en cette journée maudite du 10 juin 2000.
Sur la 13ème Avenue, de l’autre côté, du côté menant vers le campus, il y avait notre pub Petit-Bois. Le patron du bar, le père de trois de mes copains, on l’appelait aussi Citoyen Petit-Bois. Au quatrième jour de la Guerre de Six jours, les Rwandais avaient décidé de transformer les trois paillottes du pourtour de la piste de danse du Petit-Bois en une morgue de fortune.
Les soldats rwandais n’étaient pas comme les soldats ougandais ou les soldats congolais : ils respectent leurs morts ! Une petite section commandée par un ljeune ieutenant était préposée aux pompes funèbres : elle ramassait les cadavres des soldats rwandais tombés et les alignait sur le parquet cimenté des trois paillottes du pourtour de la piste de danse de Petit-Bois.
Al-Shitan—Shetani—le démon de la mort—patrouillait furieusement la Tshopo et était sans doute courroucé par la fin prochaine des hostilités. Le démon de la mort prit donc Citoyen Petit-Bois à la gorge—Papa Petit-Bois qui n’avait jamais haussé le ton de toute sa vie ni fait le moindre mal à une mouche !
Le démon de la mort qui avait pris Citoyen Petit-Bois à la gorge le fit hurler à l’adresse du sympathique lieutenant rwandais des pompes funèbres : C’est pas la morgue ici ! C’est pas la morgue ici ! Emportez vos cadavres ! Tosha maiti yenu ku parcelle yangu !
Le lieutenant rwandais avait souri au Citoyen Petit-Bois, s’est même excusé pour l’incommodité passagère, pendant que l’une des « Mamans Petit-Bois » (il était polygame) retenait son mari par la main et tançait vertement le démon Al-Shetan qui avait pris possession de la bouche du père de ses enfants.
En milieu de matinée du samedi 10 juin 2000, le dernier cadavre rwandais était évacué des trois paillottes du pourtour de la piste de danse du Petit-Bois.
Les soldats rwandais avaient même passé la serpillière sur le parquet cimenté des trois paillottes du pourtour de la piste de danse du Petit-Bois.
Mais ils sont revenus au Petit-Bois—les soldats rwandais si prévenants—en début d’après-midi de ce samedi 10 juin 2000 avec, à leur tête, Al-Shetan en furie. La parcelle du Citoyen Petit-Bois fut proprement nettoyée—Papa Petit-Bois ; les trois Mamans Petit-Bois ; trois fils ; six filles ; huit petits-fils ; quatre petites-filles ; six petits-neveux ; sept petites-nièces ; quatre voisins qui venaient féliciter Citoyen Petit-Bois pour avoir tenu tête aux soldats rwandais—tous dispatchés auprès du Bon Dieu dans le temps qu’il vous faut pour lire pour entendre ces lignes !
Une seule survivante, laissée à dessein par Al-Shetan comme pour signer de sa griffe son passage : Basekawike—une attardée mentale de six ans—la petite-fille du Citoyen Petit-Bois qui—bavant—répétait, répétait en boucle, comme un CD éraillé, les quatre premières lignes de l’Ave Maria en swahili : « Nakuamkia Maria—Umejaa nema—Mungu awe nawe—M’barikiwa wewe kuliko wanawake wote »… De qui Al-Shetan se moquait-il donc ainsi ? Sur qui Al-Shetan pétait-il donc ainsi ?
Inconsciente de la tourmente autour d’elle, la pauvre petite Basekawike, avait ânonné ces quatre premières lignes de l’Ave Maria sans s’arrêter, les bras étendus en ailes, tournoyant en orbite autour de la piste de danse circulaire, tel un oiseau blessé, la voix s’enrouant chaque heure chaque jour d’un grand cran, jusqu’à la mi-journée du mercredi 14 juin 2000, quand elle s’abattit—morte—sur la piste de danse du Petit-Bois !
A la Tshopo, on ne pouvait décider des deux malheurs, quel était le plus grand : les six jours de la grêle de plomb et des jeux de lumière des Kibindankoy ou les cinq jours de douleur inexprimable de la petite Basekawika—douleur oscillant dans le sillon des quatre premières lignes de l’Ave Maria en swahili, zézayées en boucle exaspérante. Ah, pourquoi Al-Shetan avait-il donc pris le contrôle de la bouche de ce vieillard lokélé pour plonger notre quartier dans ce double deuil sans nom, sans aboutissement ?
Ah, ils ont—commis—fait pleuvoir—un génocide sur ma ville !



***



(Illustration: Barly Baruti © 2007)






dimanche 23 mars 2008

Bagraines


Description du recueil en quatrième page de couverture :

Ce recueil comprend trois textes courts. « Bagraines »: Dans la forêt vierge du Haut-Zaïre [aujourd’hui Province Orientale], la traque de l'éléphant est chose relativement facile. Mais la forêt peut parfois vous réserver des surprises désagréables… C'est ainsi que pour cinq jeunes braconniers, ce qui débute comme une simple routine tourne vite en mésaventure macabre. « Cœurs parallèles » : Bombesa, au Congo Belge, était un petit village tranquille jusqu'au jour où, dans une bagarre, un soldat y trouve accidentellement la mort. « Les Assassins de la Rumba » : un père cloué au lit par la maladie, sa femme et son fils. Dans la chambre du malade, la mère et le fils parlent de la terrible chose qui rôde sur le pays, la ville, le quartier….

Auteur : Jimi Yuma
Date de parution : 05/2000


ISBN : 9782738445971
Editeur : L'Harmattan
Nombre de pages : 80
Poids : 110 g
EAN : 9782738445971
ISBN : 9782738445971
Prix : 8,69 € (recueil disponible chez Alapage et Amazon.fr)




Pour parer d’avance un coup de Gangoueus, critique sévère :
Je viens de me rendre compte que la première nouvelle, Bagraines, qui donne le titre au recueil, a été profondément influencée par une nouvelle d’Ernest Hemingway lue dans mon enfance. Cette intertextualité très rapprochée est palpable dans au moins un point marquant de la nouvelle. J’ai aussi écrit ces nouvelles comme qui dirait debout, en plein milieu de mon cycle postuniversitaire…
Au fait, je ne savais pas que le recueil avait été réédité en 2000.




samedi 22 mars 2008

Ouverture: Bas les masques !




Hier vendredi, c’était le premier jour du printemps. Pour les amateurs de l’astrologie symbolique, dont étaient sans doute les révolutionnaires français qui ont produit le calendrier républicain, Jupiter s’occupe à raviver la vie entrée en hibernation pendant l’hiver.
On avait ici Franz, déterminé à donner un coup de pouce à Jupiter dans le « jardin », en y plantant quelques fleurs. Une petite voisine de 10 ans, Bobbie—que je m’entête à appeler Robbie, pour peut-être ne pas la confondre avec un ancien colocataire à Cambridge, a reçu une petite leçon de jardinage dispensée par Franz.
Moi, je ruminais la petite prise de bec que j’avais eue avec Claire, une lectrice de mon ancien blogue et donc amie virtuelle, qui s’était quelque peu interloquée par le paravent de mon nom de plume. Jupiter aidant, j’ai donc décidé de lancer ce nouveau blogue pour les amis internautes avec qui j’échange depuis quelque temps…
Bas les masques donc…
La vie est après tout fort courte pour la dépenser en cachotteries avec ses propres amis. Me voici livré à vos regards…
Dans mes ruminations, j’ai aussi redécouvert une vieille photo, qui illustre la fragilité de la vie, et qui me montre sur l’une des tours des « Twin Towers », les Tours Jumelles fatidiques de New York City, depuis lors englouties dans le feu de la folie humaine. Vieille photo que j’avais scannée il y a quelques années. Cette photo est malheureusement floue. Il y a une photo jumelle, plus claire, que je n’avais pas scannée et qui se trouve dans les cartons que j’ai entreposés chez un ami quand j’avais déménagé de Cambridge l’année passée. Je l’afficherai un jour sans doute…
Ces photos prises sur l’observatoire perché sur l’une des tours—je ne sais plus laquelle—l’ont été au début des années 1990. A regarder ces photos, je me dis toujours que si les fous de Dieu avaient frappé ce jour-là, je ne serais pas là aujourd’hui à taper ces mots sur le clavier de mon ordinateur portable. Et ma dernière-née n’aurait pas vu le jour. J’avais comme une prémonition ce jour-là. Je ne hais pas particulièrement les hauteurs, mais j’avais résisté de monter à l’observatoire, et j’y suis monté à mon corps défendant !
La vie est donc fragile et on doit essayer de vivre chaque seconde intensément.