lundi 5 octobre 2009

La Polyphonie intercontinentale de Monsieur Séguin





GENERIQUE

Bien que ce texte de « fiction expérimentale » en forme de « fiction flash » soit signé par moi, il est polyphonique — fruit d’une longue maturation et d’une collaboration d’écriture que ce générique détaille :

Conception narrative initiale: GILBERT AL BASOSILA, Kinshasa.
Texte initial : GILBERT AL BASOSILA & JEAN-PIERRE JIMI YUMA, Kinshasa.
Texte de sampling : CAROLYN JEAN HART (version originale américaine extraite de son roman Aurora) & JEAN-PIERRE JIMI YUMA (traduction française avec la permission et la participation de l’auteur), Cambridge, Massachusetts, USA.
Reconception narrative & texte définitif: JEAN-PIERRE JIMI YUMA, Cambridge ; Kinshasa (avec GILBERT AL BASOSILA) ; et Washington, D.C.

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1. Moya. Une coquille et l’on obtient « moyo »—le cœur, l’âme, l’amour. Mais limiter la latéralité. Limiter les associations d’idées. De mots. Nous en tenir à l’hypothèse de travail. Hypothèse de travail : les tribulations de Monsieur Séguin ; et incidemment, la saga de Floribert Tingatombola—ou plutôt Floribert Tingatombola qu’on voit ici en saga terrestre terminale : dans son cercueil fermé, avec tout autour des mouches bourdonnantes que les pleureuses aux voix éteintes de douleur tuent avec des chasse-mouches dont elles se sont munies ; de grosses mouches attirées par le cadavre en décomposition ; de grosses mouches dont le bourdonnement est mis en sourdine par la voix cassée du jeune prêcheur des deuils éructant des imprécations tonitruantes : « Puisque les Ecritures disent : il adviendra un temps où les gens crieront famine ; ils entendront la Parole de Dieu mais ne l’écouteront point ; en ce moment où tu peux encore entendre la voix de Dieu, il faut en profiter pour l’écouter ; c’est le moment de saisir la foi par les cornes ; afin que tu puisses être insufflé de la Vie ; puisque la Vie est dans la Parole de Dieu ; c’est pourquoi les Ecritures disent ceci : celui qui est avec Jésus a la Vie ; celui qui manque Jésus n’a pas de Vie ; mais le courroux de Dieu est déjà sur lui ; O mon frère, O ma sœur ; pour que tu sois épargné de la grande colère de Dieu, Christ te dit : viens vivre dans ma Parole ! »… Comme quoi : Monsieur Séguin, c’est la paire de bottes du ci-devant macchabée Floribert Tingatombola, mort noyé dans la Rivière Kalamu parce que c’était la nuit, qu’il avait plu, que les égouts et les systèmes d’évacuation des eaux ayant disparu de nos villes avec le départ des Belges après l’Indépendance cha-cha-cha il y a donc des inondations à chaque pluie — à ces occasions pluvieuses, la Rivière Kalamu se gonfle sans crier gare en une crue éclair meurtrière, et que notre comparse était dans un état d’ébriété avancée... On ne sait pourquoi Floribert avait surnommé ces bottes Timberland pourries Monsieur Séguin. On savait tous qu’il avait tiré ce nom d’un coin sombre de sa mémoire. De notre mémoire collective. Notre mémoire d’écoliers. On savait que Floribert avait tiré son « Monsieur Séguin » de notre anthologie de textes littéraires qu’on ânonnait à l’école. Ce nom provient des Lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet. Tant qu’il y était, il pouvait tout aussi bien surnommer sa pourriture « Drouot » car, dans notre anthologie, juste après La Chèvre de Monsieur Séguin, il y avait L’Examen du jeune Drouot. Eh oui, Francophonie oblige : l’apprentissage du français passe par les grands-prêtres de la langue… même si on n’a que foutre de l’histoire de la France et de ses grands personnages.


2. Mbili. Cette paire de bottes Timberland aura tout vu. En voici la chronique condensée. Achetées par Joseph Boylston un après-midi d’automne à Tarbeck, une ville goudronnée encaissée dans les contreforts des Rocheuses du Colorado, elles finissent cinq années plus tard à titre de don au Thrift Store de l’Armée du salut de la même ville. On ne saura comment ces bottes auront réintégré le circuit de l’échange capitaliste ou de la coopération nord-sud. Tout ce qu’on sait, c’est que M. Séguin s’est retrouvé un jour dans un grand ballot d’autres souliers de seconde main au grand marché de Kinshasa, sur l’étal de Johnny Gordon, le spécialiste des articles de seconde main appelés « tombola », qui l’a acheté chez le grossiste libanais du coin de l’Avenue du Commerce toute proche. Floribert Tingatombola se trouvait justement ce matin-là à l’étal de son ami Johnny Gordon lorsque ce dernier avait éventré le gros ballot de chaussures cabossées en provenance des Etats-Unis : des chaussures ravagées par les intempéries et les pieds de leurs anciens propriétaires, certaines aux pointures inégales ; des bottes d’hiver, des bottes de pluie, des tongs, des sandales, des chaussures de clowns, des baskets, des sabots de bois et des chaussures de golf… Comme Floribert Tingatombola était bon copain avec Johnny Gordon, il bénéficia d’un prix de rabais : 10 dollars pour M. Séguin qui n’avait jamais eu de bonheur dans les rues de Kinshasa !


3. Tatu.— la terre ceignant le vert de tarbeck, le point sur l’iris de la pupille, un i, une ville; un coup de vent hurlant; un mur de vent se fondant dans des corniches en dents de scie; des vagues roulant hurlant — vertes ! — se fondant dans la croûte des champs, écorces grimpantes — chauves blanches — des peupliers de virginie, solides dans leurs nœuds ramassés en fortes nervures; feuilles striées, acérées, vénéneuses, épines piquantes rouges — rouge bordeaux; crêtes, langues de cuir, courroies, ondulations de pins, accordéons d’écorces, coups de sève, bois rouge, boucles de roseaux à motif chinois, graines, granules, brins, embruns soufflés à travers le point d’un i; un siècle de constitution, de construction; une colline, une place forte surplombant la désolation d’une arcade sourcilière, les contours d’une tête; les contours d’un cerveau, un épigramme, une ébauche magnifiée sous les lumières et la chaleur, une région à explorer — en train d’être explorée — morceau de carton, le plan d’une pièce, océanographie, cartographie, carte, mappemonde, topographie, météo — conditions fondamentales! — une chambre: une main d’enfant s’agitant dans un coin; la fillette agitant la menotte dans une mitaine, son souffle traçant des hologrammes condensés — dehors; une langue gelée, articulant des mots, au moment où la main de la fillette et le livre élémentaire se touchent, se caressent; la menotte qui maintenant est sans mitaine, fourrée dans une poche — un blouson rouge; la colline, une ville; — un endroit où renfield a collectionné des papillons, un millier de siècles durant, dans sa chambre; le point sur un i, tarbeck —


4. Ine. De Tarbeck au Cimetière de Kinkole à Kinshasa où trône M. Séguin sur la tombe de Floribert Tingatombola, il y a tout un bail. Toute une distance. Tout un monde. Tout un océan de vicissitudes. On peut encore voir sur le corps meurtri de M. Séguin les traces des coups de marteaux, de couteaux acérés, d’aiguilles perçantes de tous les cordonniers de Kinshasa. Si M. Séguin a passé cinq hivers pourvoyant chaleur et sécurité « pédestres » à Joseph Boylston, mort l’hiver dernier dans un accident de ski sur une pente escarpée près de Tarbeck — ville goudronnée encaissée dans les contreforts des Rocheuses du Colorado, il a continué pendant six années interminables à prêter fidèlement ses services à Floribert Tingatombola … On est d’ailleurs en droit de se demander si M. Séguin aurait eu l’honneur de trôner sur la tombe de Joseph Boylston à Tarbeck—ville goudronnée encaissée dans les contreforts des Rocheuses du Colorado. On est d’ailleurs en droit de se demander si M. Séguin est mort avec Floribert Tingatombola. C’est un ami, point au fait du recyclage, qui a eu l’idée de poser M. Séguin sur la tombe de Floribert Tingatombola, le condamnant ainsi à une mort, une inutilité précoces. Après tout, s’était dit cet ami, pourquoi Floribert Tingatombola avait-il choisi et donné un nom à son unique paire de chaussures si ce n’était pour dire qu’il y avait une profonde filiation entre lui et ces Timberland putrescentes… Mais Stanislas Kunda — le fossoyeux tout-terrain du Cimetière de Kinkole, détourneur et déplaceur de tombeaux, et bon copain avec La Fossoyeuse — jure avoir entendu un jour M. Séguin, le mokoto de feu Floribert Tingatombola, pousser un gros soupir d’ennui…

vendredi 2 octobre 2009

Paysage de couleurs



— Cela avait commencé avec un simple point, un murmure d’indigo sur le coin inférieur gauche de la toile — mon côté —un début tout à fait au hasard qui prit de l’ampleur dans son expansion, donnant de la substance et de la texture à l’espace plastique, captant toutes les nuances chromatiques, culminant dans un soleil caniculaire dans le coin supérieur droit — le côté d’Antoine. —


Deux années plus tôt — la propitiation, comme l’avait prescrite le docteur Mildred Woods, sa psychothérapeute. La bibliothèque publique était fermée. Non pas qu’elle s’attendît qu’elle fut ouverte par un week-end de Memorial Day. Mais elle devait voir la bâtisse abritant la bibliothèque publique car c’était l’une des stations obligées de son chemin de la croix dans ce pèlerinage thérapeutique. Un jalon dans ce que, jusqu’à la dissection thérapeutique, elle crut être le paradis de son enfance. Un pan de son existence que son esprit avait gonflé au-delà de toute proportion et gelé en une fresque mentale idyllique…


Jusqu’à ce que le docteur Mildred Woods, insidieusement, systématiquement, transforma tout le terrain de son enfance pour en faire un paysage saharien. Elle comprenait maintenant pourquoi sa copine Irene, en dépit de sa forte suspicion d’avoir été victime dans son enfance des attouchements sexuels de la part de son beau-père, avait choisi de ne point remuer les eaux boueuses et infectes du passé — et, malgré tout ça, elle était avocate d’immigration à succès, épouse joyeuse, et mère gratifiée de deux enfants normaux qui étaient à l’université.


La bibliothèque était miraculeusement épargnée de la frénésie du développement immobilier qui avait frappé toute l’étendue de la petite ville de Tarrytown, à une trentaine de kilomètres de New York. Les murs de marbre et la colonnade de la bibliothèque, comme autrefois, étaient recouverts de fleurs rampantes…


Printemps 1959: Tom lui vola, là, derrière la bibliothèque, son premier baiser. Un baiser stupide sentant les oignons — un arrière-goût qui ruina son dîner cette nuit-là et envahit sa bouche pendant près d’une semaine. Plus tard dans sa vie, elle se fit un point d’honneur d’avertir ses petits copains qu’elle avait une allergie pour les oignons!


Juillet 1961: là, elle fut violée par Tom et Brian (Tom : « Ecoute, Joanna, c’est pas ton buste qu’on veut zyeuter! »; Brian : « Allons donc!, montre-nous le con, veux-tu? »; et elle-même : « Okay!, juste le temps d’un flash de photo et je remets mes nippes! »; l’étrange lueur d’intérêt anatomique dans le regard des deux garçons et la prise de conscience soudaine qu’elle possédait quelque chose qui exerçait une sorte de tropisme chez les hommes et qui, cela elle le découvrit très tôt dans sa vie, faisait affleurer le pire chez certains d’entre eux).


Une note de tristesse lui traversa l’esprit — Tom était mort de sida, tout comme Brian plusieurs mois auparavant. C’était ironique, la façon dont le sida créait des ponts en Amérique en ces années du début de la pandémie. Tom était devenu un peintre prolifique de New York (elle le voyait assez souvent car il était très lié avec Antoine, l’amant de Joanne, un peintre belge célèbre vivant à Boston) et un leader national dans le mouvement des droits civiques des gays. Le père de Brian avait eu un job dans une mine de charbon à Carbonville, dans l’Etat de l’Utah, au milieu des années soixante.


Après la mort de son père dans un coup de grisou, Brian abandonna les études et devint camionneur — un personnage sortant tout droit du film Redneck Zombies, comme Joanne le découvrit le jour où elle le rencontra par hasard au Hay Market à Boston où son camion à remorque était en train d’être déchargé (Joanna : « T’as gardé contact avec Tom ? »; Brian : « Me parle pas de cette pute de pédé démocrate ! » — et, « Pardonne mon français ! », l’expression américaine pour s’excuser de jurer).


Une fois, les deux étaient des inséparables mauvais garçonnets. Puis, deux membres de classes sociales et de styles de vie différents. Mais un commun dénominateur: le sida — Tom l’avait attrapé dans l’anarchique sous-culture artistique du New York d’avant le courant de la « protection sexuelle »; Brian quelque part dans la centaine de putes qu’il avait rencontrées sur les expressways. Le sida, est-ce là la « Destinée manifeste » moderne de l’Amérique?, se demandait Joanna; était-elle — elle aussi — déjà marquée du terrible stigmate? D’innommables terribles êtres infra-microscopiques grouillant déjà dans son système. Poursuivant leur démoniaque scissiparité clandestine dans ses vaisseaux sanguins. A l’attente de quelque signal du Destin —le Dieu de l’Ancien Testament ne faisait-il pas flèche de toute main méchante dans ses vengeances? — pour frapper: aveuglément, vicieusement, sans pitié, sans remords…


Elle combattait ses propres démons génétiques (et, au fait, c’était leur présence envahissante qui la fit chercher l’aide du docteur Mildred Woods dont elle découvrit le cabinet privé grâce à une annonce parue dans le Boston Phoenix : « Sexuellement obsédé? Une thérapeute ayant une très longue expérience est prête à vous libérer de vos cauchemars »).


Elle avait eu elle-même de nombreuses parenthèses d’actes sexuels délibérément sans protection, tout le long de sa relation amoureuse avec Antoine — et de plus en plus souvent depuis l’apoplexie qui le faisait végéter dans son lit circulaire: un étudiant africain, l’escapade à Port-au-Prince, les virées de vendredi soir qui commençaient au Cantares — un bar latino de Cambridge — et se terminaient aux petites heures du matin dans une chambre de l’hôtel Marriott au Kendall Square…


— Car iris je suis / Voici — je suis la lune / la nuit / ton cauchemar / Je suis la mer / mon soleil / ta déesse païenne /


Je suis de la Génération de Woodstock. Jimi Hendrix. Le Vietnam. La Bombe… Nous sommes tous musiciens ; chacun trimbalant sa guitare… Et c’était là la chanson que je grattais sur ma guitare sèche de longues heures d’affilée. La chanson qui impulsait mon âme ma main mes doigts comme je m’écartelais sur ce paysage de couleurs. Exorcisant mes sentiments. Pourtant, la ligne de transition demeurait élusive. Un concept insaisissable. Un hiatus chromatique.


Automne 1976. Un paysage de couleurs. Presque fini, sauf cette touche délicate à même de motiver la ligne transitionnelle. L’horizon esthétique putatif. Virtuel. Je ne pouvais concocter sur ma palette le juste mélange qui pût traduire un passage sans accrocs d’une texture à l’autre. De l’indigo de ma féminité au vermeil bouillant du machisme d’Antoine. Bien que la transition fût clairement peinte dans mon esprit, toutes mes tentatives pour la capturer sur la toile furent sans succès. Un fossé entre les sexes. (Antoine, —admiratif: « Un paysage de couleurs fantastique, mon chou. Tu dois le terminer! » — et tu ne me l’as jamais laissé terminer.) Il y avait quinze ans de cela. Toutes ces années une partie de mon esprit avait continué à travailler sur ce projet. Mais la ligne de transition — même dans mon esprit maintenant! — demeure un déconcertant et déconnecté monochrome gris. Abjectement sombre!


Puis, j’avais enroulé la toile et l’ai remisée dans un coin de mon atelier, cet étroit espace délimité par Antoine dans le sous-sol de sa maison pour ce qu’il appelait mon « junk » — terme qu’il utilisait d’ailleurs pour toute œuvre d’art, y compris ses propres constructions… Antoine et moi, nous venons de “rompre” — terme que s’entêtait d’utiliser Dr Woods pour caractériser le développement non-anticipé de ma relation avec Antoine. Il est grand temps de dérouler mon paysage de couleurs. Et de continuer du point où je me suis arrêtée. Il y a quinze ans. —


Comme Joanna se tenait là, face à la bibliothèque, d’autres souvenirs chauds et palpables lui revenaient à l’esprit, — en trombe. Elle revoyait, comme sur un hologramme, Mrs. Rankin sortant de la bibliothèque et demandant aux filles roulant les cerceaux hula hoops autour des hanches de la fermer.


C’était plus qu’elle ne pouvait supporter. Et elle se demanda si elle avait assez de force pour ce qui lui restait à revivre dans ce voyage de repossession de soi.


Elle essaie de marcher à grands pas sur Main Street — à présent complètement « yuppifiée » — avec un grand poids sur le cœur. La rue est assaillie par une véritable marée humaine: une foule de cyclistes et de badauds — une sorte de course annuelle, une tradition certainement inaugurée après le divorce de ses parents, la désagrégation de tout l’univers de son enfance: tous deux événements subséquents à cette horrible chose…(quelle terrible expérience que de se réveiller du jour au lendemain et de se rendre compte que le monde, telle qu’on le connaissait, avait perdu toute sa magie, toute sa douceur de glace à la vanille).


Malgré la foule, elle marchait de plus en plus vite, comme si elle faisait du « power-walking ». Puis, comme elle prenait une route transversale pour avoir une meilleure vue du fleuve Hudson en contrebas, elle stoppa soudainement au beau milieu de l’intersection. Elle fut presque renversée par une cycliste.


« Ça va pas la tête ! » , lui lança la jeune femme au cuissard et casque qui l’avait évitée de justesse.


Elle sprinta pour traverser l’intersection en hurlant une insanité à la cycliste. Et, soudain, là!, devant elle, monsieur Henri Verloger, qui tondait son gazon. Elle pouvait encore se rappeler l’accent français au zézaiement risible de son anglais quand il venait d’aménager dans le quartier pour fonder foyer avec Barbara, la meilleure amie de sa mère (M. Verloger : « Ze sing about Paris iz zat it iz ze most botiful town in ze wole world ! »; sa mère, en un anglais hermétique pour M. Verloger : « Si Paris est le paradis terrestre, pourquoi n’y rentre-t-il pas pour de bon? »; son père: « Je parierais que ce salaud pompeux est de ces ‘Frogs’ qui ont collaboré avec les nazis, je vous jure! » — haï par tous les adultes du quartier, Verloger était pourtant adoré de tous les gosses du quartier pour son humour et son esprit vif).


Le moteur de la tondeuse s’arrêta soudain comme Joanna se rapprochait de Verloger. Le vieillard français essayait de redémarrer le moteur qui restait sourd à ses sollicitations.


« Allons donc, bitch! », Joanna l’entendit jurer en anglais à l’adresse de la tondeuse. Elle nota mentalement que son accent français ne s’était nullement émoussé avec le temps.


« Monsieur Verloger? », Joanna demanda.


« Ouais? », fit-il en se retournant. Aucune lueur de reconnaissance dans son regard. « Je vous connais par hasard? »


« Je suis Joanna, vous vous rappelez? Joanna Green… Nous habitions… »


« Oh, mon Dieu! Joanna, évidemment! »


Il l’embrassa chaleureusement.


« Barbie! », hurla-t-il en direction de la maison. « Viens voir une revenante ! »


Barbara sortit aussitôt sur la véranda. Septuagénaire, Barbara gardait encore toute sa beauté et son rire charmant. Elle n’avait même pas cillé: elle reconnut Joanna immédiatement.


« C’est pas vrai — Joanna! », s’exclama-t-elle, et d’ajouter avec le manque de tact des personnes âgées : « Vieillie, tu ressembles si fort à ta mère… viens dans mes bras, ma petite! »


« Brandy? », proposa Henri lorsqu’ils se furent assis sur la véranda à l’arrière de la maison, face aux tulipes et aux lilas en fleurs dans le petit jardin bien entretenu, exactement comme Joanna se le rappelait.


« Non, merci! », déclina Joanna avec fermeté. « Du thé glacé, s’il y en a ».


Cette nuit-là, il y avait de cela vingt ans, à Cambridge, elle s’était jurée qu’elle n’allait jamais toucher à l’alcool de sa vie (avant ses virées, elle se contentait de deux ou trois joints). La chose et le divorce avaient complètement démoli la vie de son père. Après la Deuxième Guerre Mondiale durant laquelle il avait servi comme mitrailleur à bord de bombardiers sur le théâtre européen, il avait commencé une carrière prometteuse comme photographe de presse qui s’était noyée — après les événements — dans l’alcool. Tel les troncs que la forêt jetait sur l’Hudson, il avait dérivé jusqu’à Cambridge, à quelques pâtés de maisons de la résidence où son ex-femme vivait avec son nouveau mari. Joanna était revenue de Abbot Academy, un riche lycée privé situé à Andover, dans le Massachusetts, pour passer l’été avec son père, dans le loft de ce dernier à Central Square.


Et là, une nuit, puant l’alcool, il avait titubé jusqu’au lit de Joanna. Elle crut d’abord qu’il était venu juste pour lui dire bonne nuit et l’embrasser. Mais quand ses doigts glacés avaient commencé à tâter ses seins, elle le frappa jusqu’à l’évanouissement, le tira par les pieds jusqu’à son lit et —réprimant des sanglots amers — lui enleva les chaussures et le recouvrit d’un drap. Elle ne l’avait plus revu jusqu’il y avait six mois — presque jour pour jour — quand il était mort d’éthylisme avancé dans un foyer pour SDF de Boston…


Ces mains glaciales et tremblantes, cet attouchement répulsif étaient irrémédiablement associés dans son esprit avec l’alcool. Pourtant, elle n’avait jamais haï son père — il lui faisait plutôt pitié — elle blâmait sa chute sur sa mère, son beau-père et leur lune de miel obscène et interminable: une tour d’ivoire de laquelle Linda, sa sœur qui n’avait que trois ans à l’époque, et elle-même étaient exclues, interdites, puis exilées à la Tierra del Fuego qu’était Abbot Academy (l'exil et la solitude, pour elle): comme elle haïssait cet internat!


— Une soudaine palpitation dans mon cœur. La toile me tombe des mains. Je titube vers un sofa, m’y effondre. J’allume une Marlboro. Pouah! J’écrase la cigarette sous ma semelle.


« Joanne? As-tu fini de faire les paquets? »


Je ne m’étais pas rendue compte que Mireille était rentrée dans la pièce. Elle a cinquante ans — l’âge de ma mère quand elle et son mari ont péri dans un accident de voiture — et est encore une femme attirante: un raffinement de tous les traits qui font encore d’Antoine un homme d’une beauté frappante à l’âge de quatre-vingts ans.


« Ça va? Tu veux du café ? »


« Non, merci. C’est juste…! »


« Je comprends… Rappelle-moi, si t’as besoin de quelque chose ».


Mireille ressort de la pièce. Etrange femme. Un puits de tendresse européenne. Elle a rappliqué dare-dare de Bruxelles, il y a deux jours, après l’apoplexie d’Antoine. Je me demande pourquoi elle ne me garde aucune rancune. Son père a eu son attaque sur moi, en plein coït. Je haïrais la femme sur laquelle mon père aurait eu son attaque d’apoplexie. Plus particulièrement s’il se fait que la femme était de quarante-cinq ans plus jeune que mon pater… J’avais d’abord cru qu’Antoine avait un de ses orgasmes laborieux et bruyants. Puis j’ai senti comme une onde de spasme lui parcourir tout le corps avant que celui-ci ne se rabattît sur le mien. Je rouvris les yeux. Dieu!, ce rictus de terreur apocalyptique sur la face d’Antoine. J’étais si terrifiée que je ne savais quoi faire — j’imagine que j’ai eu la présence d’esprit de composer le numéro 911 sur le téléphone de chevet — et je me suis alors évanouie — avec Antoine encore dans mon corps. Bien que je n’aie aucun souvenir précis de ce qui se passa par la suite, j’imagine qu’on faisait un tableau hilare pour les auxiliaires médicaux qui sont venus à la rescousse. Dieu!, cette sensation d’un corps étranger et mort bloqué dans mon…



La chose était restée latente sous d’épais et profonds sédiments d’oubli jusqu’à ce que Dr Mildred Woods, tel un chacal, fût allé la déterrer et l’amener à l’air libre où elle avait explosé —Tchernobyl intérieur, ou plutôt, des plaques tectoniques dont les secousses se sont propagées en ondes concentriques dans son psychisme, emportant dans leur tourbillon tellurique la perception que Joanna avait d’elle-même, des êtres et choses autour d’elle.


Avant les sessions du Dr Mildred Woods, Joanna avait un souvenir brouillé de la chose: sa sœur Linda prise dans un terrible feu de paille — ses hurlements frénétiques — une torche humaine qui s’éparpillait en plusieurs piles de braises incandescentes à quelques mètres du petit étang où des canards sauvages, sans le moins du monde se troubler des cris stridents, glissaient avec superbe.


— Je me rappelle : une carte d’anniversaire que mon amie Anna reçut. La carte, en tracés numériques des ordinateurs, disait : « Cette vie n’est qu’un test virtuel / Si c’était pour de vrai / Je saurais ce qu’il faudra faire après ça / Me faire avorter? Essayer de nouveau? Sortir de ce fichier?/… »


Anna s’était jurée de se lancer dans une véritable chasse à l’homme — avec son canif de l’armée suisse — pour retrouver le « bozo » (un ami d’avec qui elle avait rompu) qui lui avait envoyé le matériel offensif. A ce moment-là, je n’avais pas compris pourquoi Anna avait ainsi été hors de ses gonds pour ce que je considérais comme une vétille, bien que je vis clairement que le message faisait allusion à ses anxiétés, son indécision et son insécurité. Mais, à présent, j’écrabouillerais le crâne de la personne de mauvais goût qui me jouerait une telle farce. —


Le verre de thé glacé était une véritable expérience Zen. Par moments, en prenant une gorgée, Joanna fermait religieusement les yeux comme si sa vie en dépendît. La feuille de menthe que Verloger avait cueillie de son jardin et avait mise entre les glaçons flottant dans le verre en avait ajouté à la densité de la texture du breuvage. Bien sûr, elle devait aussi répondre poliment aux multiples questions que Barbara et Henri lui posaient : sa mère : morte ! —son beau-père : mort! — son père : mort (elle ne leur dit pourtant pas qu’il était mort sans logis); et, potlatch social oblige, elle s’enquit de leur progéniture: Andy: professeur des mathématiques à Duke University — Valérie : productrice de cinéma à Hollywood… Le court moment de bonheur que lui procurait le thé glacé toucha à sa fin avec la dernière goutte de la boisson. La réalité émergeait — dure, dure, dure !


— Automne 1976. La School of Fine Arts, la prestigieuse école des beaux-arts de Boston University: de cette école étaient sortis des génies du type de Brice Marden, le nouveau maître de la ligne et des couleurs…


Mon travail piétinait lamentablement. La « pression » d’Antoine commençait à se faire ressentir sur moi, sur mon travail. Antoine…grand, beau, artiste de grande renommée des années soixante, il venait juste d’émigrer de la Belgique lorsqu’on fit connaissance. Un mégalomane qui croyait dur comme fer qu’il allait réorienter toute une génération d’artistes américains et canadiens par son enseignement, son œuvre et sa passion.


A cette époque, vingt et un livres et soixante-sept monographies avaient déjà été consacrés sur sa vie et son œuvre. Pourtant, dans son atelier, il continuait à travailler d'arrache-pied, comme un esclave . C’était justement ce feu qui m’avait attaché à lui — et non pas, comme le prétend Dr Mildred Woods, une recherche d’une figure paternelle de substitution. J’avais une grande passion pour son génie, sa vaste culture, son œil esthétique térébrant. Il me fit redécouvrir Picasso, Matisse, l’art nègre et tant d’autres merveilles. Je croyais sincèrement qu’en me l’attachant, en me frottant contre lui, il allait me donner, comme par contamination, une partie de son génie.


Mais, égoïste comme tout mâle dominant, il ne s’était jamais vraiment arrêté pour regarder mon œuvre — sauf le paysage de couleurs pas fini — et, même dans ce dernier cas, c’était à une époque où on n’avait pas encore fait l’amour. Il ne m’avait jamais soutenue durant les moments sombres où ma créativité commençait à accuser des ratés. Au fil des ans, mon art se mourut!


« Encadre bien cette construction, Joanna! » — « Emmène cette plaque d’acier à la fonderie!, et assure-toi qu’ils martèlent très dur des deux côtés ! » — « Joanne, viens avec moi à ce vernissage à Venise » — « Oh!, chérie, j’ai oublié de te dire qu’on doit aussi passer par Florence et Londres » — « Où devons-nous investir cette fois, Joanna! »


Joanna ici!…Joanna là-bas!…Je sais, je ne devrais pas être si dur pour toi, Antoine. J’ai gâché ma vie moi-même. J’ai délibérément choisi d’être l’esclave d’un homme — un très vieil homme — et comme tout esclave, je n’ai pas fait de profits: pas un seul centime rouge dans mon épargne! Je t’aime encore, Antoine, malgré tout. Mais il est temps pour moi de recommencer à vivre pour moi-même. Ce qui m’avait collée à toi pendant quinze années s’est évanoui: ton dynamisme, ton intelligence, ta libido insatiable. Regarde-toi: tu n’es plus que l’ombre de toi-même. Tu ne peux même plus dire mon nom. Un murmure indistinct: « Waa-Waah! », c’est ce que ton « Joanna, chérie » est devenu dans tes cordes vocales paralysées. —



Le cimetière — des couronnes sur les tombes de sa grand-mère et de Linda. Verglas dans le cœur: pas une seule larme comme elle s’y était d’ailleurs attendue. Elle marchait maintenant en direction de la maison où elle avait grandi. Là où le Dr Mildred Woods prétendait qu’elle allait trouver la clé de son équilibre émotionnel perdu. Son cas était si fascinant que longtemps après son incapacité à payer la facture de la thérapie, ses sessions étaient devenues gratuites car la curiosité scientifique du Dr Woods l’emportait sur toute considération pécuniaire.


Elle atteignit le point où Main Street croisait la voie ferrée — l’Hudson juste à quelques mètres en contrebas. Elle se rappela soudain un après-midi dominical : deux dames ivres dans une Chevy — la voiture était incontrôlable : zigzagant — plongeant dans le Hudson. Les deux dames parvinrent à sortir de la voiture qui coulait et — riant bruyamment, comme si elles venaient de passer le plus beau moment de leur vie — furent emmenées en ambulance.


Elle dépassa le panneau qui hurlait en grosses majuscules rouges: « PROPRIETE PRIVEE — ENTRÉE INTERDITE ». Aucun panneau, aucun être humain ne va m’écarter de ce que je suis venue chercher, se promit-elle à part soi. Un jeune asiatique élégamment habillé se matérialisa soudain devant elle.


« Ceci est une section privée de la ville, madame », fit le jeune homme, immobile devant Joanna, comme pour lui dire de rebrousser chemin. Elle allait lui hurler toutes les insanités du monde, mais elle se força au calme. Le salaud pouvait toujours appeler la police, pensa-t-elle, et le pèlerinage serait vite fini si près de son terme.


« Je veux juste revoir la maison où j’ai grandi, si cela ne vous dérange pas, s’il vous plaît? », plaida-t-elle avec sur le visage son masque le plus enjôleur.


Le jeune homme consentit et l’accompagna un bon bout de chemin. Joanna voulut savoir qui avait acheté la section de la ville où elle avait grandi. Il lui fut répondu que c’était la propriété des Moonies.


Elle n’en crut pas ses yeux: la maison brun ocre était toujours là, le gazon aussi ébouriffé que dans son enfance — Rick, son père, un dur-à-cuire démobilisé de l’U.S. Air Force, n’avait pourtant aucun sens des tâches domestiques, les bars étant son élément; Sandie, sa mère, une nymphomane qui avait couché avec tous ceux qui le voulaient — c’est-à-dire la plupart des hommes âgés de 7 à 77 ans de la petite ville… Des choses qu’elle n’avait comprises que bien plus tard dans sa vie, avec l’aide du Dr Woods…


Là-haut, sur la gauche, la maison des Danielson: elle avait du béguin pour le fils aîné — Tony — mais c’est à Mr. Danielson lui-même qu’elle perdit sa virginité — la bête, le sale cochon gras ! — par une nuit moite d’été,dans la galerie forestière, sur la droite. Assez étrangement, elle n’avait jamais parlé de cet épisode horrible à personne, pas même à Natalie Danielson, sa meilleure amie d’alors. La vie est une séquence infinie de morts, se murmura-t-elle. Chaque moment de bonheur qui passe, chaque ami qu’on laisse derrière soi, chaque larme qui sèche, déménager d’une maison ou d’une ville — tout est une fibre de la vaste toile de petites peines qui constituent le patchwork de la vie…


Les rues, les maisons étaient vides (avec l’air d’une ville déserte des mauvais films d’horreur) — mais dans son esprit, elles étaient bondées de gens qu’elle y avait connus et illuminées de leur trajectoire de charge émotionnelle devenue partie intégrante de son psychisme.


Elle devait maintenant se retourner pour faire face à l’étang où —.


Avec un œil distrait sur Linda qui jouait dans la cour, Joanna lisait une nouvelle de Jack London, adossée sous la fenêtre de la chambre de ses parents lorsque les grognements lascifs de sa mère la firent sursauter. Elle savait ce qu’ils signifiaient: son père partait souvent en mission à New York City pour la feuille de chou locale, l'Hudson Chronicle, et l’homme qui venait d’ouvrir une convenience store au coin de la rue était venu rendre visite à sa mère… Elle ne pouvait plus le supporter —un acte drastique s’imposait (« Ça, c’était ton cri d’appel à l’aide », le docteur Woods le lui avait dit après une intense archéologie de la chose). Linda accourait vers elle — tombant, se relevant, retombant, riant, hurlant de joie. Elle marcha sur Linda, l’embrassa, la porta dans ses bras, la grosse boîte d’allumettes de la cuisinière, tas de feuilles mortes près de l’étang, les hurlements de Linda — horreur!, les funérailles, le divorce, Abbot Academy, et ainsi de suite.


Une douleur soudaine lui térébra la conscience : elle était une meurtrière ! Elle avait tué sa propre sœur !

Elle s’effondra en poussant un hurlement, frappant des deux mains la boue du bord de l’étang, paniquant les canards qui s’envolèrent en caquetant.


« Maudite Mildred Woods ! », hurlait-elle. « Putain de merde de psychothérapie ! »



— Dehors, la nuit hivernale était tombée sans crier gare. Des précipitations — avec une sorte de furie soudaine. J’aurais voulu entendre le rugissement du vent, pour étouffer mon propre cri de tourmente.


« Tu crois pas que tu devrais passer la nuit ici? », proposa Mireille. « La météo prévoit une nuit tourmentée ».


Non, Mireille. La tourmente est là, cette boule de douleur qui défile entre mon thorax et mon bas-ventre…Me lever. Prendre la toile enroulée. Le paysage de couleurs qui avait commencé avec un simple point, un murmure d’indigo sur le coin inférieur gauche de la toile — mon Yin — un début tout à fait au hasard qui prit de l’ampleur dans son expansion, donnant de la substance et de la texture à l’espace plastique, captant toutes les nuances chromatiques, culminant dans un soleil caniculaire dans le coin supérieur droit — mon Yang! —

mercredi 23 septembre 2009

Mobutu voit rouge sur le M/S Kamanyola: Chapitre 1. Le fou de la tribu Bwa d’Abumombazi



REMERCIEMENTS EFFUSIFS A : 1) EMMANUEL KANDOLO, GRAND CHRONIQUEUR HISTORIQUE, 2) MESSAGER DU SITE MBOKAMOSIKA ET 3) BARLY BARUTI, DONT LE DESSIN SERT DE CHARPENTE NARRATIVE DE CE RECIT.
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« Les Mongwandi sont très appréciés des blancs comme ouvriers et comme soldats ».
Franz Thonner, Du Congo à l’Ubangi : Mon deuxième voyage dans l’Afrique centrale (1910)
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« Le poste d’Abumombazi, appelé d’ordinaire par les indigène Bombazi, contient un nombre remarquable de constructions élevées en majeure partie au bord d’une longue rue coupée de nombreuses allées de palmiers […] Il y avait là trois blancs : un Belge, un Italien et un Suédois, exemple du mélange de nationalités dans l’administration du Congo belge ».
Franz Thonner, Du Congo à l’Ubangi (1910)
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« La ville actuelle d’Abumombazi, étymologiquement A-bom-a na mbáso ‘qui
tue avec des bâtons’ […], connue surtout sous sa forme abrégée d’Abuzi…»
André Motingea Mangulu & Bonzoi Mwamakasa (2008)
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L’après-midi du jour de la Bonana — la « bonne année » — de 1972, on vit surgir à Abumombazi un fou de la tribu Bwa. L’homme était grand, costaud et d’un âge indéterminé. Il était très laid, sale, tout rouge de la poussière argileuse de cette contrée, pieds nus et noir comme du charbon de bois. Ses yeux tout rouges irradiaient comme de la braise dans un brasero bambula surchauffé. Mais le fou s’entêtait à fixer enfants, hommes et femmes de ces yeux de Yangba, le terrible dieu de la maladie et de la pestilence. Habillé de haillons, il empestait l’air comme dix cadavres putrescents du bosunga, le rat puant dont les effluves infects restaient dans la case deux mois après qu’on l’y eût découvert, tué et jeté dans l’Ebola—L’Eau Blanche, la rivière qui, à une distance de près de trois kilomètres de là, baignait de ses eaux vivifiantes la ville d’Abumombazi et serpentait son bonhomme de chemin vers le sud-ouest, avant d’aller rejoindre la rivière Mongala au niveau de Businga, d’où les deux, main dans la main, continuaient cette ondulation éternelle jusqu’au grand Fleuve Zaïre où l’âme des Ngbandis se diluaient et s’emmêlaient aux autres âmes tribales du grand Zaïre.

Le fou Mo-Bwa parlait le Mongwandi sans accent ; et c’est dans leur propre langue qu’il lançait fatwas et anathèmes sur ses « oncles » Ba-Ngbandis.

Bien qu’ils soient de féroces guerriers, les Ngbandis sont un peuple pacifique et tolérant qui avait su tisser avec ses anciens ennemis de nouvelles alliances de coopération basées sur ce genre de plaisanteries agressives. Surtout justement avec les Bwas, les voisins de l’est, que les Ngbandis appelaient leurs « oncles », en dépit de tout le mal que ce peuple de fourbes leur avait causé par le passé. Les Ngbandis d’Abumombazi tolérèrent donc ce fou Bwa, malgré sa pestilence, malgré les poux qu’on voyait ramper sur ses cheveux, sa peau et ses habits, malgré ses insultes — qui sont les « oncles » à ne pas s’insulter ?—et malgré le nom ridicule qu’il s’attribua.

Et en ces années du règne incontesté de leur fils qui marquait de l’empreinte indélébile de leur tribu tout le pays, les Ngbandis d’Abumombazi pouvaient se montrer magnanimes envers le fou Bwa. On offrit donc au fou de la nourriture et même du ngbako, le puissant alcool de bananes plantains, les trois semaines durant lesquelles il maudissait Mobutu, la mère de Mobutu, les Ngbandis et tous leurs ancêtres.

L’après-midi de la Bonana, quand le fou Mo-Bwa a surgi près des bars du marché de la cité, les Ngbandis d’Abumombazi ne l’avaient pas pris au sérieux.

Presque tout ce que la bourgade comptait en jeunes gens était réuni près de la longue route macadamisée — bordée ici comme toutes les belles avenues de la petite ville de grands palmiers et baptisée Boulevard Mobutu — qui longeait à quelque distance le grand marché où se trouvaient concentrés les grands bars et les deux motels, et traversait la ville presque en ligne droite, la reliant au nord à Yakoma, à près de 55 km à vol d’oiseau, et au sud, à près de 160 km, à Bumba au bord du Fleuve Zaïre.

Selon la grande sagesse, pour neutraliser la gueule de bois occasionnée par la cuite de la veille, il faut tout de suite recommencer à boire de grand matin.

Ils étaient donc au marché depuis le matin de ce samedi du nouvel an, les jeunes gens d’Abumombazi, pour recommencer à se soûler. Mais on ne buvait encore que de la bière — Primus, Skol et Munich — en attendant les vraies libations qui allaient continuer tard dans la nuit. C’était la nuit qu’on allait départager les hommes circoncis des femmelettes lors des compétitions de beuverie du lotoko, l’alcool des vrais riverains de l’Ebola. Ce seraient alors les réjouissances de la danse-du-serpent avec des femmes faciles et la jouissance de toutes les bontés sensuelles prodiguées par Ketua, le grand esprit bienveillant.

L’année ne s’annonçait-elle pas déjà prometteuse pour Abumombazi ? Il y avait un mois, l’un des fils de cette agglomération, le Général Bobozo Adruma (ex-Louis de Gonzague, Mobutu ayant supprimé les prénoms chrétiens), profitant de son passage d’inspection au Centre d’entraînement de commandos de Kota-Koli à une centaine de kilomètres de là, était littéralement tombé du ciel en hélicoptère. Pour leur annoncer qu’il avait médité sur la question pendant longtemps, mais qu’il en était arrivé à la fin de ses méditations et qu’il en informerait Mobutu à la première occasion.

« Désormais, plus question d’impôt à Abumombazi », annonça le général devant les habitants qui s’étaient précipités au petit stade du lycée des garçons où l’hélicoptère avait atterri. « Vous ne payez plus d’impôt. Point, c’est tout ! Si les gens de Yakoma, de Molegbe, de Gemena—etchetchera etchetcheri —eh bien, si ces gens veulent payer des impôts, ça les regarde. Et si l’un de ces voleurs qui ont pris la place des Flamands vient vous réclamer des impôts, pas de demande d’explication, vous le boxez comme vous savez le faire ! »

Moins d’une demi-heure plus tard, le Général Bobozo Druma était reparti, plongeant Abumombazi dans une liesse générale.

La liesse répandue par le bon Général Bobozo continuait donc en cette journée de Bonana. Et les Ngbandis d’Abumombazi ne prirent donc pas les choses au tragique lorsque, dans un hurlement, le fou Bwa déclina sa macabre identité devant le Bar-Monga : « Je m’appelle Gbatala Nzengu, la double réincarnation de vos plus grands cauchemars, vous, les Tara Ngbandi, maudits descendants de Kola Ngbandi ! »

Les Ngbandis comprirent tout de suite qu’il s’agissait d’un pauvre « oncle » Bwa dont l’âme avait été volée et mangée par la likundu, la terrible confrérie de sorciers. Il n’était plus qu’une coquille vide d’homme dont il fallait avoir pitié. Un homme lui offrit une bouteille de Munich et les jeunes femmes présentes crachèrent sur leurs seins avant de se signer et de marmonner « Jésus-Marie-Joseph », afin de prévenir qu’un tel malheur ne frappât le fruit qui allait sans aucun doute sortir un jour de leurs matrices. Pensez donc ! Neuf mois à porter cette pourriture dans son ventre sans se rendre compte que c’est une pourriture — ah !, Nzapa, le Dieu Tout-Puissant, est parfois bien méchant envers nous autres pauvres femmes, se plaignirent certaines d’entre elles, les yeux déjà injectés de sang par le gaz brûlant d’alcool qui leur sortait des narines lorsqu’elles rotaient bruyamment…

Pour pacifier l’« oncle » complètement, Edouard Monga, le jeune propriétaire du Bar-Monga, lui passa une cigarette de bangi de Bumba qui le faisait tousser depuis un moment.

Le fou Mo-Bwa qui prétendait s’appeler Gbatala Nzengu tira de longs traits de cette cigarette de chanvre violent sans tousser une seule fois. Il termina bientôt le joint, écrasa le mégot, l’enfourna dans sa bouche, l’avala et but d’un trait le reste de sa Munich. Il rota bruyamment à la grande hilarité de ses « oncles » Ngbandis et dit, en fixant Edouard Monga de ses yeux de likundu : « Grand merci, Tara Ngbandi ».

Il se retourna et, sans se presser, il alla s’étaler de tout son long sur un étal du marché. Avant longtemps, on entendit le grand fou ronronner dans son sommeil comme un moteur Diesel.

Les Ngbandis avaient bien compris l’allusion insultante de leur oncle mais ils en avaient quand même ri ; car le passé, c’était le passé ; et il est bien mort et enterré, le passé.

Invoquer le nom de Gbatala passait encore et attisait la fierté des Ngbandis qui avaient entendu leur « oncle » fou prétendre qu’il en était la réincarnation.

Gbatala était un monstre et un criminel de guerre Bwa de la fin du 19ème siècle qui, à la tête d’une meute de guerriers Ba-Bwa, s’était allié aux Tamba-Tamba arabes du Soudan et croyait, parce qu’il disposait de troupes munies d’armes à feu, descendre faire une promenade de santé en terre Mongwande pour y razzier des agwa —des esclaves. La déroute de Gbatala et ses Tamba-Tamba fut prompte et humiliante. Et pour cause…

Une grande coalition intertribale fut forgée pour repousser les mécréants arabo-Bwas. On vit des Dondos, des Gbozes, des Mbakas, des Ngbakas et ceux de Yakoma s’allier avec leurs voisins pour repousser les razzieurs. Il y eut même des Langbas, anciens esclaves récemment assimilés aux Tara Ngbandis, et les Ngombes que ceux-ci avaient dispersés sous la canopée de la profonde ngunda ou chassés vers l’est ; on vit toutes ces peuplades aller en masse prêter main forte à leurs voisins et anciens ennemis. Dans cette coalition, ce furent les féroces Dondos de Kota-Koli qui se distinguèrent avec leurs flèches enflammées qui jetèrent l’effroi de Ngbo —le Serpent Suprême — dans les cœurs des Bwas et leurs complices Tamba-Tamba.

Toutefois, le grave problème des Ngbandis, selon leurs détracteurs qui ne sont autres que leurs « oncles » et voisins immédiats, c’est que leur colère est lente à s’abattre. La colère chez les Ngbandis, dit-on, est un cycle qu’on ne peut interrompre. Alors, autant ne pas les provoquer et ne pas se trouver sur leur chemin quand le courroux du Ngbo les habite. Car la colère, chez eux, c’est une vague de mer profonde qui se lève très sourdement du fond d’on ne sait quelles abysses, indiciblement d’abord, mais puis, lorsqu’elle s’exacerbe, ne peut retomber en ressac qu’en allant violemment s’écraser contre un rivage rocheux. Les Bwas de Gbatala et les Tamba-Tamba—leurs complices dans les razzias, les viols et les massacres— s’étaient trop vite évanouis dans la ngunda, laissant intacte et inassouvie la grande colère vengeresse des Ngbandis. On raconte que les Ngbandis se retournèrent alors contre certains de leurs alliés pour calmer ce courroux irréversible. En proie à la frénésie, ils massacrèrent les troupes Ngombes et Langbas. Les Dondos, les Gbozes et les Ngbaka tirèrent leur épingle du jeu par un repli, certes précipité, mais tactiquement organisé.

Ils peuvent se moquer de la colère des Ngbandis, ces révisionnistes de l’histoire, mais que savent-ils de la colère qui a assuré la survie des adzi, les vrais hommes rouges, qui sont descendus des montagnes du Nouba dans le Kordofan, traversé les plateaux du Darfour où ils ont rallié d’autres hommes prêts à l’aventure et à la conquête, pour enfin déferler sur cette ngunda où ils sont aujourd’hui à cheval sur deux pays ?

Cette force collective était née de la vision d’un seul homme — Kola Ngbandi, le grand Ngbandi. Les anciens racontaient qu’après avoir dispersé les uns et soumis les autres, Kola Ngbandi alla enfin se laver dans ce qu’il baptisa L’Eau Blanche — Ebola, la bénéfique — d’où il tira par la queue le Ngbo, le terrible Serpent Suprême, le transforma en canne et parla dès ce moment jusqu’à sa mort glorieuse la langue fourchue des chefs, dieux des hommes ordinaires.

Kola Ngbandi rassembla alors un matin ses troupes fidèles — pas un homme qui restât à flâner dans les campements — au bord de L’Eau Blanche et leur cria de sa voix de stentor les commandements que lui avait soufflés le Ngbo pendant la nuit. Il imposa à tous ceux qui l’avaient accompagné du Kordofan, rallié au Darfour et ceux qui s’étaient joints à lui sur ces terres neuves le privilège de porter tous son propre nom à lui, Kola Ngbandi. S’ils voulaient vivre et prospérer, ils devaient non seulement l’imiter dans ses actions héroïques, mais ils devaient eux-aussi devenir Ngbandi comme lui, leurs enfants des Tara Ngbandis, des éclats vibrants de l’être du Père-Fondateur issus du Ngbo. Il y eut quelques nobles, des amis de première heure dans les collines du Kordofan, qui croyaient que Kola Ngbandi avait quitté sa kitikwara, sa couche de bambou, si tôt le matin pour amuser la galerie avec cette cérémonie d’éponymisation. Il lâcha sur eux l’ire de sa canne, qui se matérialisa en Ngbo — trucidant les dissidents sur le champ. Cent-cinquante Kordofanais et cinquante-deux Darfourois périrent instantanément avant que le Ngbo ne rampât dans la main de Kola Ngbandi pour redevenir canne du Serpent Suprême. Dans les assemblées, personne ne pouvait plus contredire Kola Ngbandi, sauf ceux qui étaient nés ou étaient devenus jumeaux — double ngbo comme le Serpent Vivant lui-même.

A la mort du Kola Ngbandi, les chefs des clans et des grandes familles emmenèrent son corps dans une clairière au fond de la ngunda, le désossèrent, débitèrent les os en petits morceaux qu’ils mirent dans des tolos, des reliquaires de bambous évidés, qu’ils distribuèrent à chaque famille de ceux qui s’appelaient désormais des Tara Ngbandis. On raconte dans ces contrées que dans la vaste cabine de bal du yacht présidentiel du Général de Corps d’armée Mobutu Sese Seko Kuku Ngendu Wa Za Banga —Président-Fondateur du Mouvement Populaire de la Révolution, Parti-Etat, Guide la Révolution Zaïroise Authentique, et actuellement premier d’entre tous les Tara Ngbandis en vie — il y a, pendant au beau milieu du lustre, un tolo contenant les restes des ossements du Kola Ngbandi. Prétention que les puristes rationalistes Tara Ngbandis excluent tout de go avec ces arguments imparables : de un, l’homme n’est pas né en terre Mongwande ; et de deux, Kola Ngbandi est mort il y a plus de trois cents ans — ses restes sont aujourd’hui poussière et plus rien que poussière…

Mais cette colère des dieux que les Ngbandis avaient héritée de Kola Ngbandi devint un sérieux handicap, lorsqu’elle les poussa de massacrer leurs propres alliés lors de la première invasion des Bwas. Car lorsqu’un autre envahisseur Bwa, le génocidaire et étrangleur Nzengu alias Nzengo, retraça le chemin de son prédécesseur Gbatala, aucun des anciens alliés des Ngbandis ne vint à leur rescousse.

Après une blitzkrieg d’une lune, Nzengu et ses sanguinaires avaient arraché une bonne partie des terres Ngbandis, occupé ce qui n’était alors qu’un kodoro, une petite agglomération sur la rive gauche de l’Ebola, pour y bâtir leur forteresse connue aujourd’hui sous le nom d’Abumombazi. Et l’ancien kodoro, qui a prêté son éponyme à la collectivité du même nom, rayonne aujourd’hui, malgré ses douleurs de gestation, grâce à son fils, le Général de Corps d’armée Bobozo, qui vient d’y supprimer pour tous ses natifs l’impôt de la Contribution personnelle minimum (CPM) — que le Serpent Suprême le préserve !

Mais tous les natifs de ce terroir connaissaient par cœur les horreurs que leurs ancêtres avaient vécues dans les mains de Nzengu, et pourquoi leur petite ville et leur collectivité s’appelaient du nom maudit d’Abumombazi. Les prisonniers Ngbandis qui pénétraient dans l’enceinte du palais de Nzengu n’en ressortaient jamais vivants. Le despote fou, voulant épargner de la poudre à canon qui coûtait les yeux de la tête, avait trouvé un moyen bon marché pour éliminer les têtes brûlées ngbandies : ses sbires écrabouillaient ces têtes à coups de gourdins. Ah, terrible époque où L’Eau Blanche avait tourné au rouge par le sang des valeureux Ngbandis abandonnés de tous ! Ah, si L’Eau Blanche pouvait seulement parler !

Les Ngbandis surnommèrent alors le joyeux tyran Bwa « aboma-na-mbaso », celui qui tue avec un gourdin. Et quand les Belges de l’Etat Indépendant du Congo naissant vinrent tirer les Ngbandis des griffes de ce fou Bwa et qu’ils leur demandèrent le nom de leur kodoro sans nom en pointant le doigt dans la direction du palais maudit, ils répondirent : c’est l’enceinte d’« Aboma-na-mbaso », le monstre ! Et les géographes belges, croyant qu’il s’agissait là du nom du kodoro, marquèrent sur leurs cartes d’exploration : « Abumombazi » ! Ah, ces « oncles » belges, donner l’éponyme d’un monstre à ce qui allait devenir une si belle ville ! Et d’ailleurs, ce tyran fou a si bien traumatisé les féroces Ngbandis qu’on l’a éternisé dans la langue Mongwandi : « aller chez Nzengo », c’est faire un voyage duquel on ne pourra jamais peut-être revenir !

Il y eut des gens, encore et toujours des voisins hypocrites, pour critiquer les Ngbandis lorsqu’ils sont devenus ce qu’ils appelaient des « chiens couchants des Flamands » ! Eh bien, qu’ils racontent ce que bon leur semble mais une chose est certaine : sans les Belges, les Tara Ngbandis seraient aujourd’hui une espèce depuis longtemps éteinte. Ils sont donc tout simplement reconnaissants, les Ngbandis. C’est ainsi qu’ils étaient devenus le fer de lance de la Force Publique et passent aujourd’hui pour des Bangala —alors qu’ils sont d’abord des Soudanais ! Les vieux Ngbandis — dont le Général Louis de Gonzague Bobozo lui-même — murmuraient d’ailleurs presque ouvertement contre les mesures anti-Belges de Mobutu.

Un jour, au cours de cette première semaine de son séjour indésirable à Abumombazi, le fou qui dit s’appeler Gbatala Nzengu entra dans l’enceinte du lycée des filles, vide en cette saison des vacances de Noël et du Nouvel An. Il terrorisa deux sœurs belges de la congrégation des Franciscaines d’Herstal, avant d’être repoussé par le Père Antoine Roelants. Battant en retraite, Gbatala Nzengu lança une fatwa dont se rappellera plus tard le prêtre belge : « La mort arrive dans cette ville maudite. Elle va frapper par deux fois ! Vos prières n’y pourront rien. C’est la canne du Gazoroma dans la main du maudit Mobutu ! Souvenez-vous-en, maudit Flamand, la canne de Yenda, le Dieu-Serpent ! »

La deuxième semaine de son séjour importun, Gbatala Nzengu se rendit à l’hôpital où il donna une grande frayeur au Dr Grethe Rask, la chirurgienne danoise surnommée « Mama Monganga », en essayant de s’introduire à sa suite dans son Land-Rover. Heureusement qu’Emile Ndangbe, le chauffeur, était agile et costaud. Il terrassa Gbatala Nzengu d’un uppercut droit bien placé sous le menton. Mais près de six années plus tard, à la mort du Dr Grethe Rask, Emile Ndangbe se souviendra de l’imprécation du fou Bwa contre sa patronne : « Rentre chez toi, pauvre femme mundele, avant qu’il ne soit trop tard. La première vague t’emportera. Les deux fléaux suivent la piste du Kola Ngbandi… C’est la canne du Yenda, la canne du Gazoroma, la canne du Ngbo, la canne du grand Kola Ngbandi que le bâtard a déterrée ! »

Mais les jeunes ngbandis riaient encore et toujours des frasques de leur « oncle » fou qui croyait s’appeler Gbatala Nzengu. Et lorsqu’il s’arrêtait au Bar-Monga, Edouard Monga lui servait une ou deux Munich, lui donnait une likaya des trois-feuilles de Bumba et ordonnait à sa quatrième femme, Juliette Tetaneza, une jolie femme de 17 ans qui était elle-aussi de la tribu Bwa, de donner à manger à son « malheureux père cadet ». Juliette Tetaneza, qui tenait un restaurant attenant au bar, servait alors un plat de riz ou de plantains avec du poisson de L’Eau Blanche à son « malheureux père cadet ».

C’est le vieux Bela Monga — le père d’Edouard Monga — qui prit au sérieux les propos du fou errant la première fois qu’il l’entendit. C’était au cours de la troisième et dernière semaine du séjour du fou à Abumombazi. Au fait, la fin du séjour sur terre du triste luron Gbatala Nzengu.

Le vieux Bela Monga, qui habitait le village de Mbondo sur la rive droite d’Ebola, était venu ce jour-là finaliser les démarches de son voyage à Bunia, d’où il se rendrait au grand hôpital de Nyakunde, tenu par des missionnaires américains. Le vieux souffrait des cataractes dans les deux yeux et son fils insistait qu’il se rendît à Nyakunde où on pouvait l’opérer.

Bela Monga buvait sa cinquième Munich lorsqu’il entendit les abominations que Gbatala Nzengu sortaient de sa bouche maudite en se goinfrant de la nourriture achetée avec l’argent de son propre fils et préparée par cette enfant Bwa que son fils aimait tant.

Gbatala Nzengu criait à qui voulait l’entendre que, « techniquement » (le mot du fou), Mobutu était un bâtard. Pensez donc, poursuivit-il, Mama Yemo, sa mère, avait déserté le toit conjugal pour aller épouser Albéric Gbemani. Ce type a donc « volé » la femme d’autrui avec qui il a non seulement couché mais fait des enfants. Ces enfants sont donc des enfants adultérins, trois fois maudits par votre Ngbo !

Le fou parlait maintenant avec des gestes agités, pointant sa fourchette sur un interlocuteur imaginaire supposé assis en face de lui. « Or, chez vous les Tara Ngbandis, qu’est-ce qu’on fait avec une femme adultère ? Elle doit avouer son crime. Elle doit citer un à un tous les hommes qui l’ont niquée. On place alors le tolo des morts de la famille au seuil de la porte. Et elle doit enjamber le tolo. Pour enlever toute l’odeur des verges qui ont pénétré son con pourri ! Cela n’a pas été fait… Donc ses enfants sont des bâtards ! Mais là n’est pas le problème, mon oncle. Le problème, c’est que l’un de ces fils adultérins s’est érigé en ngbo, un jumeau ! Pas le jumeau de n’importe qui. Le jumeau de Kola Ngbandi lui-même !... Vous verrez, dans ce pays, on va tous devenir des Ba-Mobutu, comme vos ancêtres sont devenus des Ba-Ngwandi. Il a chassé les blancs, interdit la religion dans les écoles, maudit Jésus-Christ, tout le monde danse devant lui : c’est Kola Ngbandi en chair et en os ! Vous voyez la canne que votre ancien bâtard a toujours dans la main ? C’est le Serpent Suprême lui-même. Il a réveillé Kola Ngbandi, je vous dis. Mais Kola Ngbandi est fâché. Parce que Mobutu veut devenir Dieu !... Et nous les Ba-Bwa, nous sommes fâchés ! Qu’est-ce qu’il a donc à foutre avec notre léopard, le bâtard ? Le léopard et le ngbo sont des ennemis mortels. Mais lui, il mélange les deux… C’est pourquoi Kola Ngbandi est fâché. Il me l’a dit lui-même. Il vient, je vous jure. Il est maintenant au Soudan. Il reprend sa longue marche. Il va punir Abumombazi de deux fléaux dont le monde entier parlera... A côté de ces deux punitions, la punition de Nzengo sera comme une blague !... Quoi ? C’est Kola Ngbandi qui me demande de me taire. Tais-toi toi-même, sale Mongwande !… Et que dire de moi, de nous autres, les hommes-léopards, les Ba-Bwa ? Le léopard est notre frère. Et lui, il tue le léopard, prend sa peau, en fait son chapeau pour nous insulter et pour t’insulter toi, Kola Ngbandi ! Je dois prévenir mes oncles. Ils doivent quitter cette ville que tu veux punir !... Mes oncles, Kola Ngbandi revient. Il vient… Il vient… Il vient… Il vient ! »

Gbatala Nzengu manqua de s’étrangler. Il aura peut-être avalé de travers un grain de riz. Une violente quinte de toux le secoua. Des larmes abondantes sortirent de ses yeux de likundu. On aurait dit que ses yeux, naturellement rouges, jetaient maintenant des éclats visibles de charbon ardent. Il s’abattit par terre et plongea instantanément dans un profond sommeil en ronflant — à la grande joie hystérique de ses oncles Ngbandis. Edouard Monga, attablé avec son père, sortit un mouchoir pour essuyer des larmes de joie qui lui avaient échappé dans son fou-rire.

Son père se retourna vers lui, l’air absorbé. « Tu devrais penser à te replier pendant un moment à Bangui. Tes oncles sont bien établis là-bas… Avec tes femmes et tes enfants. Que dis-je ? Va plutôt à Kinshasa. Tu peux toujours laisser quelqu’un gérer tes affaires ici-là… »

« A cause des divagations d’un fou ? », s’insurgea Edouard Monga. « Les Zaïrois, vraiment ! Tous crédules comme des femmes ! On est même terrorisé par un fou ! Sans blague ! C’est la vieillesse ou quoi ? Toi, un guerrier ! »

« J’ai travaillé comme soldat chez les Ba-Swahili sous les Flamands, moi », lui rétorqua tranquillement son père. « Tu es d’ailleurs né à Bukavu. Et tu parles swahili… Avant ça, j’ai travaillé au Rwanda, en Urundi, partout ! Là-bas, on prend au sérieux leurs fous ! On dit là-bas : la folie de quelqu’un, c’est son génie ! Tiens-le-toi pour dit ! »

Edouard Monga s’échauffa. « Tu traduis mal le proverbe, papa. On dit plutôt : la folie de quelqu’un, c’est son intelligence. On n’a pas dit ‘génie’. On n’a pas non plus dit ‘vision’… »

Le lendemain vers 11 h, Juliette Tetaneza, finissait de traverser le Boulevard Mobutu, la courte distance séparant le marché du Bar-Monga. Elle portait dans un bras une lungu, un van plein de victuailles qu’elle venait d’acheter pour sa guinguette : des tomates, des poireaux, des "pondu" feuilles de manioc ; et dans l’autre main, elle portait un gros régime de bananes plantains.

Gbatala Nzengu l’avait suivie à distance tout le temps qu’elle faisait des achats au marché, comme un chien fidèle. Mais soudain, au pied des quatre marches du perron du bar, Gbatala Nzengu la saisit par les épaules et la retourna comme une pirouette, faisant voler le van et le régime de plantains. Il lui faucha alors brutalement les deux jambes en un mouvement pugilistique que les Congolais appellent « double-patte ». Juliette Tetaneza tomba à la renverse les quatre fers en l’air devant les gens médusés. Avant qu’un bruit ne sortît de la gorge de la jeune femme étourdie et avant qu’aucun des Ngbandis ne fît un geste, Gbatala Nzengu avait fondu sur elle. Les gens interloqués virent le fou, avec frénésie, sortir sa verge immense, arracher les pagnes, mettre en pièces la blouse libaya, déchirer le slip de Juliette Tetaneza et la pénétrer en poussant un gros soupir qui s’apparentait au grognement d’un fauve s’attaquant à un morceau de viande.

C’est alors que les Ngbandis sortirent de leur stupeur. Comme s’ils venaient à peine de comprendre qu’une abomination irréparable se passait là, devant leurs propres yeux ! Des passants et des clients du Bar-Monga se précipitèrent alors sur le couple enlacé. Des vendeuses du marché s’armèrent de pilons et foncèrent sur le fou. On fit pleuvoir des coups violents sur le dos, les fesses, le crâne de Gbatala Nzengu—au risque de toucher mortellement Juliette Tetaneza qui, assez bizarrement, avait levé et écarté les deux jambes comme si elle eût consenti à l’acte. Pis, elle gémissait sourdement sous chaque coup de boutoir des reins du forcené qui, lui, insensible et invulnérable aux coups pleuvant sur son corps, poussait des « Han ! Han ! Han ! »—comme un bûcheron mettant la cognée à l’arbre !

Changeant de tactique, on cessa de battre le fou et on dispersa femmes et enfants. Les hommes essayèrent alors de dégager manuellement le fou lubrique du corps nu de Juliette Tetazena. Rien n’y fit.

Edouard Monga, qui vérifiait les écritures avec un vendeur à l’intérieur du bar, finit par sortir tant la clameur ne cessait de gronder. Il sortit sur le perron du bar et encaissa immédiatement la scène. Sans se presser, il rentra et ressortit immédiatement avec un fusil de chasse calibre 12 à double canon. La clameur courroucée de la foule des Ngbandis tomba abruptement comme sur un signal d’un chef d’orchestre. Au-dessus du halètement et des gémissements des fornicateurs à terre, on entendit distinctement le cliquetis métallique de l’arme quand Edouard Monga redressa d’un coup sec le canon dans lequel il venait d’engager deux cartouches. Un autre bruit s’ajouta au silence : le frottement des souliers sur le sol, car on donnait du champ au tireur.

Calmement, sans épauler l’arme, Edouard Monga fit feu sur Juliette Tetaneza et Gbatala Ngenzu. Coup sur coup !

Il rentra dans le bar pour faire ses préparatifs pour quitter la ville maudite. Sans un mot pour lui ou entre eux, ses amis reprirent tranquillement leurs boissons là où ils les avaient laissées sur les tables. Le visage fermé. Sans un geste pour les corps obscènes rouges d’argile gisant devant eux. Le chef de collectivité envoya des prisonniers pour lever les corps et les enterrer. Deux jours plus tard, comme l’avait suggéré son père, Edouard Monga quitta Abumombazi. A tout jamais…

Aujourd’hui L’Eau Blanche est synonyme d’une des plus terribles maladies de la terre des hommes. Et Abumombazi est considéré comme l’épicentre du fléau appelé VIH/SIDA dont est morte Mama Monganga, Dr Grethe Rask…

Mobutu voit rouge sur le M/S Kamanyola: Chapitre 2. La Préhistoire du M/S Kamanyola




Et je chantais cette romance
En 1903 sans savoir

Que mon amour à la semblance

Du beau Phénix s'il meurt un soir
Le matin voit sa renaissance.
—Guillaume Apollinaire

*

Samedi 12 juillet 1975. 11 h 30. Heure de l’est de la république. Le lieutenant de vaisseau Bokamano Ilinga, le skipper du bateau qu’on venait de rebaptiser le M/S Kamanyola, était sorti sur la coursive extérieure de la passerelle de navigation et alla à bâbord pour surveiller à la jumelle la manœuvre de mouillage de l’ancre que deux matelots, tout de blanc habillés, venaient d’ailleurs d’exécuter avec compétence à la proue du bateau. Il leur donna un signe du pouce de la main pour indiquer qu’ils avaient fait du bon travail. Les jeunes matelots saluèrent et disparurent de sa vue.

Ilinga laissa retomber les jumelles qui pendirent par leur bretelle sur sa poitrine. Il vit aussi, sur le pont inférieur d’où venaient de disparaître les deux membres de son équipage, que huit soldats de la garde présidentielle, armés jusqu’aux dents et arborant des gilets de sauvetage vert-olive, s’apprêtaient à larguer deux zodiacs sur le fleuve pour de lentes patrouilles d’intimidation en cercles concentriques autour du bateau présidentiel.

Une petite bourrasque se leva soudain, ondulant la surface de l’eau et clapotant contre le bateau. Ilinga, habillé en veste blanche de marine à manches courtes, frissonna légèrement. L’elanga, la saison sèche de Kinshasa, était particulièrement froide cette année.

Ilinga braqua cette fois-ci ses jumelles sur le rivage. Le petit marché de la N’Sélé s’animait avec des chansons pour le Guide de la Révolution Authentique, le Grand Timonier et tout le toutim. Des vendeuses portaient toutes des pagnes à l’effigie de Mobutu — ce qu’elles faisaient chaque fois qu’elles savaient que le président — vain et sensible à la flatterie — voguait à bord de sa « présidence flottante » sur les eaux du Grand Zaïre. Devant ces démonstrations « spontanées » de la « complicité entre le peuple et son Guide », il n’était pas rare d’entendre Mobutu tonner à l’adresse du skipper pour lui enjoindre de serrer le rivage et, très souvent, de mouiller. Le Grand Timonier faisait alors monter à bord une délégation de femmes à qui il donnait des liasses de zaïres pour les animatrices. Mais il prenait toujours soin de hurler à la masse le montant qu’il venait de donner à la délégation citoyenne.

Mais les citoyennes du petit marché de la N’Sélé allaient déchanter ce jour-là car le M/S Kamanyola n’allait ni accoster ni permettre aux pirogues de vendeurs de s’en approcher. L’ordre du Président de la veille était clair : « On mouille en rade au niveau de la N’Sélé. C’est là que je recevrai ces imbéciles d’Amerloques ! Et que les ancêtres bankoko nous envoient alors une bonne bourrasque qui ferait tanguer le bâtiment et leur faire danser le cha-cha-cha du fleuve ! Les salauds !... J’ai aussi demandé au chef de ne rien préparer mais d’aller ramasser dans les ngandas de la N’Sélé tous les maboké de poissons gavés de pili-pili pour causer une diarrhée de tous les diables à ces fils de pute ! »

Ilinga rentra dans la passerelle de commandement où deux enseignes de vaisseau et trois quartiers-maîtres l’assistaient.

Immédiatement sous la passerelle de commandement, il y avait le premier pont comportant les cabines de luxe ; suivi du deuxième pont où se trouvait le grand salon de réception ; puis, le pont inférieur qui servait de baraquement flottant de la compagnie de la garde rapprochée du président et où se trouvait aménagée, à l’arrière, la plate-forme d’atterrissage de l’hélicoptère présidentiel que Mobutu appelait avec fierté de sa désignation anglaise d’« helipad ».

Puisque les ponts d’un bateau avaient une classification contraire à celle des étages de bâtiments sur terre ferme et pour éviter toute confusion en cas d’attaque sur le bateau présidentiel au vu du fait que la plupart des gardes étaient des illettrés fonctionnels, la garde présidentielle avait choisi de leur substituer les appellations suivantes : « cabine de pilotage » (cabine du skipper) pour la passerelle de commandement ; « deuxième étage » pour le premier pont ; « premier étage » pour le deuxième pont ; et « rez-de-chaussée » pour le pont inférieur.

Le fou d’Abumombazi aurait eu une crise cardiaque s’il lui était donné de voir la terrible confusion des choses et des symboles qui avait lieu sur le bateau présidentiel. Dans la cuisine, par exemple, mijotait de la viande de boa achetée la veille par des officiers Bangala lorsque le M/S Kamanyola avait mouillé à Lukolela, pour le bain de foule des riverains. A cette occasion et à son habitude, Mobutu ne manqua pas d’envoyer son médecin personnel, l’Américain William Close, aller faire le charlatan à l’hôpital de la bourgade. Comment pouvait-il penser que l’homme pût traiter une centaine de malades en une demi-heure ?... Pensez donc, aurait dit Gbatala Nzengu, un boa, un ngbo, mort et « cannibalisé » sur le bateau où se trouvaient des Tara Ngbandis ; pis, un bâtiment où irradiait le symbole étincelant du Serpent Suprême, la canne du Gazoroma, la canne du tout-puissant Yenda !

A part ces délires putatifs du fou d’Abumombazi, il y avait aussi sur le M/S Kamanyola trois choses choses venues du pays des « mindele », des blancs, associées avec ce bateau : la première et la plus terrible tient à la confusion et au massacre des signes et des symboles s’opérant sur ce bateau, à l’insu de Mobutu ; la deuxième, tenait de la méconnaissance par Mobutu du sang qui avait arrosé ce bateau ; et la seule bonne chose apparente à s’y être passée, ce fut une courte et torride histoire d’amour, mais qui, en elle-même, renforçait les deux premiers maléfices, quoi que ce fût à une moindre mesure.

Le changement du nom de ce bateau d’abord. A sa sortie de cale sèche du chantier naval de Chanic de Léopoldville (Kinshasa) où eurent lieu les travaux de finissage en 1948, le bâtiment fut baptisé M/S Général Olsen, le même nom qu’il reçut d’ailleurs lors de la commande passée en 1939 par l’Office des Transports Coloniaux (OTRACO) aux chantiers navals John Cockerill S.A. au bord de la rive droite de la rivière l’Escaut, dans la petite commune de Hoboken, en Belgique. Le bâtiment avait été débaptisé pour la première fois par Mobutu lorsqu’il s’en accapara en 1967.

N’est-il pas significatif, diront ceux qui sont attentifs aux signes et aux symboles, que l’année 1967, qui marqua le début de la mégalomanie de Mobutu, coïncida avec sa saisie de ce bateau de transport fluvial ?

Bateau fantôme longtemps sans nom propre, car on l’appelait tout simplement « Bateau Présidentiel » jusqu’au cours de cette année 1975 de la culmination de la grande folie de Mobutu où on le rebaptisa, le 23 janvier, le M/S Kamanyola.

Pourquoi ce nom de Kamanyola?, se demandera-t-on… Eh bien, il y a deux grands mensonges dans la biographie officielle de Mobutu, à part le florilège d’autres petits mensonges qui y sont parsemés çà et là. Le premier grand mensonge affirme que Mobutu, alors qu’il n’était qu’un ado passant ses vacances scolaires dans le village de son grand-père ou de son oncle, celui-ci l'avait sommé un matin de l’accompagner dans une partie de chasse. Et ne voilà-t-il pas qu’un grand léopard, croyant ne faire qu’une bouchée de l’ado dégingandé, lui sauta dessus ! C’était sans compter avec la bravoure innée du futur Guide. Mobutu, écartant ses jambes bien plantées à terre, ses genoux solides légèrement ployés, transperça de part en part le cœur du fauve d’un coup précis de sagaie, le trucidant sans même qu’il n’émit un dernier râle !... Et chaque 14 octobre—l’anniversaire de la naissance du Guide de la Révolution Authentique proclamé par lui-même « Journée de la Jeunesse Zaïroise »— Mavungu Malanda ma Mongo, le thuriféraire officiel du Guide, produisait l’une de ses mémorables « cartes blanches », éditoriaux qu’il rédigeait dans un style châtié d’académicien, mémorisait et déclamait dans une parfaite diction française devant les caméras de la Voix du Zaïre, dans laquelle il évoquait le « courage précoce de ce guerrier tombeur d’un léopard, qui, encore et surtout aujourd’hui, pointait de sa sagaie inébranlable la voie que, dans sa sagesse incommensurable, il avait tracée pour mener cette nation longtemps plongée dans l’apathie par des politicailleurs dénués de toute vision patriotique, vers des horizons merveilleux de l’Objectif 80 ».

Une brève observation … Admettons que le Guide eût tué ce léopard, dirait le fou d'Abumombazi, qu’est-ce qui l’autorisait aujourd’hui à se faire appeler Grand Léopard ? Tue-t-on son propre totem ? S’approprie-t-on en totem un animal qu’on a tué ?

L’autre grand mensonge, c’est celui-ci. Le 12 janvier 1964, sur le pont Kamanyola, à 5 km de la bourgade du même nom dans le Sud-Kivu, Mobutu aurait rallié les troupes débandées de l’ANC, l’Armée Nationale Congolaise, devant l’avancée de féroces rebelles armés jusqu’aux dents. Hurlant des ordres de sa voix de tonnerre aux troupes dont la résolution au combat vacillait, Mobutu essuya lui-même une balle qui fit voler son képi ! Incident héroïque de la vie héroïque du Grand Timonier dont on venait de fêter en grande pompe le 11ème anniversaire. Avec la mise sur pied de la Division Kamanyola formée par les Nord-Coréens — division qui sera sous peu engloutie en Angola, massacrée par des troupes expéditionnaires cubaines…

Mais selon les barbouzes de la CIA et les conseillers militaires américains et belges présents sur les lieux, les soldats de l’ANC fuyaient devant des villageois coalisés des tribus Bafulero et Bashi armés de flèches et de sagaies. Ces villageois en avaient ras-le-bol des exactions des soldats congolais dans leurs villages où on les y avait envoyés combattre les rebelles. Les soldats fuyaient parce qu’ils croyaient que ces guerriers avaient des fétiches dawas qui les rendaient invulnérables aux balles. Mobutu était bien présent sur place, disent les témoins, mais il assistait plutôt au massacre des Bafulero et des Bashi fauchés par des mitrailleuses actionnées par des conseillers militaires belges et américains !

Là n’est pas le grand problème du grand massacre des signes et des symboles sur le M/S Kamanyola. Le grave problème, c’est d’abord ce changement de nom.

A l’instar d’une personne humaine, un bateau — disaient les anciens loups de mer et leurs armateurs — a une vie et un esprit. Il doit garder le nom qu’il reçoit à sa conception, nom qui est d’ailleurs immédiatement inscrit par les démons et les dieux des eaux dans Le Grand Livre des Abysses, où chaque entité navigante est automatiquement enregistrée dans la mémoire de Poséidon, le dieu grec des eaux troubles dont le symbole est le trident, une fourche qui ressemble étrangement à la canne de Gazoroma dont s’était approprié, sans le savoir, le Général de corps d’armée Mobutu et qui ne le quittait plus jamais. Qui plus est, Poséidon, dans ses déplacements au-dessus des éléments aquatiques, se faisait toujours accompagner de « monstres marins ». Le fou d’Abumombazi, lui, nous aurait peut-être dit que Poséidon, c’était l’équivalent Ngbandi de Banga, le dieu de L’Eau Blanche, toujours accompagné de « bilima » et de « torondos », les génies effrayants et maléfiques des abysses aquatiques et sylvestres —les démons des eaux troubles selon les Bangala.

Mais revenons à la superstition du changement des noms de vaisseaux. Si, par extraordinaire, on doit changer le nom d’un bateau, il y a tout un rituel à observer à la lettre. Il faut par exemple organiser des libations au cours desquelles on efface systématiquement toutes les marques de l’ancien nom du vaisseau ; avant d’y faire monter quoi que soit portant le nom du nouveau bateau. Or, au cours de la manœuvre du mouillage qu’observait tantôt le Lieutenant de vaisseau Bokamano Ilinga, si un observateur se rapprochait des deux matelots, il verrait que la grosse ancre à jas portait encore le sceau « O » du Général Olsen frappé en ces trois endroits différents : juste sous le diamant au beau milieu du bras et sur les deux pattes ! Y a-t-il eu des libations rituelles quand on a débaptisé le M/S Général Olsen ? Non ! Rien ! Aucun rituel, selon les témoins… Y avait-il eu libation et rituel en 1967 lorsqu’on débaptisa pour la première fois le M/S Général Olsen ? Encore une fois, la réponse est négative.

Et toujours est-il qu’avant de penser à changer le nom du bateau, il faut qu’il y ait une raison impérieuse pour procéder à ce changement— un « acte de Dieu », si l’on empruntait cette expression de la terminologie anglo-saxonne des assurances. Le cas par exemple d’un bateau qui s’appellerait « Belzébul » et qui serait acheté par un armateur chrétien. Dans le cas en présence, y avait-il une raison impérieuse ou un acte de Dieu qui justifiât de débaptiser le M/S Général Olson ? Aucune raison sérieuse, sauf la lubie de Mobutu, l’homme seul sur la terre des hommes, qui continuait cette année-là son massacre des choses, des symboles et des hommes !

Une prolifération et une circulation maléfique des signes, des dieux et des esprits… Mais poursuivons d’abord la préhistoire de ce bateau maléficié...

Au fait, qui était ce Général Olson dont le nom fut donné à cet ancien bateau à passagers de l’intérieur ? Si l’on disait que l’esprit du Général Frederik Olsen hantait activement ce fleuve, on n’aurait pas du tout tort. Surtout, on peut dire que sans Olsen, le Nord-Kivu serait aujourd’hui territoire ougandais et le Sud-Kivu territoire tanzanien. Mais j’anticipe…

Reprenons plutôt la trajectoire de cet officier danois qui ne prendra la nationalité belge qu’en 1920 lorsqu’il sera nommé commandant-en-chef de la Force Publique. Puisque Mobutu était lui-même commandant-en-chef des Forces Armées Zaïroises (FAZ), descendantes directes de la Force Publique via l’Armée Nationale Congolaise, le Général Olsen était donc son « ancêtre » direct, dans la terminologie militaire. Qui plus est, Olsen commandait des troupes Bangala et Ngbandis — les propres ancêtres du Grand Léopard !

Officier d’artillerie et universitaire précoce, Frederik Olsen, alors seulement âgé de 21 ans, débarque en 1898 dans l’Etat Indépendant du Congo (EIC) pour s’engager comme mercenaire. Après la saisie de l’EIC par le Parlement belge en 1908, il y eut un flottement dans la toute nouvelle colonie belge, qui durera jusqu’en 1910. Au cours de cette période durant laquelle la Belgique essayait de trouver un mode d’organisation et de gestion d’un Etat qui lui tombait pratiquement sur les genoux, les Britanniques de l’Ouganda et les Allemands de la Deutsche Ostafrika (Ruanda-Urundi et Tanganyika), l’Afrique Orientale Allemande, envoyèrent leurs askaris respectifs envahir les Kivu. Et c’est Olsen, à la tête d’une escouade de Bangala et de Ngbandis, qu’on dépêcha aux Kivu pour repousser ces envahisseurs.

Après cette campagne de pacification, Olsen est muté au Katanga où ses Bangala et ses Ngbandis sont intégrés dans le Corps de Police du Katanga. Il réorganise de fond en comble ce corps selon un modèle de rationalisation militaire qui est adopté pour toute la Force Publique. L’homme est donc le parrain de la Force Publique.

Lors de la Première Guerre Mondiale, la menace allemande se précise encore à l’est du Congo — avec des attaques répétées et des incursions des forces du foudre de guerre allemand, le Colonel Paul Emil von Lettow-Vorbeck, qui, à la tête d’une poignée d’officiers allemands et de féroces askaris Schutztruppe —des mercenaires soudanais et Tsongas d’Inhambane du Mozambique et des Tutsis du Ruanda-Urundi — mit en déroute les forces indo-britanniques bien plus supérieures en nombre et en matériel.

Menacé par ces incursions du Ruanda-Urundi et du Tanganyika, le Général Tombeur fit alors appel à deux de ses propres foudres de guerre de la Force Publique qui, assez bizarrement, étaient tous les deux des officiers d’artillerie : le Colonel Georges Moulaert, le concepteur de la Kinshasa moderne, et le Colonel Frederik Olsen. Ces deux officiers traverseront alors en une guerre éclair le Ruanda-Urundi et le Tanganyika — capturant, entre autres places fortes, Tabora et Ujiji —repoussant von Lettow-Vorbeck jusqu’en Rhodésie du Nord (où il mènera une féroce campagne de guérilla contre les forces sud-africaines et britanniques jusqu’à la fin de la guerre), et permettant ainsi la chute de Dar es Salam, qui devint la principale base alliée en Afrique de l’est.

Quels sont donc les hauts faits militaires de Mobutu qu’on pouvait comparer à ceux de ces officiers ? Rien ! Et pourtant, il souillait des symboles associés à ces noms qui ont bâti le pays qu’il avait usurpé et sur lequel il régnait en maître — un Kola Ngbandi total et absolu. Il y avait autour de ce bateau et de ce fleuve d’autres croisements entre Moulaert et Olson. Moulaert fut le cofondateur de la société anonyme Chantier Naval et Industriel du Congo (CHANIC), d’où sortira justement le M/S Général Olsen en 1948. Et ce fut Olson qui, à sa retraite de la Force Publique en 1925, réorganisa de main de maître tout le système du réseau ferroviaire et maritime du Congo belge sous la direction de Georges Moulaert.

Le spectre du Général Olsen hantait donc ce fleuve et ce bateau. C’était une erreur irréparable que d’avoir changé le nom de ce bâtiment. Les lecteurs des symboles, comme Goethe, auraient demandé à Mobutu de se trouver un autre bateau et, surtout, de n’en point changer le nom. Le séjour prolongé de Mobutu sur ce bateau maudit, combiné avec le Serpent Suprême Gazoroma dont il se moquait, fut la cause de la folie qui prit possession de son être dès 1967…

Mobutu pouvait laver le pays et se laver lui-même rituellement de la terrible « Malédiction de Lumumba » dont parle l’écrivain congolais Pius Ngandu Nkashama. Il pouvait aussi se désenvoûter de l’anathème des âmes des étudiants de Lovanium massacrés et dont les corps avaient disparu. Il pouvait aussi être à l’abri des âmes errantes des Conjurés de la Pentecôte, pendus en pleine cité de Kinshasa pour une conspiration inexistante. Comment pouvait-il se libérer d’une grande abomination dans le ventre duquel il avait choisi d’errer sur le Fleuve Zaïre ?

Mais les sceptiques rationalistes se moqueront de toutes ces superstitions de primitifs. Et ils n’auront qu’à citer pour exemple le yacht S/S Baudouinville 2 commissionné par la Compagnie Maritime Belge du même chantier naval John Cockerill d'Hoboken en 1950, pour remplacer le paquebot S/S Baudouin que la marine de guerre allemande envoya par le fond en 1940.

Pensez donc… On s’entêta à appeler le paquebot S/S Baudouinville 2 tout simplement comme le S/S Baudouinville. Ce qui est enfreindre un tabou: chaque bateau ayant son propre nom. On le rebaptisa S/S Thysville en 1957. On le vendit en février 1961 à Liverpool pour la bagatelle de 800.000 livres sterlings et le nouvel armateur le rebaptisa tout de suite Anselm 4. En 1963, on le rebaptisa Iberia Star lorsqu’il changea à nouveau de main. En 1965, lors d’une nouvelle vente, on lui donna le nom d’Australasia. Mais qu’on note bien ce détail : lorsque les Singapouriens rachètent ce yacht de plaisance en 1972, ils n’en changent pas le nom. Et dès l’année suivante, lorsque les Singapouriens— qui sont, avec les Philippins, parmi les grands loups de mer traditionnels de cette région du monde —apprennent les détails de la saga de la circulation des noms de ce paquebot maudit encore en bon état, ils le revendent tout de suite à la compagnie Chou’s Iron & Steel qui a un chantier de démolition dans le port de Hualien, sur la Mer des Philippines, à l’est de Taiwan !

Beaucoup de sang a aussi coulé sur le M/S Kamanyola, comme on l’a dit. Le chantier naval Cockerill d’Hoboken avait une réputation mondiale pour la rapidité extraordinaire de l’exécution des commandes qu’on lui passait. Et le Motor Ship Général Olsen n’était qu’un bateau d’intérieur qui ne demandait pas beaucoup d’investissement en temps de design des architectes navals d’Hoboken, qui livraient depuis plus d’un demi-siècle des bâtiments du même calibre pour la navigation fluviale au Congo. En 1940, les deux côtés de la cale, du pont inférieur et du deuxième pont étaient donc virtuellement terminés — malgré des commandes pressantes des forces navales belges. Un bateau se construit en deux parties séparées qui ne sont réunies en leur milieu qu’à l’achèvement de ces deux parties. Et lorsque, le 10 mai 1940, les forces allemandes commencent leur petite promenade de santé en Belgique, le M/S Général Olsen était encore en deux parties distinctes.

Chaque peuple est historien révisionniste de sa propre histoire. On lit par exemple aujourd’hui dans des manuels scolaires d’histoire belges que « le 28 mai 1940 la Belgique se rend après une résistance héroïque ». Quelle résistance héroïque ? Peut-être parle-t-on de quelques soldats fous de colère patriotique qui sont morts posant quelques actes téméraires isolés, insensés et stupides — des patriotes suicidaires. Il n’y avait pas de résistance collective et organisée. C’était la terreur, la panique et un sauve-qui-peut général tant chez les civils que chez les soldats belges ainsi que leurs alliés français et britanniques venus les appuyer. Il y eut d’ailleurs de nombreux cas de soldats belges qui braquaient des voitures et pillaient leurs propres concitoyens. Le Roi Léopold III devint tout de suite celui qu’on appela le « Prisonnier de Laeken ». Et son geôlier était le Général Alexander von Falkenhausen, gouverneur militaire allemand de la Belgique, qui, comme on le verra, est lui aussi associé au M/S Général Olsen.

L’occupation allemande ne fut point chose terrible pour tous les citoyens belges. D’ailleurs tout le monde croyait que le règne de l’Allemagne nazie serait durable. Le Roi Léopold III lui-même, veuf de la Reine Astrid, épousa la belle Lilian Baels, en 1941, en pleine occupation allemande. Et un petit monde se rallia autour du « Leider », Le Chef, le raciste et antisémite virulent, le député flamand Staf de Clercq du Vlaams Nationaal Verbond (VNV), parti unique en Flandre sous les Allemands.

Staf de Clercq créa la Zwarte Brigade— la bien nommée « Brigade Noire » — une milice du VNV dont la brutalité et la sauvagerie effrayèrent même le gouverneur militaire von Falkenhausen. Certains membres de la Zwarte Brigade reçurent une formation militaire de la SS et de nombreux Flamands de cette milice moururent ainsi aux côtés de leurs camarades nazis sur le front de l’est. C’est la Zwarte Brigade qui dénonça le Général von Falkenhausen pour « laxisme face aux terroristes » belges, ce qui provoqua le rappel en Allemagne et l’emprisonnement de cet officier supérieur — qui sauva tant de vies belges — jusqu’à la fin de la guerre.

Staf de Clercq changea complètement de look du jour au lendemain, s’habillant désormais en tenue nazie noire, et, partout en Flandre étaient affichés des posters géants le représentant prononçant un discours aux côtés de grands nazis avec, derrière lui, un portrait tout aussi géant d’Hitler. L’homme n’avait que faire de la Wallonie, la laissant dans les mains du Rex, le parti nazi wallon dont la désorganisation était légendaire. Staf de Clercq voulait tout simplement la « Dietsland » sur laquelle il régnerait en « Leider » suprême et absolu — chimère similaire à celle de Mobutu au Zaïre…

En 1942, lorsque quelques entrepreneurs et syndicalistes flamands se réunirent secrètement au chantier naval John Cockerill d’Hoboken pour mettre au point un mécanisme de résistance industrielle contre l’occupant, les services d’intelligence de la Zwarte Brigade, qui avaient noyauté toute la Flandre, l’apprirent aussitôt. Et, non content d’envoyer à leur mort des centaines de communistes et de juifs flamands dans les chambres de torture du Fort de Breendonk, Staf de Clercq, dans sa salle uniforme noire d’officier de la Zwarte Brigade, descendit aussitôt sur place et, pendant deux longues semaines sanglantes, prit ses quartiers dans les bureaux du chantier naval Cockerill.

Des survivants racontèrent qu’il avait la douce cruauté de passer son bras autour de l’épaule de sa victime, de l’engager, au cours d’une lente promenade apparemment amicale autour des installations de l’usine, dans un long monologue sur l’histoire de la Flandre et la grandeur qu’elle aurait sous le IIIème Reich lorsqu’Hitler en ferait la « Dietsland », la matérialisation du fantasme irrédentiste qui ferait de la Flandre belge, de la Flandre française et des Pays-Bas un seul et même Etat.

Et, de fil en aiguille, l’on arrivait devant l’une des parties de la coque du M/S Général Olsen inachevé. Soudain, le bras du « Leider » se serrait en étau autour du cou de la victime et, en un va-et-vient violent, lui cognait la tête contre la coque. Jusqu’à ce que le sang giclât en gerbe et se répandît sur la coque et sur les deux apparents compagnons qui étaient en conversation amicale la minute d’avant !

Plus d’une cinquantaine d’entrepreneurs et de syndicalistes flamands arrosèrent ainsi de leur sang la coque de ce qui s’appelait maintenant le M/S Kamanyola. La petite terreur du « Leider » sur la Flandre ne s’arrêta qu’à sa mort, en octobre 1942. Jusqu’à ce jour, les historiens croient qu’il est mort de sa belle mort —une crise cardiaque banale. Ils ne savent point que ce sont des taloches précises de Shaolin que lui administra le Général von Falkenhausen dans le plexus solaire qui entraînèrent plus tard son accident cardiaque. Mais j’anticipe à nouveau…

Le sang n’est pas nécessairement mauvais au cours de la construction d’un navire. En fait, pour les armateurs d’antan, un navire dans la construction de laquelle aucun travailleur n’avait péri était marqué de la déveine. Mais attention : on parle du sang des travailleurs ayant participé à la construction du vaisseau. Le sang de toute autre personne — un visiteur du chantier par exemple — était un signe de grande poisse !

Le M/S Kamanyola était donc un vaisseau maléfique se déplaçant sur les eaux du Fleuve Zaïre — plusieurs fois maudit tant par les mythes et symboles congolais que par ceux des « mindele », sans parler du sang belge qui l’avait outragé ! Ou était-ce le fantôme du « Leider » —le dictateur flamand —qui le hantait et qui avait possédé Mobutu ?

On ne terminera pas cette préhistoire du M/S Kamanyola sans mentionner la romance dont son double — le M/S Général Olsen — fut le témoin.

Informé par Alexandre Galopin — le PDG de la toute-puissante Société Générale et chef du patronat belge surnommé « roi non couronné » sous l’occupation allemande de la Belgique — de la terreur du « Leider » en Flandre rayonnant à partir d’Hoboken et se prolongeant dans les chambres de torture du Fort de Breendonk, le gouverneur militaire von Falkenhausen appela Staf de Clercq de son bureau de Bruxelles, croyant erronément calmer le Flamand fou par un ordre direct au téléphone.

On peut d’ailleurs dire que ce fut Galopin qui provoqua indirectement la terreur du « Leider ». Sa « doctrine Galopin », consistant en une résistance passive de l’industrie belge sous l’occupation (fonctionner pour la survie industrielle de la Belgique mais ne pas produire des armes pouvant profiter aux Allemands) fut mal interprétée par ces entrepreneurs flamands que le « Leider » massacrait en septembre et octobre 1942…

Le « Leider » de Clercq était grisé par le pouvoir. Depuis l’invasion, il avait parlé au Führer par cinq fois et Goebbels lui donnait un coup de fil toutes les deux semaines. Et il savait que von Falkenhausen, dont le père Ludwig avait aussi été gouverneur militaire allemand de la Belgique pendant la Première Guerre Mondiale, était de la vieille noblesse militaire allemande qui méprisait Hitler et les nazis. Staf de Clercq raccrocha donc au nez de von Falkenhausen—ce guerrier qui a eu son baptême de feu en Chine, combattu les Britanniques à Bagdad et en Palestine, avant de diriger une école d’infanterie en Allemagne et de devenir le conseiller militaire de Tchang Kaï-chek.

Fou de rage, avec pour toute escorte son aide-de-camp, von Falkenhausen sauta ce début d’après-midi-là dans un hydravion pour aller confronter le Flamand fou qui osait ainsi l’insulter. Dès que l’hydravion amerrit sur l’Escaut au débarcadère du chantier naval, von Falkenhausen, le manteau au vent, marcha à grands pas vers les bureaux de l’usine réquisitionnés par Staff de Clercq et sa pègre politique flamande.

Von Falkenhausen savait ce qu’il avait à faire : tuer de Clercq ! Ses belles années à Nankin défilaient dans son esprit. C’est là que lors d’un dîner au cours de l’été 1930, il avait rencontré Siou-Ling Tsien, une resplendissante chinoise de19 ans issue d’une famille de l’entourage de Tchang Kaï-chek, qui revenait en vacances de Bruxelles où elle étudiait la chimie à l’Université Catholique de Louvain.

Ce fut le coup de foudre. Et quand Siou-Ling Tsien revenait l’été à Nankin, l’aventure recommençait. C’était Siou-Ling Tsien qui avait initié von Falkenhausen au Tai Chi et au Shaolin Kung-fu qu’elle appelait l’art sacré bouddhiste. Elle avait même fait ériger dans le jardin du Général von Falkenhausen un mannequin sur lequel étaient marqués tous les points névralgiques de l’anatomie humaine. C’est elle qui lui avait appris les trois taloches tendres sur le plexus solaire qui causaient dans les vingt-quatre heures la mort de la personne sur laquelle on les administrait.

C’était comme si la voix de la Chinoise résonnait dans l’air de cet hiver doux de 1942. « Les coups qui tuent dans le Shaolin », disait Siou-Ling Tsien, « ne sont pas du tout violents. N’oublie pas, Karl, le Kung-fu a été développé par des moines bouddhistes vivant dans l’isolement et qui voulaient se protéger des bandits et des bêtes sauvages. Leur intention n’était pas d’infliger de la douleur, mais de se protéger… »

Conception orientale qui ne cessait de l’étonner. Qu’était donc devenue la belle Siou en cette période où l’humanité plongeait dans la destruction ?

Talonné par son aide-de-camp, von Falkenhausen venait d’arriver à l’entrée de la direction du chantier. Robert Jan Verbelen, le garde du corps de Staf de Clercq, claqua des talons, leur donna un « Heil Hitler ! » réglementaire et les introduisit dans le bureau du directeur où Staf de Clercq était si absorbé dans une conversation téléphonique qu’il ne daigna même pas se lever à l’entrée du Gouverneur militaire de la Belgique et du Nord de la France !

Offusqué par ce comportement outrageux, l’aide-de-camp du général allait foncer sur la vile fripouille flamande pour lui donner une correction bien méritée. Mais von Falkenhausen l’arrêta d’une main. Les jambes écartées, le général se croisa les bras et considéra d’un regard méprisant le malotru. Ce dernier finit par raccrocher et, un sourire débonnaire sur les lèvres, se leva enfin, contourna le bureau, s’approcha du général et lui tendit la main.

Le Général von Falkenhausen écrasa la main molle du bourgeois et lui dit distinctement trois mots bien espacés, chacun ponctué par une tendre taloche appliquée sur le gros bouton de cuivre luisant au niveau du plexus solaire du cuistre : « Cessez ! Ces ! Conneries ! »

Staf de Clercq éternua, battit l’air de ses bras comme un noyé, ouvrit grand la bouche pour faire des appels d’air répétés, toussa de manière incontrôlée et la crise mortelle se stabilisa en une quinte irrépressible de hoquets. Von Falkenhausen s’inquiéta un moment, croyant qu’il avait appuyé trop fort sur les taloches — un défaut que lui reprochait toujours Siou au cours des entrainements — mais Staf de Clercq s’était calmé. Sans demander son reste, le « Leider », toujours hoquetant, sortit en coup de vent du bureau, suivi par ses criminels politiques flamands. Le lendemain, Staf de Clercq mourut d’une crise cardiaque à Gand.

Le téléphone sonna soudain dans le bureau que venaient de quitter le « Leider » et ses hommes de paille.

Distrait, von Falkenhausen décrocha le combiné.

« Allô, Karl ? »

Il n’en crut pas ses oreilles. Il aurait reconnu cette voix parmi des millions d’autres voix. C’était, à l’autre bout du fil, Siou-Ling Tsien !

« Siou ! C’est pas vrai ! T’es où, ça ? Comment sais-tu que je suis là ? »

« J’appelle d’un café du quartier. Je sais où tu es. J’arrive. Attends-moi. Je viens te demander une grande… grande… très grande faveur. Oh, Karl… »

Sa voix s’était brisée, comme si elle était en proie à une grande douleur. Des questions, toutes sans réponses, traversèrent l’esprit de von Falkenhausen.

Dix minutes plus tard, Siou-Ling Tsien arriva à bord d’une jeep militaire. Elle était toujours aussi remarquablement belle, si pas plus. Elle avait cependant les yeux tuméfiés car elle avait beaucoup pleuré.

Von Falkenhausen voulut la faire rentrer dans le bureau, mais elle voulut plutôt lui parler dehors, seul à seul. Comme ils marchaient en direction des chantiers, Siou donna rapidement au général le condensé de sa vie depuis qu’ils s’étaient revus pour la dernière fois en 1935. Elle avait obtenu son doctorat en chimie de Louvain, s’était rendue en France en 1939 dans l’espoir d’intégrer le laboratoire Paul et Marie Curie mais tous les scientifiques avaient fui en Amérique. Elle s’était mariée et habitait Herbeumont, un petit village des Ardennes belges.

Il y avait cinq jours, raconta-t-elle, trois ados de son village, dont l’un était le fils unique d’une voisine et amie —des « enfants trompés par des terroristes », préfaça-t-elle la demande extraordinaire qu’elle voulait faire — avaient abattu trois officiers SS ! Leur exécution a été fixée au lendemain. Elle venait de découvrir ce matin-là même en ouvrant le journal — ce qu’elle ne faisait plus depuis les débuts des hostilités — que le gouverneur militaire n’était nul autre que « toi, mon beau phénix » !

Von Falkenhausen sourit malgré lui, en dépit de l’incongruité de l’évocation de ces vers de Guillaume Apollinaire à ce moment. Il fut replongé un moment dans une époque mémorable et pleine d’aventure de sa vie à Nankin. Ces vers étaient leur code d’amoureux. Ils les récitaient en unisson à tout bout de champ :


Et je chantais cette romance
En 1903 sans savoir
Que mon amour à la semblance
Du beau Phénix s'il meurt un soir
Le matin voit sa renaissance.

Les deux anciens amants étaient arrivés aux côtés de la coque du M/S Général Olsen. Siou-Ling Tsien s’était adossée à la coque et avait relevé son visage pour fixer Von Falkenhausen. Son cœur battait la chamade. Son mari, ignorant les liens profonds qui la liaient à l’officier allemand, lui avait vivement déconseillé cette démarche. Des larmes coulaient abondamment sur ses joues.

Von Falkenhausen ne pouvait plus se retenir. Les deux amants s’embrassèrent passionnément. Et pour se soustraire aux yeux indiscrets, ils trouvèrent refuge dans un coin de la cale en construction. Ils se possédèrent furieusement.

La suite est inscrite dans les annales de l’histoire. La peine des trois ados fut commuée en travaux forcés. En 1944, Siou-Ling Tsien sauva, encore une fois grâce à l’intervention de von Falkenhausen, quatre-vingt-quinze otages d’Eucassines où des résistants belges avaient tué des Allemands…

Malgré la beauté héroïque de cette « romance », les deux amants avaient souillé le M/S Général Olsen — selon la superstition des capitaines armateurs d’antan.

Une bonne chose restait cependant de ce passé houleux du M/S Kamanyola. Lorsqu’il arriva dans les chantiers de CHANIC à Léopoldville, le M/S Général était un bateau à vapeur à deux hélices. Une année après son baptême, il y revint où on le nantit de deux moteurs Diesel marins Sem-Carels de 500 CV chacun, qui le propulsaient encore vigoureusement sur les eaux du Grand Fleuve en cette année 1975…

Mobutu voit rouge sur le M/S Kamanyola: Chapitre 3. Le Bateau ivre



Tu règneras cent ans
Fils de Maman Yemo
Nous te faisons commencer
Le cycle de
Cent ans

—Chanson d’« animation » dédiée à Mobutu

*
Le Dr. William Close venait de terminer de prendre la tension artérielle de Mobutu.
« Impressionnant », conclut-il en rangeant le tensiomètre. « Normal… malgré tout le stress !»

Mobutu partit d’un grand rire et se retourna vers son directeur de cabinet Bisengimana Rwema — ex-Barthélémy— alias Barthos—alias Ingénieur.

« Ecoute ton ami l’Américain, Petit Barthos », dit Mobutu, jovial. Mobutu n’avait gardé que son singlet et sa toque de léopard pour la prise de tension. Il remettait machinalement sa chemise blanche sans col de soie, son foulard brun et son abacost de tissu wax hollandais blanc et brun chocolat aux motifs de pastorale congolaise : des femmes à demi nues se trémoussant dans la danse du boa devant des chaumières rondes au-dessus des inscriptions en lingala en lettres capitales proclamant : « Zaïre Alinga Mosala » (Le Zaïre aime le travail). « Il parle de stress… Il ne sait pas qu’il a affaire à un dur-à-cuire… Depuis quand un dur-à-cuire se stresse-t-il ? Dr. Close, je suis comme John Wayne, l’incassable…»

Bisengimana, qui contemplait le fleuve au fond de la vaste cabine présidentielle du premier pont, se retourna mais ne dit rien. Il haïssait instinctivement ce bateau, préférant son vaste bureau du Mont Ngaliema. Il haïssait encore plus ce bateau depuis que le président s’y était enfermé au lendemain du soi-disant « coup monté et manqué » de la mi-juin, qui survenait presqu’un mois jour pour jour après le terrible incident du 19 mai… Depuis la mi-juin donc, le Guide s’était barricadé à bord du M/S Kamanyola, où il cuvait son courroux. Seuls quelques membres de son entourage triés sur les volets et qu’il voulait voir y étaient héliportés.

A maintes reprises, au mois de juin, Mobutu avait même éconduit Dougal Reid, le chargé d’affaires britannique à Kinshasa, dans l’affaire cocasse de Denis Hills, professeur à l’Université de Makerere, qui avait traité Idi Amin de « tyran idiot du village ». Le dictateur ougandais avait condamné à mort le Professeur Hills pour outrage à chef d’Etat et la date de l’exécution de cet homme souffrant pourtant de cancer en phase terminale était fixée pour le début du mois de juillet. Idi Amin avait cependant posé une condition de taille : que la Reine vienne en personne à Kampala s’excuser à deux genoux ! Rien ne semblait calmer la furie d’Idi Amin — même pas l’intervention personnelle du Pape Paul VI ! Devant la colère incoercible d’Idi Amin, les Britanniques découvrirent soudain une arme secrète : Mobutu. Ce fut un jeune conseiller du Foreign Office qui tomba sur cette « découverte » alors qu’il contemplait la carte de la région des Grands Lacs Africains : les deux voisins fous avaient rebaptisé des lacs en leurs noms— le Lac Albert en Lac Mobutu Sese Seko ; et le Lac Edouard en Lac Idi Amin ! Et, comme l’avait anticipé le conseiller du Foreign Office, Mobutu finira par obtenir la relaxation du Professeur Hills le 1er juillet, lors d’une visite-convocation d'Idi Amin à Kinshasa le 30 juin…

Malgré cette petite victoire diplomatique, c’étaient des jours de grande colère et de solitude du Timonier de la Révolution. Et voguait sans but sur le fleuve le M/S Kamanyola. Le Bateau ivre.

Au fait, ce n’était pas le bateau que Bisengimana haïssait intrinsèquement. C’était l’entourage tribal qui l’encombrait depuis la terrible crise du 19 mai survenue un jour avant la commémoration du huitième anniversaire de la Révolution Authentique. Pensez donc au choc et à la colère du Guide !... Surtout par la suite quand son entourage, dans l’idée erronée d’assouvir sa colère, l’avait mis sur fausse la piste d’une conspiration fictive d’un coup d’Etat.

Mais cette conspiration que les membres de l’entourage avaient montée de toutes pièces, au lieu de rabattre la grande colère du Guide, en avait plutôt augmentée la pression jusqu’au point de la faire hisser aux plus hauts sommets de la furie. Des têtes tombaient chaque jour qui passait. Personne n’était à l’abri. Les commissaires d’Etat et les autres grosses légumes du régime tremblaient et piquaient des crises de diarrhée — surtout que Mobutu refusait de les voir et avait interrompu les réunions hebdomadaires de cabinet. Et c’était pandémonium dans l’armée — neuf généraux étaient tombés en 24 heures et la liste des « conjurés » s’allongeait…

Aucune femme ne venait ces jours-là à bord du M/S Kamanyola. Pas même Maman Antoinette Mobutu, la première dame du pays, avec qui le Guide était d’ailleurs en froid. Elle avait eu le toupet de mettre en cause le jugement de son mari lorsque ce dernier avait impliqué dans le « coup monté et manqué » son ami de toujours, Albert Ndele, l’ancien gouverneur de la Banque Centrale, qui avait prétexté d’une maladie pour quitter le pays depuis 1973. Des abominations qu’il avait alors éructées sur Maman Mobutu ! Il eut même le front de l’accuser d’avoir couché avec Albert Ndele ! Mais elle lui avait tenu tête, lui renvoyant de bien pires abominations : le pouvoir lui était monté à la tête comme un fumeur de bangi ; il n’était pas Dieu-Le-Père ; il n’était pas Jésus non plus, comme l’avait prétendu le Gouverneur de Kinshasa N’Djoku Eyobaba ; il persécutait même des prélats de l’Eglise catholique, comme Mgr Malula ; il n’était qu’un pauvre homme comme tous les autres pauvres cons sur cette terre des hommes ! Où s’arrêterait-il donc ? Tout ce sang qu’il avait sur ses mains et pour lequel il devrait d’abord songer à demander pénitence auprès de Jésus-Christ avant d’y rajouter des tonneaux et des tonneaux du sang des « enfants-des-autres » ! Et pour ce qui était de l’accusation ridicule d’une aventure amoureuse avec Albert Ndele — production d’un cerveau gravement compromis, elle souhaitait d’ailleurs à ce moment même qu’elle changeât de place avec l’épouse de Ndele qui était tranquille aux Etats-Unis, loin de cette folie furieuse !

Des insanités que lui avait sorties sa propre « maman-des-enfants » ! Hors de ses gonds, Mobutu lui avait administré une gifle, un véritable ouragan qui l’envoya s’effondrer à trois mètres — les quatre fers en l’air et les pagnes éparpillés ! Cette sortie de sa « maman-des-enfants » l’avait tellement encoléré que tout désir libidinal était sublimé dans une nature seconde toute d’ire combustible. Une bulle, un microclimat de courroux qui happait et pulvérisait ceux qui avaient l’infortune de se trouver à proximité.

Mobutu était tellement en colère qu’il avait perdu tout goût pour son champagne rose Laurent Perrier. Ces jours de grande tourmente, c’était le lotoko de Bumba qui calmait les nerfs à vif du Guide.

Les membres de l’entourage de Mobutu que Bisengimana croisait aux occasions où il se retrouvait sur le M/S Kamanyola durant ces jours incertains étaient tous, à quelques exceptions près, ivres comme ces anciens matelots dont le bateau de long cours venait de relâcher dans un port après de longs mois de navigation ! Et quelles conneries ne se racontaient-ils pas de manière circulaire, sans apport extérieur, s’auto-cannibalisant la pensée…

Un mois plus tôt, par exemple, il avait fallu à Bisengimana toutes les ressources de son sang-froid et l’intervention du Guide lui-même pour ne pas éclater de rire quand il entendit le Général Bobozo, un croulant ignare, implorer Mobutu de l’envoyer dans la forêt montagneuse de Fizi-Baraka avec une petite escouade d’archers pygmées pour aller personnellement tuer Laurent Kabila et libérer les otages américains.

Le comble du burlesque de l’incident, ce fut que le Général Bobozo le prît à témoin —lui, Bisengimana—pour essayer de convaincre Mobutu de lui confier la mission ridicule !

« Petit Rwandais, je te jure sur la tombe de ma mère enterrée à Abumombazi… », lui disait Bobozo. « Avec les flèches empoisonnées des pygmées, il n’y a pas de traitement, oh, allons à l’hôpital, oh, essayons de sauver l’homme, oh, ceci cela, oh, etchetchera etchetcheri… L’homme meurt. Là devant toi ! Point, c’est tout ! Terminé ! Kaput ! Fini ! Messe de requiem… Le deuil dans la famille, la maman du bandit pleure, si elle veut un autre enfant pour remplacer le bandit elle doit se faire niquer par moi, femmes et enfants qui pleurent, la famille qui pleure, si ce petit salaud a une famille… D’ailleurs, j’envoie mes pygmées éliminer ses amis, ses camarades, ses cousins, etchetcheri etchetchera, toute sa famille, son père, sa sorcière de mère, ses femmes aux cons vastes et glissants comme des boulevards, pas les petits boulevards de chez nous, les vrais boulevards qui méritent leurs noms de boulevards, les boulevards des blancs en Europe s’il te plaît ; après l’avoir tué, je donne le cadavre aux cannibales Batetela pour qu’ils se partagent la viande entre leurs clans de cannibales et ils me disent tous merci ; je leur dis pas de quoi, frères et sœurs de Lumumba, allez manger la viande empoisonnée par les flèches empoisonnées des pygmées et que toute la tribu des Batetela disparaisse du jour au lendemain. Ça, je ne leur dis pas à haute voix bien sûr… Ce Katangais se moque de nous ? Le Mupende Pierre Mulele s’était aussi moqué de nous, tuant de sang-froid un homme de grande valeur comme le Colonel Ebeya… Où est-il ? En train de jouer aux cartes avec Satan en enfer ! Il y avait un autre Katangais qui s’était amusé à tuer le Colonel Tshatshi à Kisangani… Quel est encore son nom ? Chose, oh, soi-disant Colonel Tshimpola, voilà, c’est son nom, Tshimpola, autoproclamé colonel par le con de sa mère, qui a tué mon petit Tshatshi à Kisangani… Alors, je te demande, toi, Petit Rwandais, toi qui lis des livres écrits par des blancs, toi qui connais la sorcellerie des blancs parce que tu es ingénieur, toi qui es ingénieur de Lovanium, proclamé ingénieur par Mgr Gillon en personne : où est Tshimpola aujourd’hui ? En train de jouer aux dames avec Lucifer ! Car Satan a plusieurs cerveaux et plusieurs mains. Devant lui, il joue à je ne sais quel jeu avec Lumumba, oh, oui, il joue au ngola avec Lumumba devant lui, à gauche il joue aux cartes avec Tshimpola, à droite il joue aux dames avec le Colonel Ebeya—non, avec, chose, Mulele… Petit Rwandais, je te dis, sur la tombe de ma mère qu’on a enterrée à Abumombazi, qu’on me donne des pygmées avec des flèches empoisonnées et demain les femmes danseront de joie au Stade du 20 mai… et je profite ici de l’occasion pour insulter à distance ce bandit katangais : le con pourri de ta mère ! »

Bisengimana allait piquer le fou-rire lorsque Mobutu le sauva de justesse en admonestant le général : « Oncle, on parle de choses sérieuses ! »

Mobutu discutait justement sur le Réseau Okapi — le système de communication de la sécurité civile et militaire — d’un bombardement de la côte congolaise du Lac Tanganyika par les patrouilleurs de la Force Navale Zaïroise. Ce qui fut d’ailleurs fait à plusieurs reprises — à la grande alarme du Département d’Etat américain et de l’ambassade étatsunienne à Kinshasa qui négociaient avec les maquisards de Laurent Kabila terrés avec leurs otages dans la forêt montagneuse de Fizi-Baraka !

C’était à l’aube du 20 mai qu’un coup de téléphone de Deane Roesch Hinton, le nouvel ambassadeur américain, avait tiré Bisengimana du lit. Il l’informait qu’un groupuscule communiste congolais, le Parti de la Révolution Populaire (PRP), dirigé par un certain Laurent Kabila, avait enlevé la veille quatre étudiants américains primatologues de leur camp du Gombe Stream National Park, sur la rive tanzanienne du Lac Tanganyika. Les rebelles demandaient une rançon de 500.000 dollars et des armes. Hinton demandait une audience immédiate avec le Président afin de coordonner avec l’ambassade la réponse à réserver aux rebelles.

Aussitôt l’appel terminé, Bisengimana alluma sa radio transistor Grundig. Voix de l’Amérique, BBC, Deutsche Welle, Radio Moscou, SABC, France Inter et toutes les grandes stations internationales répercutaient la nouvelle du kidnapping et parlaient de la chose comme si les rebelles étaient déjà aux portes de Kinshasa. Surtout la SABC, l’organe du régime d’Apartheid émettant de Johannesburg, qui, à son habitude, parlait de chaos en Afrique sub-saharienne et voyait derrière chaque bandit africain un marxiste membre d’une vaste conspiration téléguidée de Moscou ou de Pékin. Et ce matin-là justement, la SABC en faisait des gorges chaudes : « En Tanzanie, 40 africains lourdement armés kidnappent 3 étudiants américains et une hollandaise dans un centre de recherche animale. On croit savoir que ces terroristes marxistes proviennent du Zaïre voisin où ils sèment terreur et désolation depuis plus d’une décennie. Ces bandits armés demandent rançon de près d’un demi-million de dollars et la libération de plusieurs centaines de leurs membres qui seraient emprisonnés en Tanzanie. L’instabilité entretenue par les communistes dans les pays de cette— »

Bisengimana éteignit la radio. Il maudissait Hinton.

« Cette histoire ne me dit rien qui vaille », jura Bisengimana. « Elle sent le roussi ! »

La sécurité n’était pas son domaine à lui, Bisengimana. Hinton devrait savoir qui appeler en cas de pareille alerte ; et s’il ne le savait pas encore, c’était qu’il était un incompétent doublé d’un idiot qui n’avait rien à foutre au Zaïre. Sheldon Vance, son prédécesseur, lui, aurait directement contacté qui de droit.

Bisengimana était l’architecte des grandes œuvres du régime. La ligne de haute tension Inga-Shaba, le building Sozacom sur le Boulevard du 30 juin qu’on venait d’inaugurer deux jours plus tôt, les grandes infrastructures, c’était là son domaine.

Tutsi-rwandais, Bisengimana, premier ingénieur en électricité sorti de l’Université Lovanium de Kinshasa en 1961, n’avait qu’une ambition : remettre en place la structure d’intégration régionale des Grands Lacs comme cela existait sous les Belges, dans la forme du Territoire du Congo-belge et du Ruanda-Urundi.

Il avait d’ailleurs patiemment travaillé Mobutu pour le convaincre de la nécessité de l’implantation d’une Communauté Economique des Pays du Grand Lac (CEPGL), choisi le lieu du quartier général — Gisenyi, au Rwanda, où les travaux de la construction du siège allaient bon train — et déterminé la date de l’inauguration : le 20 septembre 1977 ; un clin d’œil qu’il s’était personnellement fait à lui-même, le 20 septembre étant son anniversaire !

Bisengimana était convaincu qu’avec cette plate-forme sous-régionale, les trois pays des Grands Lacs allaient émerger économiquement à l’instar du Marché Commun européen. Il rêvait du jour où ces trois pays ne seraient qu’une seule formation étatique : les Etats-Unis des Grands Lacs !

Certes, se disait Bisengimana, il y avait encore des fous à lier à la tête des trois Etats — Michel Michombero au Burundi, Juvénal Habyarimana au Rwanda et son patron au Zaïre — mais il avait la conviction profonde qu’un jour les peuples de ces trois pays arriveraient à maturité et se choisiraient des leaders dignes d’eux. Verrait-il ce jour glorieux ? Il l’espérait ardemment. Dans l’entretemps, « Carpe diem », comme disait Horace. Chaque jour, Bisengimana posait sa petite pierre dans l’édification de ce bâtiment. Il avait d’ailleurs déjà réussi à poser un premier jalon de taille dans ce sens — l’Ordonnance-loi 72-002 du 5 janvier 1972 relative à la nationalité zaïroise stipulant : « Les personnes originaires du Rwanda-Urundi qui étaient dans la province du Kivu avant le 1er janvier 1950 et qui ont continué à résider depuis lors dans la république du Zaïre jusqu'à l'entrée en vigueur de la présente loi ont acquis la nationalité zaïroise à la date du 30 juin 1960 ».

Il le verrait peut-être, le jour où les Burundais, les Rwandais et les Zaïrois, citoyens d’un même et grand pays fort, se présenteront aux guichets d’immigration des aéroports et des postes-frontières avec le même passeport…

Et sur ce dossier précis, Bisengimana sortait de sa tanière pour le défendre comme un fauve blessé. Il avait ainsi poussé Mobutu à intervenir militairement au Burundi pour appuyer Michel Michombero. Il y avait aussi le cas de Valens Mupenda, un ambassadeur du Rwanda qui, lors de la remise de ses lettres de créances, avait commis la bêtise d’informer Bisengimana que son mémoire de licence en histoire portait sur l’« histoire » du Rwanda.

Quelques jours plus tard, Bisengimana obtenait une copie du mémoire en question. Il n’en crut pas ses yeux ! Comment pouvait-on laisser passer un tel navet pour un travail académique ? Chaque mention du mot « tutsi » était précédée du qualificatif « félon ». Et chaque tournant de l’histoire rwandaise justifié par le leitmotiv : « C’était sans compter avec la félonie Tutsie ».

Le lendemain de la lecture de ce mémoire d’épouvante, Bisengimana ordonna au Lieutenant Mbuza Mabe, le commandant de la sécurité rapprochée de Mobutu, de lui ramener manu militari le gueux qui se faisait passer pour l’ambassadeur du Rwanda. Quel ne fut l’étonnement de Valens Mupenda de trouver, grand ouvert sur le bureau de Bisengimana, son propre mémoire de licence, copieusement annoté et souligné. Les deux Rwandais s’engagèrent alors dans un débat lexicographique houleux qui gravita autour de la définition des mots « félon » et « félonie » — Bisengimana soutenant que ces mots s’appliquaient aux individus et point à toute une ethnie ; et Valens Mupenda prétendant que c’était une « figure de style », une « trope », une « métonymie ».

Ce fut au beau milieu de cette leçon magistrale de rhétorique dispensée par l’Ambassadeur Valens Mupenda que survint Jean-Foster Manzikala, une bouteille à moitié vide de Johnny Walker à la main, encadré par ses deux gardes-du-corps commandos qui lui ressemblaient comme de proches parents. Et pour cause… Manzikala et ses deux sbires étaient des Lugbaras dont l’ethnie de féroces guerriers était à cheval entre l’Ouganda et le Zaïre. Un autre Lugbara était d’ailleurs célèbre à cette époque et s’appelait Idi Amin !

Manzikala avait plusieurs surnoms : « Mobali-ya-ntembe » (l'homme ne se défilant point devant des situations explosives), L’Inamovible (il était toujours des proches de Mobutu), Chien-Méchant et d’autres surnoms les uns plus sinistres que les autres. Des psychologues du profilage criminel l’auraient tout simplement décrit comme un psychopathe et un serial killer. Le petit massacre des Européens qu’il a perpétré au zoo de Lubumbashi était depuis matière de légende. C’était d’ailleurs à Lubumbashi qu’il avait découvert un nouveau plaisir dans l’art de tuer : il mettait la victime dans une situation mortelle irréversible et contemplait en spectateur détaché le destin prendre son cours. Il abordait sa victime — toutes ses victimes étaient des Flamands— dans des night-clubs de la Capitale du Cuivre et déclinait ses titres officiels. Il lui annonçait qu’il l’avait inscrite dans Le Livre d’Or et la priait de le suivre un moment dehors. Intriguée, la victime suivait le Gouverneur de la Province du Shaba dehors où, soudain, des sbires Lugbaras la précipitaient dans la limousine officielle. La voiture démarrait et l’on prenait la direction du jardin zoologique. On ouvrait la cage aux lions ou aux léopards intentionnellement affamés, on y précipitait la victime et l’on contemplait — riant aux larmes et trinquant du Johnny Walker — les carnassiers dépecer vivant le Flamand du jour !

Ce jour-là, dans le bureau de Bisengimana, Manzikala se prit soudain d’amitié pour le nouvel ambassadeur rwandais. Il lui offrit même une gorgée de son Johnny Walker, mais le pédant rwandais refusa. Et s’il y avait une chose que Manzikala haïssait, c’était la pédanterie. Il interrompit à nouveau le débat intellectuel qui s’éternisait et annonça à la ronde qu’il avait inscrit « Son Excellence L’Ambassadeur » dans Le Livre d’Or et voulait personnellement lui montrer ce qu’il y avait écrit. Valens Mupenda allait décliner mais Manzikala insista si bien « en ma qualité d’humble ami personnel du Président-Fondateur » que l’ambassadeur finit par céder. Il l’emmena dans son entrepôt du quartier Kingabwa-Poids Lourd et ordonna à ses Lugbaras de faire boire de force à l’ambassadeur cinq bouteilles de Johnny Walker. On retrouva le lendemain le corps sans vie de Valens Mupenda adossé à la fondation du monument déboussolé de Léopold II. Et Bisengimana garda ses suspicions pour lui-même…

Ce matin du 20 mai, après avoir pris le pouls des média internationaux, Bisengimana composa le numéro du Citoyen Bokonga Ekanga Botombele, le « Commissaire d’Etat à l’Orientation nationale » — désignation concoctée par Bisengimana lui-même lorsque Mobutu avait fait un brainstorming avec lui à l’adoption de la politique du Recours à l’Authenticité. Bisengimana lui avait tout de suite proposé l’appellation « commissaire d’Etat » pour désigner un ministre, et « orientation nationale » pour le cas précis du département de l’information.

Bisengimana briefa Bokonga sur ce qui venait d’arriver sur la côte tanzanienne et conclut : « Si l’une de tes stations de la Voix du Zaïre répercute cette info, c’est ta tête qui roule ! » Bokonga lui répondit : « Ingénieur, tu me prends pour un fou ou quoi ? »

Le plus difficile restait à faire : contacter le Grand Léopard lui-même.

Il savait l’agenda du Guide particulièrement chargé ce mardi 20 mai, l’anniversaire du Parti-Etat qui se célébrait dans le cadre de l’Année Internationale de la Femme. A 10 h, Mobutu sera à la Cité du Parti à la N’Sélé où il procédera à la clôture du « Symposium de la Femme » ; puis il prononcera un discours de politique générale que Bisengimana avait lui-même écrit et dans lequel sera annoncée une amnistie générale pour toutes les « citoyennes » condamnées. Bisengimana avait aussi entendu Mobutu exprimer son intérêt à assister cet après-midi-là au Stade du 20 mai au match amical entre Imana, l’équipe championne de Kinshasa, et Sainte-Anne, championne de la ligue de football de Brazzaville.

Bisengimana appela Mobutu à 5 h 30. Ce dernier, à son habitude, était déjà sur pied. Il était aussi de bonne humeur. Bisengimana se reprocha de lui gâcher sa journée et maudit encore une fois Hinton.

« Il y a une situation de prise d’otage à Gombe—»

Mobutu l’interrompit, croyant qu’il s’agissait de la Commune de la Gombe à Kinshasa. « Dans quel bâtiment ? »

Bisengimana l’informa qu’il s’agissait plutôt du Gombe Stream National Park en Tanzanie et lui répéta ce que Hinton lui avait dit.

Mobutu semblait avoir bien encaissé ce grand coup les tout premiers jours. Ce mardi-là, par exemple, toujours jovial, il suivit à la lettre son agenda : fermeture du Symposium de la Femme en compagnie de Maman Mobutu, discours de politique générale, ainsi de suite.

Ce sont les interférences intempestives de l’Ambassadeur Hinton qui ont allumé la colère du Guide et causé l’escalade.

Il avait du culot, Hinton. Il croyait gérer seul la crise et voyait Mobutu se tenir tranquille dans son petit coin. Il se croyait peut-être en territoire occupé, dans le cinquante-et-unième Etat des U.S.A. Il ne savait pas qu’aux cieux se trouvait Dieu et sur la terre des hommes trônait Mobutu.

Dès son arrivée en juin 1974, Hinton avait fait montre d’un intérêt pour l’armée et la sécurité — ce qui fâchait quelque peu Mobutu. Il invitait aussi très souvent à dîner des officiers supérieurs, y compris le Parsec — le Secrétaire Particulier — de Mobutu, le Colonel Omba Pene Djunga. Puis, les sources de Mobutu à Washington — dont l’ancien Ambassadeur Sheldon Vance lui-même — l’informèrent que tous les câbles de l’ambassadeur au Département d’Etat le peignaient comme une sorte de tyran de république bananière à la Chaka Zulu. Mobutu se résolut de jouer celui qui avait des yeux pour ne pas voir mais tint le trouble-fête à l’œil et à bout de bras.

Ce modus vivendi précaire entre Mobutu et Hinton devint intenable avec le kidnapping des étudiants américains. Hinton s’activait, s’impliquait personnellement dans le dossier — comme si les relations diplomatiques entre le Zaïre et les Etats-Unis en dépendaient.

Pis, le 15 juin, il mentit effrontément à Mobutu, croyant que ce dernier n’avait pas à sa disposition tout le Réseau Okapi qui s’étendait dans les pays limitrophes et qui l’avait très vite mis au courant que les Américains négociaient avec Kabila au plus haut niveau — par l’entremise de l’ambassade étatsunienne à Dar es Salam, qui avait envoyé le Consul McFarlane à Kigoma— et qu’ils allaient accéder aux demandes ridicules de ces bandits à main armée : 500.000 dollars et des armes !

Le même soir, comme pour se moquer du Guide, Hinton dînait avec le Colonel Omba et quelques autres officiers supérieurs. C’était la goutte qui fit déborder le vase. Le lendemain, Mobutu accusait le Colonel Omba, ses amis, les amis de ceux-ci et tous ceux qui, de près ou de loin, étaient associés à eux de « coup d’Etat monté et manqué ». Les choses se compliquèrent pour le Colonel Omba lorsqu’on retrouva chez lui un magazine populaire français comportant le thème astral mondial dressé par Madame Soleil qui disait : « Le Zaïre, dont la date de naissance est le 30 juin 1960, pourrait connaître un grand bouleversement le 30 septembre de cette année. Un violent changement à la tête du pays n’est pas à écarter à cette date ».

Le 30 septembre 1975 fut donc officiellement retenu par les chroniqueurs officiels du régime comme la date projetée par les conspirateurs pour assassiner le Guide de la Révolution Authentique. Un « coup monté et manqué » déjoué grâce à l’intervention des dieux des ancêtres bantous ! Une machination de Hinton qui, on venait de le découvrir, était présent au Chili lors du coup d’Etat de Pinochet le 11 septembre 1973 ! A ce tournant de sa dissertation télévisée délivrée en une « Carte Blanche » aux accents oratoires des panégyriques mémorables de Bossuet, Mavungu Malanda ma Mongo laissa lentement et librement couler des larmes de douleur ; suspendant les « citoyens téléspectateurs » dans un silence insoutenable d’une bonne minute de temps d’écran pour leur faire pénétrer le terrible désastre que la nation zaïroise venait de frôler et d’éviter de justesse : cette « machination diabolique » avait risqué de plonger le pays dans sa mort historique et précipité tout le peuple zaïrois sur les grandes places des villes et des villages pour y commettre un suicide collectif ! On l’aura tous échappé de peu !

Au terme de cette minute de silence solennel, Mavungu Malanda ma Mongo, sapé en abascot bleu sombre, retira sa pochette blanche à pois bleus, s’essuya les larmes et, fixant la camera d’un regard austère, conclut sa « Carte Blanche » en ces termes : « Que les autres officiers, sous-officiers, caporaux et soldats démontrent donc aux yeux de toute la nation zaïroise leur attachement indéfectible au Guide de la Révolution Zaïroise Authentique et leur chef suprême — le Général de corps d’armée Mobutu Sese Seko Kuku Ngendu Wa Za Banga — en organisant des marches de soutien spontanées ». Comme l’on pouvait s’y attendre, le lendemain et durant plusieurs semaines d’affilée, des unités militaires sortirent dans les rues de toutes les villes congolaises pour des marches de soutien spontanées au Guide de la Révolution.

Le matin du 16 juin on notifia à Hinton qu’il était persona non grata et devait quitter le pays dans les 48 heures !

Hinton étant parti le 18 juin et le Département d’Etat ne trouvant aucun autre ambassadeur acceptable pour Mobutu courroucé, on fit appel à l’ancien Ambassadeur Sheldon Vance, déjà à la retraite dans le privé à Washington où il faisait le lobbyiste du Guide, pour aller remplacer son propre remplaçant — du jamais vu dans les annales de la diplomatie américaine !

Et c’était pour préparer le retour de l’Ambassadeur Sheldon Vance qu’une délégation du Département d’Etat et de la CIA allait à bord du M/S Kamanyola s’entretenir avec Mobutu ce samedi 12 juillet.

Mobutu, flanqué du Dr. Close et de Bisengimana, sortit de la cabine et se dirigea vers la coursive extérieure du premier pont, du côté bâbord donnant sur une vue prenante de la N’Sélé. La rumeur des danseuses enfla. L’eau porta jusqu’aux oreilles de Mobutu les paroles de la chanson des femmes :



Cent ans
Tu vivras cent ans
Tu règneras cent ans
Fils de Maman Yemo
Nous te faisons commencer
Le cycle de
Cent ans

Mobutu leva les deux bras en V — la canne bien tenue par l’anse dans la main droite — et la rumeur de la foule monta d’un grand cran.

« Monganga Close, », jubila Mobutu, « regarde ce qu’on appelle la complicité entre le peuple et son Guide ! »

Bisengimana sourit avec mépris et joie emmêlés. Avec mépris, parce que jamais de sa vie il n’avait vu un sac vivant aussi plein de merde et d’idées reçues que Mobutu. Avec joie, parce que ce qu’il appelait l’« escroquerie » de l’Authenticité provenait en fait de lui, Bisengimana. Non pas qu’il en fût l’initiateur. Mais plutôt en tant qu’une sorte de sage-femme qui facilite —à son corps défendant — l’accouchement d’un monstre !

Mobutu avait un jour trouvé Bisengimana en train de lire le livre de l’abbé Alexis Kagame intitulé La Philosophie bantu-rwandaise de l’Etre. Il lui avait alors demandé de lui faire un court exposé du livre. Avant longtemps, les concepts ethnophilosophiques de l’« authenticité », de l’« aliénation culturelle », de l’« acculturation » et du « métissage culturel » s’entrechoquaient dans le cerveau de Mobutu, peu enclin à un tel exercice soutenu d’abstraction intellectuelle. Cela ne veut pas dire que Mobutu n’était pas intelligent ; son intelligence était plutôt pragmatique : il lisait par exemple Le Prince de Machiavel. Et au cours de cette randonnée philosophique avec Bisengimana, il fit remarquer, à raison, à ce dernier que ces concepts lui rappelaient ce qu’on lui avait dit sur le livre de Mabika Kalanda La Remise en question, base de la décolonisation mentale. On ne peut toutefois digérer toute cette complexité académique dans une conversation d’une demi-heure…

Quel ne fut l’étonnement de Bisengimana de voir, deux jours plus tard, Mobutu rappliquer dans son bureau et lui sommer d’écrire « en langage du commun des mortels » un discours sur l’Authenticité qui serait la « philosophie politique la Révolution Zaïroise Authentique » !

Bisengimana dût corriger le tir à plusieurs reprises : passant de l’Authenticité au « Recours à l’Authenticité »

Mobutu était devenu insatiable. Il vint encore le trouver au bureau — en quête de « symboles palpables par le commun des mortels » de cette philosophie de l’Authenticité. Et Bisengimana lui semblait une mine intarissable d’idées. Sans manquer sa cible, Bisengimana lui dit : « Dans l’Afrique précoloniale, en particulier chez les Bantous, le chef avait toujours une toque de léopard, une canne et son chasse-mouche… Le Président Banda du Malawi a toujours son chasse-mouche sur lui…». Cette référence au chasse-mouche de Banda prit Mobutu à rebrousse-poil qui, avant de sortir du bureau, dit froidement : « Pour qui me prends-tu donc, Ingénieur ; pour un yuma sans doute ? »

Trois jours plus tard, Mobutu vint à nouveau relancer Bisengimana. Il lui fallait une toque de léopard et une canne. La toque de léopard était facile à faire confectionner, il avait d’ailleurs toute une collection de peaux de léopard, mais où trouver une canne qui soit à la fois maniable et originale ? Mobutu n’aimait pas l’idée de commander sa canne de l’Europe. Encore une fois, Bisengimana était l’homme des solutions : il se rappela soudain Vieux Sam Tombao, un sculpteur ivoiriste de la tribu des Balobo qui habitait la Commune de Lingwala et qui lui avait fait une belle reproduction en ivoire d’une canne martiale tutsie.

On fit venir Vieux Sam Tombao à la villa présidentielle du Camp Tshatshi. A 70 ans, Vieux Sam Tombao risquait la cécité complète — des brouillards de la cataracte opacifiant dangereusement le cristallin de ses deux yeux. Mais l’homme restait le meilleur sculpteur de Kinshasa. Il lui fallait, dit-il, un rejet de l’arbre « ngulu maza » dont la meilleure essence ne se trouvait que dans la forêt du Mayombe dans le Bas-Zaïre. Aux environs de Bolobo, dit Vieux Sam Tombao, il y avait bien le « bilinga », une essence apparentée mais instable, et une canne fabriquée avec cette variété se fissurerait rapidement.

Vieux Tombao avait apporté un petit carnet et un mètre-ruban avec lequel il prit les mesures des deux mains de Mobutu et de sa longueur de la taille au sol. A la question de savoir combien de temps durerait la fabrication d’une telle canne, Vieux Sam Tombao répondit : « Un mois et demi à deux mois. C’est un processus ardu et de grande patience, nécessitant une grande attention… La chauffe, la— »

Mobutu semblait déçu par ce long délai mais, dès le lendemain, il mit à la disposition de Vieux Sam Tombao un Lockheed C-130 Hercules de la Force Aérienne Zaïroise pour cette expédition dans le Bas-Zaïre…

Deux mois plus tard, Vieux Sam Tombao avait terminé son œuvre : une pièce simple de maniement mais d’une grande complexité de décoration. Les deux mains de Mobutu glissaient sans anicroche dans l’anse qui se prolongeait en deux pointes verticales ressemblant à des têtes de serpent pointant vers le sol. Juste au-dessous de ces têtes, une petite section supérieure du fût était taillée en grande spirale lisse rappelant encore le corps d’un serpent ; puis le fût donnait la fausse impression d’être détachable, s’articulant en fait tout d’une pièce à la partie du milieu qui était une figure humaine debout sur un escabeau — l’ « ebonga » du chef, comme l’avait expliqué Vieux Sam Tombao — les deux bras bien visiblement détachés du fût mais les deux mains s’y rattachant fermement ; cet escabeau formait en même temps un nœud en saillie losangé dans le prolongement duquel il y avait des indentations en spirale avec, au bout, un autre nœud similaire en saillie ; le fût se prolongeait ensuite sur une courte longueur de moins de 10 cm avant de se terminer en un talon en aluminium dont le bout était de feutre blanc pour amortir le bruit.

Mobutu allait donner de l’argent à Vieux Sam Tombao comme celui-ci se jeta à plat ventre devant lui en implorant : « Papa Mobutu, Père de la Nation, Fils de Mama Yemo, je suis sur le point d’être aveugle. On me dit que chez les blancs, on peut m’opérer—»

Mobutu ne le laissa pas terminer. Il se pencha pour relever le vieil homme, s’appuyant sur la canne qu’il venait d’acquérir.

Le lendemain, Vieux Sam Tombao partait pour la Suisse se faire opérer de la cataracte. Pendant que Vieux Sam Tombao s’envolait pour la Suisse, Mobutu réunissait le Conseil Exécutif et les membres du Bureau Politique. On vit soudain le Guide apparaître dans son nouveau look. Les séides abasourdis entendirent leur maître se fendre de cet ukase : dans une semaine, tous les membres du Conseil Exécutif et du Bureau Politique devraient désormais arborer une toque de léopard et une canne —symboles de l’autorité traditionnelle.

Bisengimana se retrouva ainsi dans la situation proverbiale du malin pris dans son propre piège. En pleine saison de la canicule kinoise, il se voyait affublé d’une toque de léopard et d’une canne qui n’avait pas la légèreté et la maniabilité de celle fabriquée par Vieux Sam Tombao pour le Guide — surtout que Mobutu avait formellement enjoint au sculpteur de ne prendre aucune autre commande de cannes et interdit aux membres de la classe dirigeante de commander leurs cannes d’Europe. Pis, la femme de Bisengimana se moquait de lui chaque fois qu’il le voyait dans cet accoutrement !

Les toques de léopard et les cannes proliférèrent sur toute l’étendue du territoire — du Gouverneur au chef de localité !

Homme aux ressources inépuisables, Bisengimana trouva très vite une solution définitive à son embarras. Il insinua devant Mobutu que cette prolifération des cannes pouvait aboutir à une banalisation de l’autorité du Guide — sans manquer de mentionner que des conspirateurs ingénieux pouvaient toujours dissimuler des armes blanches dans le fût de ces cannes ! Le même soir on entendit Mavungu Malanda ma Mongo interrompre le JT pour lire un communiqué de la Présidence de la République interdisant désormais à tout citoyen congolais, « quel que soit son rang le port de la toque de léopard et de la canne, désormais symboles exclusifs du Père de la Nation, Président-Fondateur du MPR, Parti-Etat, Commandant Suprême des Forces Armées Zaïroises, le Général de corps d’armée Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wa Za Banga »

Il y avait certaines idées reçues par Mobutu qu’il répandait sans possibilité ultérieure de correction. Comme l’amalgame qu’il fit entre « aliénation mentale » (concept psychiatrique) et « aliénation culturelle » (concept anthropologique). Ou la mauvaise interprétation du concept de « bourgeoisie ». Bisengimana ne savait s’il devait rire ou pleurer de honte quand il vit récemment des membres de la Jeunesse du Mouvement Populaire de la Révolution (JMPR) défiler dans les rues de la capitale avec des calicots proclamant : « Non à la bourgeoisie. Non au système hérité de la colonisation ». Une leçon de Bisengimana, mal digérée par Mobutu, sur la stratification sociale et la lutte des classes de Karl Marx !

Ces réminiscences faisaient sourire Bisengimana sur la coursive du M/S Kamanyola. Mais son sourire s’effaça. Il ne voulait pas se retrouver coincé dans ce bateau quand l’entourage du Président affluera après le départ de la délégation américaine. Ces gens le haïssaient, il le savait, le traitant de « Rwandais » devant lui ou de « Rwandaleux » dans son dos. Mais il ne les craignait pas ; bien au contraire, c’étaient eux qui le craignaient : ils savaient qu’il avait l’oreille du Président. Il se racontait aussi que certains dans cet entourage étaient des ivrognes empoisonneurs… La Radio Trottoir racontait que lors d'un dîner ces gens auraient enduit d’un poison indétectable le plat de Madrandele Tanzi, l’un des séides de Mobutu de première heure. L’homme était mort une semaine plus tard dans des contorsions grotesques. Bisengimana se rappela qu’il y avait un poison similaire au Rwanda : le karuwa, initialement un poison de chasse, dont les effets violents simulaient les symptômes de la malaria et du zona. Le karuwa pénétrait par les pores de l’épiderme : on en induisait par exemple une poignée de porte, ou le dossier ou le siège d’une chaise — et malheur à celui qui touchait la poignée maléficiée ou s’asseyait sur la chaise maudite ! Mais il ne craignait pas tant que ça ces fous empoisonneurs. Il n’aimait tout simplement pas se trouver au milieu d’un tas d’imbéciles qui ne savaient pas tenir l’alcool et qui papotaient comme des connards. Même les ivrognes du Rwanda, grands consommateurs de l’« inyureri », le puissant arak de maïs du Pays des Mille Collines, pouvaient encore converser intelligiblement. Avec les imbéciles de l’entourage de Mobutu, c’était à en devenir fou ! Leur conversation était tout simplement du poison pour l’intellect !

Bisengimana vit une ouverture quand il entendit Mobutu dire à son médecin : « Dr. Close, prends la navette... Va soigner les mamans malades… »

« Bonne occasion pour moi de me défiler aussi, » fit Bisengimana.

Mobutu se retourna sur lui, arrangea de son index le pont de ses lunettes sur la base de son nez et l’admonesta comme on admoneste un enfant qui veut quitter la table avant la fin d’un dîner avec les hôtes de ses parents : « Où as-tu vu ça, Ingénieur ? Je veux que tu sois là. C’est une réunion importante. Tu prendras la navette à la fin de la réunion. Au fait, tu as dit à Mandungu de venir ? C’est lui mon interprète aujourd’hui ».

« Il est déjà ici. On est venu ensemble… »

« Bien !... A plus tard, Docteur Close… »

Dr. Close, en culotte et saharienne kaki, disparut en maugréant un « Fuck ! » qu’il voulut que Bisengimana entendît.

Les battements des pales de rotor de l’hélicoptère se firent soudain entendre.

« Allons attendre de pied ferme ces diablotins dans le grand salon du niveau inférieur, Barthos », suggéra Mobutu en allant vers l’escalier, suivi de Bisengimana. Le Lieutenant Mbuza Mabe, ombre du Guide, leur emboîta automatiquement le pas.

L’Alouette III immatriculé 9T-HPR de la Force Aérienne Zaïroise s’était matérialisé du néant en amont et fit une approche spectaculaire du M/S Kamanyola à très basse altitude avant de s’élever soudain en courte verticale sèche et de retomber majestueusement sur l’« helipad ». Durant toute cette manœuvre, la compagnie des gardes était en alerte maximale — il y avait des Américains à bord, qui en voulaient au Guide.

Quatre Américains débarquèrent de l’hélico. Ils parlaient et riaient bruyamment.

John Stockwell, le chef des opérations de la CIA en Angola, un costaud moustachu — arborant des lunettes de soleil, un blue-jean et une chemise polo — ouvrait la marche. Né au Congo-Belge, Stockwell parlait couramment français, lingala et swahili. Il était talonné par Stuart Methven, le chef de station de la CIA à Kinshasa, lui aussi en lunettes de soleil, blue-jean et chemise polo. Les diplomates, en costumes bleus sombres et cravates, fermaient la marche : Tony Shapiro, la liaison de l’Ambassadeur Vance, et Joe Fucilla, l’interprète de l’ambassade américaine, dont la présence s’avérait superfétatoire puisque tout le monde dans son groupe parlait français.

Les gardes du président les palpèrent soigneusement avant de les introduire dans le grand salon du deuxième pont où Mobutu tenait parfois les réunions hebdomadaires du Conseil Exécutif.

Mobutu s’appuyait des fesses sur le coin d’une table, le regard sévère, les chevilles croisées, les deux mains posées sur le dessus de l’anse de sa canne. Il rompit cette posture et, empoignant fermement de la main droite l’anse de sa canne, pointa la longue table derrière laquelle avaient pris place Seti Yale, le chef de l’intelligence intérieure, Mokolo wa Mpombo, le chef de l’intelligence extérieure, Mandungu Bula Nyati, le Commissaire d’Etat aux Affaires Etrangères, et Bisengimana, le directeur de cabinet du Bureau du Président de la République. Mobutu avait auparavant dit à son petit monde qu’il n’allait « pas serrer la main de ces foutrons d’Amerloques ».

Stockwell et Methven échangèrent un regard avant de prendre place.

« Vous voulez manger ? » leur demanda Mobutu à brûle-pourpoint, un mauvais sourire aux coins des lèvres. « Il y a des maboke de poisson avec des mbika… Mandungu, traduis-moi ça ! »

« Les maboke, c’est du poisson ou de la viande emballé dans des feuilles et cuit au feu lent sur un braséro », expliqua Mandungu en anglais. « Le mbika, c’est… c’est, heu !... quel est le mot ? Ah !, c’est la courge… la courge… des pépins de courge séchés qu’on fait ensuite sauter et piler… On obtient ainsi une patte qui— »

Interloqués, les quatre Américains échangèrent des regards pleins de confusion et rejetèrent poliment l’offre.

« Si, mais j’insiste ! », enchérit Mobutu sans-gêne. « Vous devriez goûter ça ! »

Encore une fois, les Américains déclinèrent l’offre — poliment mais fermement. Une folle pensée traversa l’esprit de Bisengimana : Mobutu était-il assez fou pour empoisonner la délégation américaine ? Il écarta tout de suite cette pensée ridicule.

Le Guide marchait maintenant de long en large, sans quitter les Américains de son regard, les bras derrière son dos où il tenait sa canne par le fût ; faisant durer un petit silence insoutenable.

« Tant pis ! Vous ne voulez pas manger, vous ne voulez pas manger, c’est votre problème !... C’est quoi exactement votre jeu sur le Lac Tanganyika ? » demanda Mobutu, pointant le talon de sa canne sur Stockwell qu’il connaissait bien. « Vous négociez avec des bandits maintenant ? »

« Comme vous pouvez vous en rendre compte… », commença Skockwell.

Mais il fut aussitôt interrompu par Mobutu qui se planta soudain au beau milieu de la longue table, les jambes écartées, tenant des deux mains le fût de la canne parallèlement au parquet et tonna, sa voix vibrant en écho terrifiant dans la grande cabine vide : « L’autre imbécile que j’ai chassé de mon pays mentait comme il respirait ! Avant ce connard et ses mensonges, je ne savais pas que les Américains étaient des piteux menteurs. J’ai quelques amis américains, figurez-vous. Mais ils ne m’ont jamais menti. Dr. Close ne m’a jamais menti ! Vance ne m’a jamais menti ! Le Général Hayes qui nous a aidés à développer le Projet Inga Shaba et d’autres grands projets de ce pays ne m’a jamais menti. Lawrence Devlin ne m’a jamais menti ! Demandez à Bisengimana qui est assis à vos côtés… Personne ne me ment au Zaïre… Alors, de grâce, n’osez pas me mentir aujourd’hui. J’ai un détecteur de mensonges dans mon sixième sens ! »

Tony Shapiro s’éclaircit la gorge et protesta dans un français hésitant et alourdi d’accent américain : « Monsieur le Président ! Monsieur le Président ! Personne dans notre groupe ne va mentir à vous ! En Tanzanie, le Consul McFarlane était à Kigoma. Bien sûr. Mais il n’a pas traversé le Tanganyika pour parler avec des bandits qui ont kidnappé les étudiants. Et je dis ça sûr et certain. Parce que je ne vais pas mettre la crédibilité de l’Ambassadeur Vance… »

« Ne mêlez pas mon ami Vance à vos manigances », coupa violemment Mobutu. « Cet homme, votre consul en Tanzanie… J’ai eu des rapports de mes services. Il avait une puissante radio portable pour communiquer avec les bandits ! Et je me suis montré très humaniste dans cette affaire… Le gouvernement et les Forces Armées Zaïroises font montre d’une grande retenue, monsieur. Justement pour préserver la vie de ces filles… de ces étudiantes… Dieu seul sait si elles n’ont pas été sauvagement violées par ces bandits ! J’aurais pu envoyer trois bataillons de para-commandos pour balayer ces bandits… »

Tony Shapiro l’interrompit à son tour : « Monsieur le Président ! Monsieur le Président ! Il y a certainement des éléments inconnus qui sont apparemment en train d’exploiter ce kidnapping dans un effort pour diviser davantage notre gouvernement et le grand gouvernement du Zaïre… Il y a des faux rapports qui disent que le gouvernement américain a donné 400 armes aux rebelles, aux bandits. C’est faux, bien sûr. Tout comme c’est aussi faux ces rapports qui disent que votre armée attaque les rebelles malgré vos assurances que vous ne le faites pas… »

« Ecoutez-moi cet homme », s’insurgea Mobutu, prenant à témoin le groupe de ses collaborateurs. « Si j’avais attaqué ces bandits, on ne parlerait plus d’eux… Il y a bien eu paiement de rançon puisque les étudiants ont été libérés ».

« La rançon a été payée par les familles des étudiants », expliqua Shapiro. « Pas le gouvernement américain ! Et on attend encore la libération d’un ou deux étudiants. Mais je n’ai pas les détails… »

« Parlons maintenant du dossier angolais », dit Mobutu en tirant une chaise et en s’y asseyant, au milieu de la longue table, la canne entre ses jambes et ses mains posées sur le haut de l’anse de sa canne. « C’est tout simplement incroyable, les rapports que je reçois de mes services extérieurs. A Washington, on raconte que je soutiens Holden Roberto par népotisme, parce qu’il a épousé ma… et blablabla ! Soit ! Quand bien même cela serait par népotisme, je ne crois pas que l’Amérique soit en posture de donner des leçons contre le népotisme au monde… On a vu Kennedy nommer son propre petit-frère comme ministre de la justice… »

Shapiro leva le doigt pour interrompre Mobutu, tout en s’excusant, pour conférer à voix basse en anglais avec Stockwell.

« Dois-je l’informer de la Loi Kennedy de 1967 qui interdit justement ce genre de népotisme ? »

« Arrête, Tony ! », lui répliqua sèchement Stockwell. « L’Angola, c’est mon pré carré. Alors, désormais boucle-la et laisse-moi parler s’il y a lieu de parler. Okay ? » Puis, tout sourire, s’adressant à Mobutu, Stockwell dit : « Continuez, Monsieur le Président ».

« Jamais depuis que je suis dans la vie publique », poursuivit Mobutu, « je n’ai vu un président américain aussi impuissant que votre Gérard Ford et son acolyte Henri Kissinger. Des connards, je vous jure… Ils sont comme des Dupond-Dupont, ma foi ! Sont-ils seulement au courant de la situation critique qui prévaut en Angola ? Et, il y a des gens dans mon gouvernement, comme Mandungu ici présent, qui m’assurent qu’ils sont au fait de cette situation critique. Eh bien, moi, je doute de cette analyse. Ford et Kissinger n’ont aucune idée de ce qui passe en Angola. Une situation ca-tas-tro-phi-que ! Chers messieurs, j’ai vidé mes dépôts d’armement pour envoyer des armes en Angola ! Des armes dont ont grand besoin les Forces Armées Zaïroises. Mais cela n’a pas changé le rapport des forces… Mokolo wa Mpombo est là, vous pouvez toujours vérifier avec lui… Les services de Mokolo wa Mpombo me rapportent que pas plus tard que la semaine passée, des navires soviétiques ont déchargé 41.000 tonnes d’armes et de munitions au Port de Luanda pour le MPLA ! Toi, Stockwell, si tu es un vrai espion, tu peux toujours vérifier ! »

Contre l’avis exprimé par Stockwell, Tony Shapiro intervint intempestivement : « Monsieur le Président ! Monsieur le Président ! D’abord, ce n’est pas dans le protocole diplomatique d’insulter les autres autorités du monde ! Surtout le Président des Etats-Unis, un pays qui est un grand ami du Zaïre. Vous mentionnez Holden Roberto. Nous avons aussi des rapports de Luanda. Nous sommes au courant de la position militaire de plus en plus faible du FNLA qui pourrait se retirer de Luanda du jour au lendemain. Nous faisons tout pour obtenir une aide militaire du Congrès. C'est difficile: non-intervention, c'est la mode à Washington maintenant. Mais on travaille fort pour changer les choses... Mais en Angola la situation est un peu difficile… Et ce n’est pas la faute du FNLA. C’est la faute de Holden Roberto. Il est réticent à se rendre à Luanda. Et là-bas, sa crédibilité diminue. Demandez à Stockwell ici présent… Il n’est pas Samora Machel. Il n’a pas le charisme de Samora Machel pour arriver sur le terrain en dernière minute et jouer au… »

Skockwell interrompit à ce moment pour se lancer dans un faux panégyrique de Mobutu qui fit écarquiller les yeux de Shapiro : « Holden Robert n’est pas comme vous, Monsieur le Président. Vous avez toujours été là sur le terrain quand votre présence physique le demandait. Je vous donne l’exemple de votre courage sur le pont de Kamanyola en 1964. Vous avez personnellement causé la débâcle des simbas… »

Mobutu, triomphant, s’était levé de sa chaise et pointa sa canne sur Bisengimana : « Ecoute ça, Bisengimana. Il m’a toujours semblé que tu doutes de mon récit des événements chaque fois que je te raconte l'histoire… »

« Jamais je n’ai mis en doute votre récit, Citoyen Président », protesta vigoureusement Bisengimana.

Mais Mobutu lui signifia d’un geste de la main de laisser tomber et poursuivit : « Je suis donc là dans la situation surréaliste où jusqu’à présent je n’ai rien reçu, pas même une cartouche du gouvernement américain. Et ce jeune homme me demande de ne pas insulter le président américain. Je n’insulte personne, moi. Je constate l’incompétence des uns et des autres ! Et le Général Rockwell est passé ici en soi-disant mission militaire. Rien ! Toujours rien ! Pas une seule cartouche ! Allez, messieurs, je ne vous retiens plus… Allez faire vos rapports inutiles à qui de droit… Mokolo, Mandungu, raccompagnez vos collègues ».

Bisengimana allait encore une fois s’éclipser après le départ des Américains. Mais Mobutu le retint au seuil du salon pour une consultation de dernière minute. Et soudain, comme si les dieux avaient conspiré contre Bisengimana ce jour-là, Litho Moboti, l’oncle de Mobutu, se matérialisa. Ivre mort, soutenu par deux commandos, il hurla d’un air jovial : « Ah, miracle d’Allah ! Voilà le Petit Rwandais ! C’est l’homme que je cherchais… On discutait avec les autres... Ils croyaient que je leur racontais des bobards... Comment appelle-t-on encore la technique sexuelle de chez vous ? L'homme qui n'entre pas dedans tout de suite... comment appelle-t-on ça encore? »

Mobutu jura en rentrant dans la cabine.

La météo de l’humeur de Bisengimana passa automatiquement de « ciel nuageux et sombre » à « ciel orageux avec éclairs et foudre »

mardi 25 août 2009

Les Deux masques funéraires de Masinga



Je suis bloqué aux Etats-Unis. Je ne peux rentrer au Congo. J’entends d’ici les moqueries des amis et membres de famille — tous des moqueurs invétérés — qui vont réverbérer dans les rues de Kinshasa et de Kisangani à la mention de mon nom : « Ticket-ebunga ! Ticket-ebunga ! ». Ils chanteront alors de leurs voix de sorciers la fameuse chanson du même titre.


« Ticket-ebunga » — expression lingala qui se traduit par « billet d’avion perdu » ou volé — est la marque de la bête des zombies congolais sans-papiers, désargentés et affamés qui rasent les murs des métropoles occidentales et qui braqueraient une banque juste pour le montant d’un aller-simple à bord d’un vol Air France en partance pour Kinshasa.


Ce n’est pas mon cas. Dans le tiroir de mon bureau, j’ai un billet aller-retour d’Air France Washington-Kinshasa-Washington pour ce mois de septembre que je vais bientôt me faire rembourser.


Je ne peux rentrer pour la bonne raison que les médecins, ici, croient que je suis sujet à des crises tonico-cloniques… que je suis… frappé d’épilepsie ! Voilà j’ai lâché le nom de la maladie honteuse !...


C’est depuis bientôt quatre semaines, jour pour jour, que je suis épileptique ! Ou du moins c’est ce que les médecins croient… Et je ne les crois absolument pas ! C’est un envoûtement qui passera…


Moi, Jérémie Bangolu alias « Jerry-de-Bankolé », beau-gosse et premier d’entre tous les beaux gosses et jeunes premiers de Matonge ! A trente ans ! Quelle est la congrégation maudite des sorciers qui m’a lancé cet anathème ?


Moi qui croyais que l’épilepsie est une maladie congénitale. Malgré des souvenirs précis de mon adolescence à Kisangani. Dans mon quartier de Pumuzika, Jean-Pierre Mandombele, le frère aîné de ma copine Sophie, fut frappé en pleine rue un après-midi caniculaire d’une crise d’épilepsie. Comme il se convulsait dans la poussière, un mouvement de panique s’est créé dans la foule qui entendit un badaud crier : « Ne vous approchez pas de l’homme ! Il va péter ; et si vous respirez son pet, vous serez contaminés par l’épilepsie ! »…A cette première crise se sont succédé d’autres crises… jusqu’à la mort de « Vieux » Jean-Pierre deux années plus tard. Son épilepsie s’était dans l’entretemps métamorphosée en folie.

On peut comprendre que Vieux Jean-Pierre perdît la raison : chez nous, l’épilepsie est la maladie de la honte suprême — et les gens vous évitent par peur de contamination épileptique !


La première manifestation de la folie de Vieux Jean-Pierre avait eu lieu un avant-midi sur la tombe de sa mère — notre bonne mère à tous ; ah, pauvre Maman Clotilde au sourire toujours rayonnant pour nous, ses « enfants » !—au Cimetière de la 10ème Avenue. Muni d’une bêche, Jean-Pierre creusait la tombe de sa mère, notre pauvre Maman Clotilde. Des passants qui utilisent le sentier serpentant à travers le cimetière comme raccourci pour se rendre au campus de l’Université de Kisangani l’ont vu à l’œuvre et l’ont confronté. « Kisangani assistera aujourd’hui à un miracle ! », leur déclara Jean-Pierre, avec le sourire et le regard pleins de pitié du prophète revenant du buisson ardent pour les pauvres pécheurs. « Maman va ressusciter aujourd’hui ! Je vais la ressusciter ! »


Inquiétés par ces propos du prophète, les passants sont vite allés alerter le commissariat de police de la Commune de Mangobo toute proche…


Le deuxième épisode psychotique de Vieux Jean-Pierre se passa une nuit du mois de juin. Je sais que c’était en juin parce que Sophie préparait ses examens d’Etat, le bac congolais. Sophie était seule et bûchait sur la grande table de la salle à manger. Jean-Pierre rentra alors en coup de vent dans le salon et commença à fermer portes et fenêtres. Etonnée, Sophie s’enquit : « Ya-Jean-Pierre, pourquoi nous enfermes-tu alors qu’il fait si chaud ? » Jean-Pierre se retourna alors et bondit sur sa sœur. Agile, Sophie se dégagea et s’échappa par une fenêtre laissée entrouverte. Paniquée, désespérée, elle courut nous retrouver au coin de la rue où, après nous avoir raconté l’agression dont elle a échappé de justesse, on l’envoya se cacher dans une maison toute proche.


Aussitôt Sophie mise à couvert, on vit Jean-Pierre rappliquer — tout essoufflé, en nage.


Il nous aperçut et s’approcha. « Eh, les p’tits ! », cria-t-il, « Vous n’auriez pas vu par hasard passer ma gonzesse? »


Je lui rétorquai froidement : « La seule gonzesse qu’on ait vue passer, c’est Sophie ! »


Une lueur inquiétante s’alluma dans les yeux de Vieux Jean-Pierre : « C’est elle, la Sophie, ma gonzesse ! Où est-elle ? »


On lui indiqua la direction du Pont de la Tshopo d’où, on l’espérait ardemment, il allait sauter dans les Chutes de la Tshopo et mettre ainsi un terme à sa misère sur terre… Mais Vieux Jean-Pierre ne se suicida point cette nuit-là. Il finit ses jours enchaîné, dans l’arrière-cour de Mwalimu Ahmadi Santho, féticheur tchadien de renommée provinciale, où sa famille l’envoya pour thérapie.


Dans cette arrière-cour bourbeuse transformée en sanitorium de plein air se vautraient des malades frappés de toutes les terribles maladies mentales du monde : des fous furieux, des fous joyeux, des fous pleureurs, des fous géophages, des fous scatophages, des fous lubriques — bref, imaginez une forme de folie, vous en auriez trouvée un cas chez Mwalimu Ahmadi Santho, le charlatan tchadien de la 3ème Avenue… Il va sans dire que pour mettre un semblant d’ordre dans cette humanité déchue, Mwalimu Ahmadi Santho et ses aides-infirmiers congolais maniaient le fouet avec libéralité et enchaînaient carrément certains malades pour les empêcher de se nuire et de nuire aux autres.


C’est dans ce sanitorium infernal que Vieux Jean-Pierre Mandombele passa les derniers six mois de sa vie, après l’agression qui traumatisa à jamais ma Sophie, alternant ses heures entre des crises épileptiques et des longs moments de stupeur catatonique, le regard éteint, recroquevillé en position fœtale, nu dans la boue et la merde, la poitrine barrée de plusieurs bandoulières croisées de cordons de lianes tressées sur lesquels le féticheur tchadien avait attaché des cauris, des coquilles d’escargot et des « hirizi »—petits étuis contenant des versets curatifs du Coran que l’on porte sur soi ; dernier recours thérapeutique dans nos provinces congolaises de l’est influencées par la culture islamique.


Et, à sa mort, Vieux Jean-Pierre n’avait que vingt-huit ans !...


J’ai là devant moi sur la table des flacons de médicaments de toutes sortes. Les médecins ont d’abord essayé de me prescrire une monothérapie ; mais cela n’a pas marché ; mes crises allaient s’intensifiant. Ils viennent de me mettre à l’essai de ce qu’ils appellent une « polythérapie ». Je prends ces jours-ci par voie orale deux médicaments aux effets secondaires débilitants : le Diamox et le sirop de Valproate. J’ai la nausée, je vomis tout le temps et je perds l’appétit — je fume donc des joints pour manger. Je ne veux même pas penser sur les effets à long terme de l’ingestion de ces poisons sur des organes tels le foie et le cerveau — et c’est bien marqué sur ces maudits flacons. Putain !


A ceux qui vont se moquer dans les rues de Kinshasa et de Kisangani et me traiter de « ticket-ebunga », je leur pose cette question : Donnez-moi le nom du mouroir d’hôpital du Congo qui va me soigner ? Dans quelle pharmacie vais-je trouver du Diamox et du Valproate pour maîtriser mes crises ? Dois-je rentrer à Kisangani et aller dans le sanitorium de Mwalimu Ahmadi Santho pour être fouetté et bardé de bandoulières de « hirizi » ? Allez, enfoirés, vous faire foutre !


Je suis donc là, moi, Jerry-de-Bankolé, diagnostiqué d’une terrible maladie incurable appelée épilepsie. Un accident irréparable de la circuiterie électrique du cerveau, m’a-t-on dit. Et je sais précisément quand cet accident a eu lieu… il y a exactement un mois.


Voici les faits…


Comme tous les dimanches, j’avais fait la grasse matinée. Particulièrement cette journée dominicale d’été. Au pied de l’escalier, avant d’entrer dans le salon-salle à manger, je jette machinalement un coup d’œil sur la pendule numérique qui marque 14 h 20 ! J’ai donc dormi comme un feignasse.


Je vais dans la cuisine où je trouve un papillon jaune collé sur la cafetière sur lequel Ingrid a tracé dans son écriture précise aux lettres serrées la note suivante en anglais que je traduis littéralement : « Miel, tu es si adorable quand tu ronfles les yeux entrouverts que je n’ai pas voulu te réveiller. C’est du café des vallées proches du Mont Kenya — fort, bien texturé et bien torréfié. Je m’en vais à l’épicerie de Silver Spring où il y a ta bière préférée, bisous ».


Ma bière préférée en Amérique, c’est —ou c’était, puisqu’il m’est interdit désormais de boire de l’alcool —Samuel Adams — que j’ai surnommée « bière patriotique », puisque Samuel Adams, agitateur politique bostonien, était l’un des « pères fondateurs » étatsuniens — une bière blonde brassée à Boston où j’ai vécu. J’ai été à Nairobi, il n’y a pas de bière appelée Jomo Kenyatta ; dans un grand pays comme la RDC, qui figure dans des encyclopédies de bières, pas une marque de bière ne porte les noms valeureux de nos deux héros nationaux : Patrice Lumumba et Laurent-Désiré Kabila…


Je n’ai jamais compris certains termes d’affection des Occidentaux — comme le fait de traiter quelqu’un de « chou » ou, dans ce cas, de « miel ». Cette pensée me fait sourire pendant que je verse le café dans une tasse, y ajoute un peu de lait, trois cuillerées à café de sucre, le remue et enfourne la tasse dans le four à microondes.


Ingrid est pour moi ce que les Américains appellent ma « fuck-buddy ». « Plan cul » ne rendrait pas toute la force à cette expression langoureuse. Aussi avais-je dit à Ingrid, lorsqu’elle m’avait demandé de lui traduire l’expression en français, que seule la formule « copain ou copine de fornication » pouvait faire justice lexicographique, sans fioriture, à cette expression salace.


Ingrid est médecin épidémiologiste spécialiste de la malaria qui travaille comme « liaison » au cabinet de la ministre de la santé à Washington pour une agence fédérale basée à Atlanta (un autre trait américain qui me laisse toujours perplexe : les ministres sont tous appelés « secrétaires » !). Ingrid connaît donc l’Afrique intimement, où elle voyage constamment.


Ingrid, je l’ai rencontrée il y a deux ans dans une teuf de la communauté libérienne donnée à l’occasion de l’élection de la dame de fer, Ellen Johnson-Sirleaf. Je dois avouer que, grand fan du footballer George Weah, je souhaitais qu’il sortît vainqueur des élections présidentielles libériennes. La politique et la démocratie étant ce qu’elles sont — des prostituées aux seins nus comme Marianne — je fis donc contre mauvaise fortune bon cœur. Et surtout : une invite de la somptueuse Natasha Siya, ma « fuck-buddy » libérienne de l’époque, ne pouvait se décliner : je savais qu’après la teuf, la soirée allait se poursuivre dans son appart où il y avait toujours de l’herbe à en revendre, assurant des nuits orgiaques dignes des rituels dionysiaques des temps immémoriaux.


Africa Unite de Bob Marley tonitruait des baffles et je me retrouvais soudain seul à regarder d’un air anxieux Natasha Siya, moulée dans ses pagnes, danser du ventre pour un jeune nigérian qui venait de l’entraîner sur la piste de danse bondée.

L’homme m’avait tout l’air d’un membre de la tribu des « wabenzi », l’ethnie africaine de ceux qui roulent dans des Mercedes-Benz rutilantes. Et je savais que Natasha Siya avait un faible pour deux types d’hommes africains (« Je hais les Américains — blancs et blacks », c’est la rengaine qu’elle ne cessait de sortir à tort et à travers, même dans une discussion sur Martin Luther King Jr.), dans l’ordre de préséance : 1) les « wabenzi » et les intellos affiliés à des universités prestigieuses, et 2) le « reste des autres Africains » — dixit Siya— dont je fais sans doute partie dans son univers mental tordu.


« Viens danser avec moi, Congolais au cœur brisé », avait crié Ingrid dans mon oreille en m’entraînant tout au beau milieu de la foule des danseurs.


Ah, si j’avais le don de clairvoyance, j’aurais tourné le dos à cette sorcière blanche et j’aurais attendu tranquillement Natasha Siya — même pendant deux longues semaines, comme ce fut d’ailleurs le cas après cette soirée maudite — car elle me relançait toujours, la Siya, même si ce fût sans la fréquence périodique d’un métronome.


Maudite Ingrid !


Comment cette jeune femme savait-elle que : 1) j’avais le cœur sur le point d’être brisé (car, effectivement, Natasha Siya s’en alla cette nuit-là avec le Nigérian) ; et 2) j’étais Congolais ?


Je mets ces interrogations dans cet ordre parce que dans l’énoncé anglais, le complément du nom « au cœur brisé » devient l’expression adjectivale « heart-broken » et se trouve ainsi placé avant le substantif « Congolais ». Mais ce qui m’avait le plus désarçonné, c’était qu’Ingrid savait ou plutôt avait correctement deviné ma nationalité. Je le lui demandai donc aussitôt qu’elle m’avait enserré de ses longs bras autour du cou.


Ingrid posa sa réponse de ses lèvres mouillées contre mon oreille. « Je connais l’Afrique. Tu peux passer pour un Igbo ou un Kenyan de la Province centrale, mais moi, je sus tout de suite et je sais que tu es Congolais ».


Ah, la sorcière !


Sur le coup, je me demandais si je devais haïr ou bénir Bob Marley pour Africa Unite... De toute façon, à la fin du morceau, Natasha Siya et le Nigérian de l’ethnie « wabenzi » s’étaient volatilisés. L’enfoiré ! La salope !...


Ingrid me demanda de l’accompagner fumer une cigarette sous l’immense portique de l’entrée du bâtiment. Le coup froid de l’air hivernal me fit grand bien. Appuyée contre une colonne, elle me dévisageait d’un air vaguement moqueur. Elle avait mis sur sa longue robe de soirée noire un manteau d’hiver beige qui lui arrivait aux genoux et dont elle avait relevé le col. La lumière qui tombait obliquement sur sa chevelure blonde me la rendait glorieuse. Elle avait l’air languide de Marlene Dietrich chantant Lili Marlene. Bizarrement, sur la piste son qui défilait dans ma tête, ce n’était pas du tout la chanson Lili Marlene, mais Marlene Dietrich interprétant D’Allemagne de Patricia Kaas !


Elle me tendit son paquet rouge de Marlboro qu’elle fit adroitement claquer pour produire une cigarette. D’une main experte, elle actionna son briquet Zippo.


« Elle est partie, ta mousmé, hein ? » fit-elle sans me quitter de son regard moqueur.


Je la regardai. Jeune femme mince (je lui donnais 25 ou 28 ans, une erreur de dix ans, je m’en rendis compte quand j’eus à la connaître), elle n’était pas exactement mon type. Congolais, j’aime les femmes quelque peu rondelettes.


J’avais l’air embarrassé. J’ouvris la bouche comme pour dire quelque chose mais je restai bouche bée, ne sachant que lui dire.


« J’ai une proposition à te faire », enchérit-elle d’une voix calme, avec le même sourire moqueur. « Si tu veux, on peut être fuck-buddies, toi et moi. Sans attachement ».


Quoique ce fût ma première fois d’entendre cette expression anglaise, je compris tout de suite ce qu’elle signifiait. Devant mon choc, elle roucoula. Quelles expressions anglaises ne m’a-t-elle apprises depuis ? A commencer par l’expression que je traduis par « sans attachement » : « no strings attached », qui se traduirait littéralement par « sans fils y attachés » !


Mais la meilleure expression américaine ou anglaise que j’ai apprise d’Ingrid est celle qu’elle avait récemment utilisée pour décrire Barack Obama dans ses rapports avec sa femme Michelle.


Un matin dans le lit, on regardait sur CNN Obama et Michelle marcher vers l’hélicoptère présidentiel lorsqu’Ingrid lâcha : « Obama m’a tout l’air d’être pussy-whipped par Michelle ». Traduire cette expression par « dominé par sa femme » l’édulcore au point de la rendre méconnaissable. Je préfère rendre cette expression dans toute sa gloire ordurière : « fouetté par la chatte de sa femme ». Pour m’expliquer cette expression, Ingrid a fait appel à une expression apparentée : avoir quelqu’un « in short leash » ou « tenir quelqu’un en laisse » courte. Mais pour commencer à se faire une idée plus précise de toute la violence de la soumission sexuelle que cette expression sous-entend, il faudra peut-être invoquer un autre verbe : « to pistol-whip » quelqu’un.


J’ai appris cette expression quelque temps après mon arrivée aux Etats-Unis quand je demandai à un ami afro-américain son impression de Don King, l’organisateur du « rumble-in-the-jungle », le combat-du-siècle Muhammad Ali-George Foreman à Kinshasa. « C’est un escroc », lâcha mon ami, « c’est lui le tombeur du Grand Ali… Manille, Kinshasa… l’homme était déjà au bout du rouleau… Regarde ce qu’il est devenu ». « Au fait », enchérit-il, « sais-tu que Don King est un ancien taulard ? Dans sa jeunesse il était bookmaker. Il a pistol-whipped quelqu’un à mort : l’homme lui devait du blé pour un pari ».


Mon ami m’a alors expliqué ce que c’est, « to pistol-whip » quelqu’un : « c’est utiliser un pistolet comme objet de frappe pour administrer à quelqu’un de manière répétée des coups sur la tête ». Seule l’Amérique, paradis des maniaques des armes à feu, pouvait inventer ce mode de détournement de l’usage d’un pistolet ! Chez nous, policiers et soldats utilisent aussi les crosses de leurs fusils pour frapper les gens, mais jamais ne les ai-je vus utiliser des armes de poing à cette fin…


De là à concocter avec un verbe aussi violent une expression comme celle que m’avait sortie Ingrid ce matin-là pour décrire les rapports tendres d’un couple, il faut nécessairement avoir grandi dans un pays où les armes à feu sont une constante dans la vie. Et puis, je n’ai nullement apprécié ce commentaire d’Ingrid : j’ai beaucoup de respect pour Michelle Obama qui, dans mon esprit, a l’aura d’une sainte ou, à défaut, d’une bienheureuse que je n’ai jamais associée aux activités de type libidinal.


Le bip perçant du four à microonde me tire de cette rêverie.


Je retire mon café, traverse la grande cuisine chromée et prends place sur l’un des longs bancs d’ébénisterie fidjienne des deux côtés de la table à manger — le dos à l’épaisse haie de plantes masquant la rue et le chambranle de bois massif sans porte de l’entrée de la cuisine devant moi.


Ingrid a un goût propre à elle de la décoration intérieure et du design. Si l’on peut dire qu’elle a un sens fort développé du design de l’éclairage, elle pèche par exemple sur les deux principes fondamentaux de la déco : l’unité et l’équilibre. Prenez ce vaste salon-salle à manger par exemple. On dirait le Musée National de l’Art Africain de Washington. Des bibelots de toutes sortes glanés au cours de ses voyages sous les tropiques occupent le moindre recoin des murs et des tables basses : des masques, des sculptures de bois, des paniers, des céramiques, des sagaies, des arcs et des flèches, des fourreaux, des escabeaux, des gourdes, des peintures naïves, des gravures sur cuivre et argent — et j’en passe — d’Afrique ou des îles polynésiennes.


Je prends une courte gorgée de mon café brûlant et j’ouvre le Washington Post, quoique les média américains me dépriment ces jours-ci et que je ne regarde plus que Al Jazeera (mais Ingrid a un autre principe bien à elle : pas de télé partout ailleurs dans cette maison, sauf dans sa chambre à coucher où il y a un grand écran plat incrusté au mur). Obama est en chute libre dans les sondages d’opinion. Des racistes de tous poils, profitant de ce qui passe pour un débat dans ce pays sur la réforme de la couverture santé, vocifèrent dans les « town hall meetings »—système traditionnel américain de démocratie de proximité par lequel des citoyens confrontent leurs élus locaux dans la salle de spectacle de la mairie — qu’Obama est une réincarnation d’Hitler qui veut faire de l’Amérique une « France socialiste » par la nationalisation du système de couverture médicale ! Allez-y comprendre quelque chose dans cette métaphore filée… Le pire, c’est qu’il y a des demeurés pour croire ces foutaises — d’où la chute du pauvre Obama dans les sondages…


J’ai soudain l’étrange impression que je ne suis pas seul dans la salle à manger. Je lève les yeux du Washington Post et — Putain !


Mon sursaut renverse la tasse de café sur le pagne nigérian servant de nappe de table.


Les deux masques jumeaux africains barbus des deux côtés du chambranle de la cuisine ont pris forme humaine : deux visages de vieillards chenus qui me fixent d’un regard maléfique !


Se peut-il que ce soit l’un de ces designs de lumière numérisée d’Ingrid ? Non, ce sont bel et bien deux visages qui flottent en l’air, se sont d’ailleurs détachés du chambranle et se tournent même l’un vers l’autre pour se faire face, avant de me fixer à nouveau de leurs yeux ardents.


Mon cœur a peut-être déjà cessé de battre… Je suis peut-être déjà mort… ou en train de casser la pipe… et c’est mon passage vers la grande clairière des morts des clans de ma tribu qu’une partie de mon esprit est en train de documenter… Dans notre case à Mobo, mon village au Congo, j’écrivais une lettre au salon pendant que mon père, grand malade, s’éteignait, à mon insu, dans la chambre juste à côté où se trouvait aussi ma mère. Soudain, une force prit empire sur ma main et la fit violemment glisser sur la feuille de papier. Au même instant, j’entendis ma mère laisser fuser un hurlement : « Mon mari est mort ! Joseph, grand salopard, tu m’as abandonnée ! »

Aujourd’hui, me dis-je, dans ce salon du quartier huppé de Georgetown, à Washington, il n’y aura pas de femme pour hurler sur ta perte, Jerry-de-Bankolé : les hommes seuls s’éteignent inopportunément seuls…


Un halo blanc s’allume soudain derrière les deux visages flottants — pendant que les grandes ouvertures de leurs orbites vides deviennent des globes oculaires qui passent instantanément au rouge incandescent.


Les deux vieillards ouvrent grand leurs bouches d’où s’échappent de minces volutes de fumée verte. Ils me disent quelque chose mais leurs voix ne portent pas ; elles sont comme éteintes dans leurs gosiers inexistants…


Mais l’incandescence de leurs yeux s’intensifie abruptement. Et, à l’unisson asymétrique parfait, ils me font un clin d’œil chacun — le vieillard à ma gauche cligne son œil droit, celui à ma droite son œil droit. Et—


La salle est vaste. Le parquet de ciment s’est détérioré et le plancher inégal a plusieurs grands nids de poule ensablés. Les murs peints à la chaux sont vieux et ont çà et là des trous dans lesquels on a enfoncé des boules de linges de colmatage. Le plafond est haut. J’y vois des projecteurs dans leurs socles. Un interrupteur traîne par terre juste à côté de moi. Je suis assis sur un vieil ottoman vert crevé aux côtés d’où émergent quelques plumes d’oiseaux. Je manœuvre l’interrupteur. Une lumière jaune blafarde est émise sans conviction par l’une des ampoules des projecteurs ; je me dis que les autres ampoules sont certainement brûlées.


Je me lève. J’explore les pièces de cette maison pleine de bibelots. Un vrai dédale. J’arrive devant une porte dont les pellicules de peinture bleue commencent à décaper. Une lumière électrique intense provient des interstices du chambranle de cette porte. De l’autre côté de cette porte, j’entends ronfler bruyamment un homme qui dort du sommeil du juste.


Je me retrouve assis dans la pièce d’où je suis parti, sauf que le décor a changé. Le vieil ottoman vert a disparu ; je suis donc assis à même le sol. Je lève les yeux vers le plafond. Les projecteurs ont complètement disparu et le plafond est de paille épaisse. Devant moi, je vois de dos deux personnes dormant sur des fauteuils de bois avec des dossiers et des sièges en lianes tressées. A ma gauche, une jeune femme petite et mince enroulée dans ses pagnes ; à ma droite, un vieillard corpulent en complet safari kaki sale et un chapeau de paille rabattu sur son visage. Les deux dorment et ronflent…


Je me lève et, marchant sur la pointe des pieds, je contourne les deux dormeurs afin de sortir de la maison par la porte qui est devant, à gauche. J’arrive au seuil de la porte, mais la jeune femme m’a entendu puisqu’elle s’est réveillée. Elle me parle d’une voix normale, sans s’étonner de ma présence ni se soucier de réveiller le dormeur à ses côtés. Elle s’est adressée à moi en swahili classique de l’Afrique de l’est — ce qui ne m’étonne pas non plus. Je ne me retourne pas. Mais je fais une pause au seuil de la porte. J’hésite à lui parler car je ne veux pas réveiller le vieil homme qui ronfle toujours. Sentant mon embarras, la jeune femme se lève et me suit. J’en profite pour sortir.


On est devant la maison. La femme est à ma droite. Elle porte son pagne de dessus en « mahiya », s’en enroulant les épaules comme les femmes de chez nous le font quand il fait froid, seules les mains émergeant de cette tunique improvisée. Toujours en swahili classique — comme elle belle, cette voix !—comme il est glorieux, cet accent !— elle me demande où je veux aller, ayant compris que je me suis égaré.


Je fais un effort pour être cohérent dans mon swahili classique. « Je dois me rendre sur l’Avenue Saïo ». Sans la moindre hésitation, elle lève la main et pointe vers la droite. « C’est par là », me dit-elle. Et elle passe derrière moi pour rentrer dans la maison.


Je regarde dans la direction qu’elle vient de me montrer. Le ciel est dégagé, mais d’un gris uni. Je sais que c’est l’aube. Je me rends compte que la façade de la maison donne sur une route bien macadamisée mais recouverte de poussière qui est en contrebas, comme encaissée entre les rangées des maisons des deux côtés. De l’autre côté de la route, un alignement de vieilles cases d’adobe dont le treillis de petits troncs d’arbre servant à retenir la boue des murs sur place se voit çà et là du fait des pluies qui ont fait ruisseler la boue des murs. Un bruit de tam-tam assourdi et des éclats de voix étouffées proviennent de l’arrière de la case juste en face.


A gauche, de ce côté-ci de la route, il y a des arbres et des gros buissons qui montrent, comme en claire-voie, un petit ruisseau qui coule en contrebas. Toujours à gauche, sur la route qui remonte lentement en pente de ce côté-là, des femmes en pagne avec leurs baluchons sur la tête marchent péniblement ; un homme, incapable de pédaler sur cette pente, pousse son vélo sur le porte-bagage duquel il a attaché un fagot de bois.


Je traverse la route. J’évite la porte d’entrée de la maison d’en face et je m’en vais chercher l’entrée de l’arrière-cour. J’entre dans l’arrière-cour. C’est jour de deuil dans le clan. Du côté où j’entre, il y a grande foule de femmes qui pleurent toutes leurs larmes. Plus loin, j’entrevois des hommes graves et moroses mais silencieux assis à l’ombre d’un baobab. Sous cette petite canopée, je distingue bientôt un corps enroulé dans un linceul blanc placé sur un grabat de bambous. Un homme est debout et parle aux hommes assis de manière agitée, en pointant du doigt le mort étendu sur le grabat. Je n’entends rien de ce que cet homme dit, comme si une barrière d’insonorisation bloque pour les femmes tout ce qui se passe du côté des hommes.


Une jeune femme éplorée me saisit soudain par le poignet et m’entraîne en dehors de la palissade de bambous par où je suis entré. « T’es maboul ou quoi ? » me reproche-t-elle en swahili classique. « Si tu veux commettre un suicide, c’est pas ici que tu le feras. Ne sais-tu donc pas ce qui se passe ? Le chef est mort et il est question de partager la viande de son corps. Ceux de l’aval de la rivière veulent avoir son crâne, la puissance de tout le clan. Nous autres de l’amont revendiquons ce privilège, car nous sommes la source de la force de clan. Or que nous sortent-ils aujourd’hui, ceux-là ? Ils disent que les clans mangent toujours le crâne par rotation et que, comme il y a deux lunes, c’est nous qui avons reçu le crâne du garçonnet qui est décédé, c’est leur tour d’avoir ce crâne ! Penses-tu que cela soit raisonnable ? Le crâne d’un gringalet peut-il se comparer au crâne d’un chef des clans ? Les négociations sont bloquées et on craint un bain de sang. Si les hommes te voyaient, cela pourrait débloquer les négociations car chez nous le crâne d’un étranger vaut le crâne d’un chef. Allez, file d'ici, malheureux ! »


Je ne demande pas mon reste. Coupé en deux, je traverse la route au pas de course.


La jeune femme, avec son pagne toujours en « mahiya », m’attend devant sa maison. Elle m’entraîne vers l’arrière de la maison. Elle me dit de suivre un sentier qui coupe à travers de grandes herbes embrunies par la sécheresse. Puis elle rentre vers l’avant de la maison. Je suis ce sentier pendant un petit bout de temps. Puis je décide qu’il ne mène nulle part. Je fais demi-tour pour demander de plus amples informations à la femme en « mahiya ».


Il y a une souche d’arbre à gauche, là où le sentier se bifurque — à gauche, en direction de la maison de la jeune femme ; et tout droit, vers une petite galerie forestière où il se perd. Sur la souche est assis un môme qui a mis un ciré jaune sur sa chemise verte rayée horizontalement de noir. Le gosse est en train de rire bêtement en me regardant, mais sans élever sa voix. Je passe devant lui et lui jette un regard caïd pour l’intimider. Mais le sale garçonnet continue à rire en me fixant — imperturbable. « Sale fils puant de chienne de pute ! », je l’insulte mentalement. Lorsque je l’ai dépassé, le timbre haut de son rire devient grave, comme si sa voix eût instantanément mué. Je jette un coup d’œil derrière par-dessus mon épaule et, effectivement, l’enfant est devenu un jeune adulte, dans le même habillement et avec le même rire.


Il n’y a personne devant la maison. Mais un enfant, assis sur le haut de la structure de briques rouges construite pour protéger les rives de la rivière contre l’érosion, s’amuse à jeter des cailloux dans l’eau en contrebas. Je lui demande de m’indiquer le bon chemin.


Cet enfant me conduit par le même chemin que la jeune femme m’avait indiqué tantôt. Le gosse hilare de la souche et son avatar ont disparu du paysage. Les mêmes herbes embrunies par la sécheresse. Puis une plage quelque peu bondée où des garçons de tous les âges jouent, courent de-ci de-là ou pêchent.


L’enfant me sert toujours de guide.


Un ado au torse nu habillé d’une culotte kaki est assis dans le sable, en s’appuyant sur ses deux mains placées à ses côtés mais légèrement derrière lui. Il me dévisage curieusement — sans sourire ni hostilité. Je lis gravées dans ses deux prunelles— eh oui, j’ai soudain la vision pénétrante des oiseaux de proie —des lettres microscopiques blanches qui proclament : « MASINGA ».


Je sais instantanément que Masinga n’est pas le nom de l’ado, mais le nom de la localité où je me trouve.


Sans un mot, mon petit guide me plante devant deux ados costauds qui sont dans l’eau jusqu’à la taille et s’occupent de leurs treillis de roseaux secs. Bizarre, je me dis à part moi, cet instrument de pêche, comment espèrent-ils attraper du poisson avec ? ; n’ont-ils jamais entendu parler d’un filet ?


Mais sans échanger un mot avec mes guides, nous montons dans une pirogue et étrangement — moi, à la tête de la pirogue et eux deux pagayant à l’arrière — et nous traversons la rivière à bord de notre embarcation qui file sur l’eau à la vitesse d’une flèche.


On est arrivés de l’autre côté de la rivière. On marche sur terre ferme. Une rue perpendiculaire devant nous. De l’autre côté de la rue, une maison d’adobe avec une porte au coin droit, mais sans fenêtre. Mes deux guides s’y dirigent, avec moi à la traîne.


Je leur demande, avec une pointe de colère dans la voix : « Que se passe-t-il ? Il faut encore demander notre chemin à quelqu’un d’autre ? Je croyais que vous saviez où nous allons ! »


Ils sont comme effrayés et me répondent en indiquant la maison du doigt. Mais je ne comprends rien à ce qu’ils me disent. Le volume de leurs voix est au plus bas. Et pis, leurs voix vibrent dangereusement, comme si elles allaient se briser.


On est devant la maison, à gauche, là où il n’y a que le mur d’adobe décapée, avec des troncs d’arbre pourris au-dessous. Ils appuient et poussent sur le mur, qui s’ouvre vers l’extérieur, révélant un autre mur de miroir sur lequel sont dessinés des plantes et des animaux en rouge et en blanc, des dessins naïfs.


Mes deux guides sont un moment interloqués. Mais ils n’ont pas le temps de faire le point de la situation. Un malabar en culotte et torse nu sort en coup de vent de la porte à droite et se met à les tancer sans façon de la même voix vibrante et insaisissable. L’homme me regarde alors, étend horizontalement son bras gauche et pointe dans la rue en direction de ma droite, puisque je lui fais face. Je regarde dans cette direction et une lumière violente m’éblouit —


« Jerry ! Jerry ! Oh mon Dieu ! ». C’est Ingrid qui, revenant de l’épicerie, venait d’ouvrir la porte et m’avait trouvé étalé de tout mon long au seuil de la porte, bavant, râlant et mouillé — j’avais pissé. « Tu ne m’as jamais dit que tu étais épileptique, mon petit lapin ! Oh mon Dieu, quel pandémonium ! »


Je me retourne et jette un coup d’œil autour de moi. C’est comme si l’Ouragan Katrina avait balayé le salon-salle à manger. Des bibelots africains fracassés, des meubles renversés, les pages du Washington Post dans tous les coins et recoins de la pièce...


« Les masques jumeaux barbus aux deux côtés de la porte de la cuisine, c’est de Masinga que tu les a rapportés ? »

J’ai posé cette question en rampant en direction de la porte donnant sur l’escalier menant aux chambres de l’étage où se trouvaient mes habits et mes souliers — sans un regard en direction des masques maudits.


Ingrid s’étonna sincèrement : « Comment le sais-tu ? Je ne t’avais jamais dit leur provenance, à ce que je sache ? Je les ai achetés au Masinga Dam Lodge, un hôtel près du barrage hydroélectrique de Masinga… »


« Ce sont des masques maléficiés… », je balbutiai. « Au fait, tu as installé des lumières numérisées derrière les masques ? »


« Maléficiés ? Installé des lumières numérisées ? », Ingrid répéta après moi, les yeux moites de pitié. Elle avait fini par poser les paquets de papier sur la table basse et avait enfin refermé la porte. « Mais, mon petit lapin, c’est des curios que j’ai moi-même vu des enfants fabriquer… Attends, je vais te donner quelques analgésiques, puis on va discuter de ton traitement… »


Ingrid ne m’a pas pris au sérieux, insistant que ses masques à sortilèges n’étaient pour rien dans la catastrophe qui s’était abattue sur moi chez elle, que j’étais épileptique et qu’il me fallait changer le traitement que je suivais jusque-là puisqu’il m’avait occasionné un épisode de « confiscation totale du temps »

J’ai essayé de lui expliquer que, moi, Jerry-de-Bankolé, je suis sorti sain et intègre du ventre, de la matrice de ma mère, rien n’y fit.


Elle a gardé ses masques maudits sur le chambranle de la porte de sa cuisine et je n’ai plus jamais cherché à la revoir — malgré les tonnes de messages qu’elle a laissées sur mes deux répondeurs et ses pourriels que j’efface systématiquement de mes trois comptes de messagerie électronique.


La sorcière !


La première chose que je fis ce jour-là quand je rentrai chez moi, c’était de googler le mot « masinga ». J’appris les faits suivants de cette recherche Google : 1) Masinga est à deux heures de voiture à l’est de Nairobi ; 2) Masinga est un lac artificiel créé lors de la construction du barrage sur le Fleuve Tana ; 3) En 2008, il y eut une compétition internationale de kayak à Masinga ; et 4) Le barrage de Masinga vient de fermer pour baisse de niveau d’eau due à la sécheresse.


Le matin du lundi suivant, dans mon box au bureau, je me levai pour parler à Fred Ouko, un collègue kenyan dont le poste de travail est à la droite du mien, mais je me rendis tout de suite compte de l’erreur que je commettais en me confiant à ce faux frère. « Dis, Fred, il y a des masques funéraires à Masinga ? Je veux dire… y a-t-il jamais eu des pratiques de cannibalisme liées aux rites funéraires au Kenya en général ? »


Il me dévisagea d’abord de l’air inquiet de quelqu’un qui voit un proche parent perdre la boule, puis éclata de rire. Il se leva à son tour et héla Shikwanda Jefferson — une collègue afro-américaine afrocentriste qui croit mordicus que le malheur des damnés de la « Babylone capitaliste américaine » (ou « The Beast », ses désignations méprisantes de son propre pays) est l’homme blanc et qui m’avait traité de « chien couchant des colonialistes belges » lors des primaires démocrates pour mon appui à Hillary Clinton.


« Shikwanda, ma sœur ! », Fred riait aux larmes. « Tu vas pas croire ce que vient de me débiter le Zaïrien ! »


L’enfoiré !, il m’appelait aussi quand ça lui chantait : « Congolien ! »


Sans lever les yeux de son ordi, Shikwanda lâcha : « Il nous faut de la compassion pour ce zigomar… Ces badingues ont été si bien traumatisés par Mobutu qu’ils ont leurs putains de têtes enfoncées dans leurs culs. Regarde comme ils violent leurs femmes ! »


Je fus saisi d’une crise violente qui ameuta toute la compagnie. C’est ce qu’on m’a dit après, en tout cas… Je ne travaille plus, le patron jugeant que le stress de mon travail de mercaticien ne pouvait s’accommoder de ma maladie… mais j’ai aimé la façon dont il a appelé ma prétendue maladie en anglais : ma « condition » qui, en tant que telle, ne peut qu’être passagère…


Je suis là, dans la pénombre de mon appart, à prendre des médicaments insipides, à vomir, à fumer des joints, à prier Jésus que je ne sois soudain la proie du Mal sacré et à regarder la chaîne Al Jazeera en continu —« Pas de films avec des montages aux tempos accélérés », m’avait conseillé le médecin, « un soir, au Japon, des enfants ont piqué des crises épileptiques en masse à cause des mangas au montage trop accéléré qu’ils regardaient à la télé »...

***
Conception et illustration graphique : Elikia Y. Photo : Jean-Pierre Y.


mardi 18 août 2009

On sort, on rentre




Dali, la fille du très regretté Baudouin Basila Londondo alias Dodo, mon alter ego depuis l’enfance, s’étonnant de nous voir aller et venir, nous fit un jour cette observation qui sonna comme un beau poème :

On sort on rentre
On part on revient

Dali n’avait que deux ans lorsqu’elle nous sortit ces vers dignes d’une poétesse. Quelle ne fut ma déception, plusieurs années plus tard, de m’entendre dire par Dali qu’elle ne se souvenait guère de sa sortie inspirée…

De toute façon, depuis lors, j’écoute plus souvent les enfants. Ce qui a des échos du beau poème de Birago Diop de mon enfance :

Ecoute plus souvent
Les choses que les êtres

Se pourrait-il que dans sa longue liste des « choses » à écouter et à entendre, Birago Diop oubliât les enfants ? Dans la tradition congolaise, les enfants, réincarnation des « ancêtres morts », sortent à peine de l’univers mystérieux de la mort — et sont donc des mystiques tout proches de la poésie… de la vérité…

Ouverture d’une Parenthèse : Puisque je parle des morts, les deux photos ci-haut parlent justement d’un mort qui me fut cher. Peter Hanlon, poète et artiste, s’est éteint l’année passée. Il avait toujours sur lui un stylo, un crayon, des crayons de couleur, et du papier bien sûr — pour écrire ou dessiner, capter des émotions ou laisser des marques de son pèlerinage sur terre. Dans son appartement de Cambridge, il peignait sans relâche. Des œuvres qu’il ne gardait jamais sur lui, des traces de son existence qu’il distribuait à ses amis. Au mois de mai de cette année, je suis allé à Cambridge au mémorial de Peter Hanlon : des amis à qui il donnait ses œuvres se sont tous réunis dans un café pour une exposition de toutes ces œuvres dispersées — en présence de ses parents. Parmi ces amis, il y avait Natalie Flanagan (que j’ai surnommée « Nathalie Delon » à son plus grand courroux), chanteuse-guitariste-compositrice et actrice, que j’ai vue tenir une Bible avec dévotion. Je ne la savais point dévote et je le lui fis remarquer. « C’est la Bible que je tiens de ma mère », me dit-elle, le sourire aux lèvres mais les yeux moites. « C’est là que je garde cette jolie rose que m’avait offerte Peter un soir que je donnais un concert ». Tout en parlant, elle avait ouvert la Bible et je reconnus immédiatement le coup de crayon de Peter Hanlon. Elle retourna le feuillet — je lis la dédicace d’abord : « For my friend Natalie » [Pour mon amie Natalie] ; le titre : « Christmas Rose » [Rose de Noël] ; la date : « Décembre 2001 » ; puis enfin, la signature de l’artiste : « Peter Hanlon ». Je devais moi-aussi garder cette trace, cette empreinte. Comme un paparazzo à la manque, j’ai fait les deux photos ci-haut. Fermeture de la Parenthèse.

Fast-forward… Près de dix années plus tard…

Ma fille cadette Elikia, qui n’avait qu’à peine un an et demi, me sortit ce joyau un après-midi pluvieux en pointant son petit doigt sur les cordes liquides ruisselant sur la baie vitrée :

Dad
The rain’s crying

« Papa, la pluie est en train de pleurer ! » Je croyais qu’Elikia n’allait point battre son propre record lorsqu’à l’âge de cinq ans, assise à mes côtés et suçant son pouce à bord d’un petit avion sur le tarmac de Washington Dulles Internation Airport, et sentant que j’étais terrifié par la perspective du vol — une terreur qui m’habite jusqu’aujourd’hui, elle sortit momentanément son pouce de la bouche pour me crier au-dessus du vrombissement des réacteurs :

Dad
Don’t worry
Doors and windows
Are
Closed

« Papa, t’inquiète, portes et fenêtres sont fermées ! » Elikia a fêté ce mois d’août ses 19 ans et, tout comme Dali, elle ne se souvient nullement qu’enfant elle m’avait produit ces joyaux…

Toute la poésie qu’on perd avec l’âge… un obscurcissement du cœur. Une sclérose de l’artère poétique.

Rewind… On sort on rentre On part on revient...

Le dernier billet date du mercredi 14 mai 2008. Un hiatus de plus d’un an. On sort, on rentre ; on part, certes, mais on revient toujours ! Comme dans une série télévisée, se renouvelant chaque saison après des hiatus.

La fiction est facile à produire, dit-on. Mais elle demande la vie pour se ressourcer, s’authentifier, encore qu’il soit possible que la vie imite l’art.

Pendant cette intermission d’une année, j’ai donc vécu — ajoutant à ma réserve d’émotions, de pleurs, de deuils, de terreurs, d’horreurs, de joie… de senteurs et de sensations nouvelles.

Je suis parti, pour un temps, et je reviens... Dans deux ou trois jours, je reprends donc la série de ce blog avec une première nouvelle d’angoisse — le genre fictionnel africain traditionnel par excellence : genre de prédilection de ma mère qui nous terrorisait la nuit autour du feu avec ses contes d’horreur.

Le titre d’ouverture de la série : « Les Deux masques funéraires de Masinga ». Avec, ô ironie du temps, l’illustration graphique d’Elikia, ma fille, qui est aujourd’hui une petite femme tenant elle-même son propre blog !

Qu’on ne se méprenne point sur mon propos : malgré mon absence de cet espace et l’expérience intense du corps, l’esprit n’a pas du tout flâné et la fiction a toujours été là, au bout de mes doigts sur le clavier, dans mes yeux rivés sur le paysage de gel de fruits blancs de mon écran d’ordi.

Exemple : la couverture ci-dessous de « African Cities Reader 2008/9 », qui vient d’être conjointement publié par l’Université du Cape Town et le magazine sud-africain Chimurenga Magazine, dans lequel se trouve mon essai « The Devil’s Comma » [La Virgule du diable].